Recherche de la base et du sommet

La vie n’est pas si moche, le monde n’est pas si sale, l’espoir n’est pas si mort. Pensées pour le Haut Karabakh, les Kurdes, les Ouïghours, pour toutes les victimes, actuelles et passées. Mais les gens ont toujours résisté. Résistent. Résisteront. Revenons à présent ici et maintenant. Un peu d'histoire, un peu de réflexion sur la poésie, la résistance et la révolution.

rene-char
Pensées pour les habitants d'un pays nommé France. Notre résistance, notre réaction, est une action, pas uniquement physique et présencielle, dans la rue ou sur les ronds-points, car elle devient dialectique. Tout le monde le sent : il faut abolir la fonction présidentielle, abolir les partis. Ce sont eux qui nous tuent, que ce soit aujourd’hui à Stepanakert, ou ailleurs en 1572, en 1871, etc. Il n’y a que les partis qui puissent penser que « certaines gens ne sont rien ». Quand on est d’un parti, forcément, il y a ceux qui n’en sont pas. Huguenot. Juif. Musulman. Soumis. Chrétien. Communiste. Lepénien. Libéral. Je mets pas « républicain », ni « démocrate », ni « insoumis », car ces appellations sont des impostures.

Mettre à bas les partis. Autoriser les gens. Les grandir. Quelle difficulté ! Penser que les gens vont arrêter d’êtres sots et égoïstes, lâches et cupides, qu'ils vont libérer leur imagination, tout mettre en place pour arrêter la querelle, le combat ! J’ai eu plusieurs fois, entre l’Assemblée Citoyenne de Conflans Sainte Honorine, mon blog sur Mediapart, et la compagnie 78 de Front Populaire et Compagnie, à me gourmander : « Mon pauvre Jean-Max. Tu crois au peuple, tu es sûr qu’il lui est possible de s’organiser, et une simple discussion avec des congénères peut te déprimer ainsi ! » Mais ce n’est qu’un moment, justement. Je suis âgé. Au sens positif. Je sais mépriser mon mépris. Tolérer. Quand on se méprise, puis qu’on se tolère, c’est comme un vaccin. Si on se gourmande, c’est que rien n’est perdu. Persistons.

Il faut tuer le chef, et tuer le clan.

« Tuer le père, tuer Dieu,  tuer le maître». Métaphore un peu galvaudée ! « tuer » le père, pour Freud, n’est pas vraiment tuer. Même, au contraire : un père que ses enfants « tuent », s’il est intelligent, en est fier. Papa et maman seraient fier de ma mezzanine et de mon écriture. Quand Onfray « tue » ses maîtres, c’est un peu pareil. Kant et Nietzsche, entre autres, en sont flattés. Par contre, Freud, je suis pas sûr qu’il soit flatté. Pareil pour dieu, qui doit être moyennement satisfait de Frédéric.

 

Viser haut, se tenir droit
                                         Charles de Gaulle

De Gaulle, on sent bien qu’Onfray l’aime, l’admire et le respecte. Autres expressions galvaudées, « horizontal » et « vertical ». En fait, ce peut-être poétique, car il y a plusieurs sens. Mitterrand et de Gaulle l’un près de l’autre sur une photo, je sais pas si ça existe. Mais oui, de Gaulle y apparaîtrait vertical ! « Viser haut, et se tenir droit », ça lui va bien ! Et, plus abstraitement, comparer de Gaulle et Mitterrand, leurs passés, leurs « faits d’armes », là encore, il est question de hauteur et de bassesse. Mais ce n’est pas de cette verticalité-là que parle Onfray en lui opposant l’horizontalité du clivage gauche-droite : de Gaulle avait ouvert son gouvernement provisoire à tous. Radicaux, SFIO, communistes, MRP, etc. Tous ? Non. Devinez qui a été exclu ? Il aurait été très audacieux en effet d’inclure l’extrême-droite, polluée par la collaboration. Onfray parle tout de même d’une « impéritie ». Il met une banderille : ce rejet de l’extrême-droite est responsable du surgissement, vingt-cinq ans plus tard, de Le Pen.

Nul n’est à exclure dans le village. Autour de la table du banquet, sous l’arbre à palabres, tout le monde devrait être là. Curieux de voir comme le mot « rassemblement » a lui aussi été galvaudé par la suite.

À l’assemblée citoyenne de Conflans Sainte Honorine, coalition de gauche autour d’un écolo, quand j’ai suggéré que nous devrions nous ouvrir à tous les citoyens, on a beaucoup tordu le nez. Puis j’ai déserté. Et le maire LR a été réélu. À Front Populaire, nous sommes de toutes les obédiences. Il y a forcément moins de sectarisme, plus d’écoute. Les débats sont bien moins violents que sur Mediapart. Alors qu’ils vont toujours au fond des choses. Ce qui est logique. La base est complète. Et elle est horizontale : seule façon d’asseoir le vertical, la construction des solutions et des décisions.

Vous voyez qu’on s’y perd, avec toutes ces acceptions. Car il se trouve que le truc à démolir, c’est justement la « verticalité » jacobine de notre constitution. La devise de Front Populaire, « Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libre », est explicite. Quand on y réfléchit, on voit bien que c’est face à un tyran et son clan, que le peuple se trouve abaissé. Alors, on doit continuer à tuer de Gaulle, même si on l'aime. Car c'est bien son œuvre ! Le seul bug, c'est qu'il n'y a pas un de Gaulle à chaque élection. En fait, depuis 1974, on a eu une longue théorie de faisans et de médiocres.

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agrippa-daubigne
L'homme au béret est René Char. Voici ce qu'en dit Dominique Fourcade dans un cahier de l'Herne :

Char ne fut le résistant qu’il a été historiquement qu’en absolue continuité avec le poète qu’il était. Ces poèmes ne sont pas un reflet du combat mais l’une des armes de ce combat ; ils sont écrits pour respirer.

 Je ne vois guère qu’Agrippa d’Aubigné à lui comparer. Même si le huguenot écrit en vers une épopée, alors que le résistant mêle la prose et les vers, la lettre et l’élégie, l’hommage et le récit. Étudiants en lettres, qui étudiez ce qu’est la poésie au-delà de la versification, voici de très bons exemples de prose poétique et de poésie pragmatique. Ils sont extraits de  Pauvreté et privilège,  première partie de Recherche de la base et du sommet.

 

DÉDICACE

Pauvreté et privilège est dédié à tous les désenchantés silencieux, mais qui, à cause de quelque revers, ne sont pas devenus pour autant inactifs. Ils sont le pont. Fermes devant la meute rageuse des tricheurs, au-dessus du vide et proches de la terre commune, ils voient le dernier et signalent le premier rayon. Quelque chose qui régna, fléchit, disparut, réapparaissant devrait servir la vie : notre vie des moissons et des déserts, et ce qui la montre le mieux en son avoir illimité.
On ne peut pas devenir fou dans une époque forcenée bien qu'on puisse être brûlé vif par un feu dont on est l’égal.

I954·

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Certains jours il ne faut pas craindre de nommer des choses impossibles à décrire.

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Base et sommet, pour peu que les hommes remuent et divergent, rapidement s'effritent. Mais il y a la tension de la recherche, la répugnance du sablier, l'itinéraire nonpareil, jusqu'à la folle faveur, une exigence de la conscience enfin à laquelle nous ne pouvons nous soustraire, avant de tomber au gouffre. Pourquoi me soucierais-je de l'histoire, vieille dame jadis blanche, maintenant flambante, énorme sous la lentille de notre siècle biseauté ? Elle nous gâche l'existence avec ses précieux voiles de deuil, ses passes magnétiques, ses dilatations, ses revers mensongers, ses folâtreries. Je m'inquiète de ce qui s'accomplit sur cette terre, dans la paresse de ses nuits, sous son soleil que nous avons délaissé. Je m'associe à son bouillonnement. Par la trêve des décisions s'ajourne quelque agonie.

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BILLETS À FRANCIS CUREL

I

…Je ne désire pas publier dans une revue les poèmes que je t'envoie. Le recueil d'où ils sont extraits, et auquel en dépit de l'adversité je travaille, pourrait avoir pour titre Seuls demeurent. Mais je te répète qu'ils resteront longtemps inédits, aussi longtemps qu'il ne se sera pas produit quelque chose qui retournera entièrement l'innommable situation dans laquelle nous sommes plongés. Mes raisons me sont dictées en partie par l'assez incroyable et détestable exhibitionnisme dont font preuve depuis le mois de juin 1940 trop d'intellectuels parmi ceux dont le nom jadis était précédé ou suivi d’un prestige bienfaisant, d'une assurance de solidité quand viendrait l'épreuve qu'il n'était pas difficile de prévoir… On peut être un agité, un déprimé ou moralement un instable, et tenir à son honneur ! Faut-il les énumérer ? Ce serait trop pénible.
Après le désastre, je n'ai pas eu le cœur de rentrer dans Paris. À peine si je puis m'appliquer ici, dans un lointain que j'ai choisi, mais que je trouve encore trop à proximité des allées et venues des visages résignés à eux-mêmes et aux choses. Certes, il faut écrire des poèmes, tracer avec de l'encre silencieuse la fureur et les sanglots de notre humeur mortelle, mais tout ne doit pas se borner là.
Ce serait dérisoirement insuffisant.
Je te recommande la prudence, la distance. Méfie-toi des fourmis satisfaites. Prends garde à ceux qui s'affirment rassurés parce qu'ils pactisent. Ce n'est pas toujours facile d'être intelligent et muet, contenu et révolté. Tu le serait mieux que personne. Regarde, en attendant, tourner les dernières roues sur la Sorgue. Mesure la longueur chantante de leur mousse. Calcule la résistance délabrée de leurs planches. Confie-toi à voix basse aux eaux sauvages que nous aimons. Ainsi tu seras préparé à la brutalité, notre brutalité qui va commencer à s'afficher hardiment. Est-ce la porte de notre fin obscure, demandais-tu ? Non. Nous sommes dans l'inconcevable, mais avec des repères éblouissants.

I941.

II

… Je veux n'oublier jamais que l'on m'a contraint à Devenir — pour combien de temps ? — un monstre de justice et d'intolérance, un simplificateur claquemuré, personnage arctique qui se désintéresse du sort de quiconque ne se ligue pas avec lui pour abattre les chiens de l'enfer. Les rafles d'Israélites, les séances de scalp dans les commissariats, les raids terroristes des polices hitlériennes sur les villages ahuris, me soulèvent de terre, plaquent sur les gerçures de mon visage une gifle de fonte rouge. Quel hiver ! Je patiente, quand je dors, dans un tombeau que des démons viennent fleurir de poignards et de bubons.
L'humour n'est plus mon sauveur. Ce qui m'accable, puis m'arrache de mes gonds, c'est qu'à l'intérieur de la nation écrêtée pourtant par les courants discordants suivis de pouvoirs falots et relativement débonnaires, — la répression de l'agitation ouvrière et les cruelles expéditions coloniales mises à part, dague que la haine de classes et la cupidité éternelle poussent par intervalles dans quelque chair au préalable excommuniée — puissent se compter si nombreux les individus méditants qui se rendent gaillardement à l'appeau du tortionnaire et s’enrôlent parmi ses légions. Quelle entreprise d'extermination dissimula moins ses buts que celle-ci ? Je ne comprends pas, et si je comprends, ce que je touche est terrifiant. A cette échelle, notre globe ne serait plus, ce soir, que la boule d'un cri immense dans la gorge de l’infini écartelé. C'est, possible et c'est impossible.

I943.

III

La pensée ne t'a pas effleuré de tirer du déluge ta défroque à rayures pour en faire une relique pour les tiens. Tu l'as jetée aux flammes ou tu l'as mise en terre avec ses poux incalculables et les trous de ta maigreur. Trois ans avec Hadès ! Tu t'habilles, ce matin, de feuilles et de fleurs de sureau, de sable de rivière et d'air chargé de menthe. J'ai eu peur pour toi, mais une peur mobilisée.
Bien que j'on ait construit en ton absence d'affreuses maisons en bordure des champs où tu chassais la caille (le mouvement de l'argent ne ralentissait pas durant ta diète... ), tu n'es pas moins heureux qu'autrefois, ni amer, seulement plus averti, moins saisissable dans tes arrêts. Louis, ton père, embellit à nouveau tout ce qu’il touche. Il renaît à ta vue. Son platane le dit.

Ne songeons pas aux couards d'hier, auxquels se joindront les nôtres ambitieux, qui s'accoutrent pour la tournée des commémorations et des anniversaires. Rentrons. Les clairons insupportables sonnent la diane revenue.
Chaudon a été massacré par la Gestapo aidée de la Milice de Darnand, avec vingt de nos camarades, à Signes. Extraits de leur prison, conduits dans une clairière, et cloués là au sol. dans la lumière épouvantable de l'été. Je reçus la nouvelle de sa capture le 22 juillet 1944 à Alger, où une décision saugrenue de l'État Major interallié nous avait amenés, quelques-uns, pour coopérer au débarquement en France Sud, plus exactement pour permettre à certains gradés évanescents de l'armée de libération de s'assurer de nos unités du maquis dont ils redoutaient les vues hardies, les intuitions et les chimères. Chaudon nourrissait à l'égard des gens d'Alger — à l'exclusion de la France combattante et de l'espèce de Saint-Michel sans son prochain [1], son chef — des sentiments de méfiance et d'incrédulité. Il pressentait leur impuissance à développer bientôt le prodige de notre relaxe, il devinait leurs faibles qualités politiques et humaines, à peine supérieures à celles des cancres de Vichy, cancres en côtoyant d'autres, ceux-là, criminels.

Arthur t'apportera demain un sac de pommes de un tonneau de vin, un jambon des Alpes et ton fusil de chasse que la graisse a préservé de la rouille. Dix cartouches de chevrotines te permettront de filer à tes affûts sans tarder.

Lucienne, la veuve de Roger Bernard, est retournée à Perthuis avec son enfant. La courageuse a trouvé du travail dans une usine de feux d'artifice. Puissent les poudres monter aux nues la clarté de son beau visage en larmes !

Ah ! nous savions que tant qu'il y aurait une tige d’herbe et une bouchée de nuit dans le vivier, la truite n'y mourrait pas.

IV

Les mois qui ont suivi la Libération, j'ai essayé de mettre de l'ordre dans ma manière de voir et d'éprouver qu’un peu de sang avait tachée, à mon corps défendant, — je me suis efforcé de séparer les cendres du feu dans le foyer de mon cœur. Ascien, j'ai recherché l'ombre et rétabli la mémoire, celle qui m'était antérieure. Refus de siéger à la cour de justice, refus d'accabler autrui dans le dialogue quotidien retrouvé, décision tenue afin d'opposer la lucidité au bien-être, l'état naturel aux honneurs, ces mauvais champignons qui prolifèrent dans les crevasses de la sécheresse et dans les lieux avariés, après le premier grain de pluie. Qui a connu et échangé la mort violente hait l'agonie du prisonnier. Mieux vaut une certaine épaisseur de terre échue durant la fureur. L'action, ses préliminaires et ses conséquences, m'avaient appris que l'innocence peut affleurer mystérieusement presque partout : l'innocence abusée, l’innocence par définition ignorante. Je ne donne pas ces dispositions pour exemplaires. J'eus peur simplement de me tromper. Les enragés de la veille, ces auteurs du type nouveau de « meurtrier continuel », continuaient, à m'écœurer au-delà de tout châtiment. Je n'entrevoyait pour la bombe atomique qu'un usage, celui de réduire à néant ceux, judicieusement rassemblés, qui avaient aidé à l'exercice de la terreur, à l'application du Nada. Au lieu de cela, un procès [2]et l'apparition dans les textes de répression d'un qualificatif inquiétant : génocide. Tu le sais, toi, qui demeuras deux ans derrière les barbelés de Linz, imaginant à longueur de journée la dissémination de ton corps en poussière ; toi qui, le soir de ton retour parmi nous, voulus marcher dans les prairies de ton pays, ton chien sur tes talons, plutôt que de répondre à la convocation du commissaire qui désirait mettre devant tes yeux la fiente qui t'avait dénoncé. Tu dis pour t'excuser ce mot étrange : « Puisque je ne suis pas mort, il n'existe pas. » En vérité, je ne connais qu’une loi qui convienne à la destination qu'elle s'assigne : la loi martiale, à l'instant du malheur. Malgré ta maigreur, et tes allures d'outre-tombe, tu voulus bien m’approuver. La générosité malgré soi, voilà ce qu'appelait secrètement notre souhait à l'horloge exacte de la conscience.
Il est un engrenage qu'il faut rompre coûte que coûte, une clairvoyance maussade qu'il faut se décider à appliquer avant qu'elle devienne la conséquence sournoise d'alliances impures et de compromis. Si en I944 on avait, en général, strictement châtié, on ne rougirait pas de faire quotidiennement la rencontre, aujourd'hui, sans le moindre malaise de leur part, d'hommes séshonorés, de gredins ironiques, tandis qu'un personnel falot garnit les prisons. On objecte que la nature du délit a changé, une frontière qui n'est que politique laissant toujours passer le mal. Mais on ne ranime point les morts dont le corps supplicié fut réduit à de la boue. Le fusillé, par l'occupant et ses aides, ne se réveillera pas dans le département limitrophe à celui qui vit sa tête partir en morceaux ! La vérité est que la compromission avec la duplicité est considérablement renforcée parmi la classe des gouverneurs. Ces arapèdes engrangent [3]. L'énigme de demain commande-t-elle tant de précautions ? Nous ne le croyons pas. Mais, attention que les pardonnés, ceux qui avaient choisi le parti du crime, ne redeviennent nos tourmenteurs, à la faveur de notre légèreté et d'un oubli coupable. Ils trouveraient le moyen, avec le ponçage du temps, de glisser l'hitlérisme dans une tradition, de fournir une légitimité, une amabilité même !
Nous sommes partisans, après l'incendie, d'effacer les traces et de murer le labyrinthe. On ne prolonge pas un climat exceptionnel. Nous sommes partisans, après l’incendie, d'effacer les traces, de murer le labyrinthe et de relever le civisme. Les stratèges n'en sont pas partisans. Les stratèges sont la plaie de ce monde et sa mauvaise haleine. Ils ont besoin, pour prévoir, agir et corriger, d’un arsenal qui, aligné, fasse plusieurs fois le tour de la terre. Le procès du passé et les pleins pouvoirs pour l’avenir sont leur unique préoccupation. Ce sont les médecins de l'agonie, les charançons de la naissance et la mort. Ils désignent du nom de science de l'Histoire la conscience faussée qui leur fait décimer une forêt heureuse pour installer un bagne subtil, projeter les ténèbres de leur chaos comme lumière de la Connaissance. Ils font sans cesse se lever devant eux des moissons nouvelles d'ennemis afin que leur faux ne se rouille pas, leur intelligence entreprenante ne se paralyse. Ils exagèrent à dessein la faute et sous-évaluent le crime. Ils mettent en pièces des préjugés anodins et les remplacent par des règles implacables. Ils accusent le cerveau d'autrui d'abriter un cancer analogue à celui qu'ils recèlent dans la vanité de leur cœur. Ce sont les blanchisseurs de la putréfaction. Tels sont les stratèges qui veillent dans les camps et manœuvrent les leviers mystérieux de notre vie.

Le spectacle d'une poignée de petits fauves réclamant la curée d'un gibier qu'ils n'avaient pas chassé, l'artifice jusqu'à l'usure d'une démagogie macabre ; parfois la copie par les nôtres de l’état d'esprit de l'ennemi aux heures de son confort, tout cela me portait à réfléchir. La préméditation se transmettait. Le salut, hélas précaire, me semblait être dans le sentiment solitaire du bien supposé et du mal dépassé. J'ai alors gravi un degré pour bien marquer les différences.

À mon peu d’enthousiasme pour la vengeance se substituait une sorte d'affolement chaleureux, celui de ne pas perdre un instant essentiel, de rendre sa valeur, en toute hâte, au prodige qu'est la vie humaine dans sa relativité. Oui, remettre sur la pente nécessaire les milliers de ruisseaux qui rafraîchissent et dissipent la fièvre des hommes. Je tournais inlassablement sur les bords de cette croyance, je redécouvrais peu à peu la durée, j'améliorais imperceptiblement mes saisons, je dominais mon juste fiel, je redevenais journalier.
Je n'oubliais pas le visage écrasé des martyrs dont le regard me conduisait au Dictateur et à son Conseil, à ses surgeons et à leur séquelle. Toujours Lui, toujours eux pressés dans leur mensonge et la cadence de leurs salves ! Des impardonnables venaient ensuite qu'il fallait résolument affliger dans l'exil, les chances honteuses du jeu leur ayant souri. La perte de justice, par conjoncture, est inévitable.
Quand quelques esprits sectaires proclament leur infaillibilité, subjuguent le grand nombre et l'attellent à leur destin pour le mener à la perfection, la Pythie est condamnée à disparaître. Ainsi commencent les grands malheurs. Nos tissus tiennent à peine. Nous vivons au flanc d'une inversion mortelle, celle de la matière compliquée à l'infini au détriment d'un savoir-vivre, d’une conduite naturelle monstrueusement simplifiés. Le bois de l'arbuste contient peu de chaleur, et on abat l’arbuste. Combien une patience active serait préférable ! Notre rôle à nous est d'influer afin que le fil de fraîcheur et de fertilité ne soit pas détourné de sa terre vers les abimes définitifs. Il n'est pas incompatible au même moment de renouer avec la beauté, d'avoir mal soi-même et d'être frappé, de rendre les coups et de s'éclipser.
Tout être qui jouit de quelque expérience humaine, qui a pris parti, à l'extrême, pour l'essentiel, au moins une fois dans sa vie, celui-là est enclin parfois à s’exprimer en termes empruntés à une consigne de légitime défense et de conservation. Sa diligence, sa méfiance se relâchent difficilement, même quand sa pudeur ou sa propre faiblesse lui font réprouver ce penchant déplaisant. Sait-on qu’au delà de sa crainte et de son souci cet être aspire pour son âme à d'indécentes vacances ?

[1] Les prochains ne lui ont pas fait défaut depuis lors. Qu’on en juge par les stratagèmes à les solliciter. (Noie de 1963.) 
[2] Le procès de Nuremberg. L'étendue du crime rend le crime impensable, mais sa science saisissable. L'évaluer c'est admettre l'hypothèse de l'irresponsabilité du criminel. Or, tout homme, fortuitement ou non, peut être pendu. Cette égalité est intolérable.
[3] Dans une autre version, on lit : « Sylla et Machiavel engrangent. »

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PRIÈRE ROGUE

Gardez-nous la révolte, l'éclair, l'accord illusoire, un rire pour le trophée glissé des mains, même l'entier et long fardeau qui succède, dont la difficulté nous mène à une révolte nouvelle. Gardez-nous la primevère et le destin.

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LA LUNE D'HYPNOS

À la mi-juillet 1944, l'ordre me parvint d'Alger, dans le maquis de Cereste, de me tenir prêt à m'envoler par la plus proche opération d'atterrissage clandestin. L’avion se poserait de nuit sur un de nos terrains du mont Ventoux et m'emmènerait. Cette perspective de départ au lieu de me séduire me contraria. Je me doutais bien que si l'État-Major interallié d'Afrique du Nord convoquait l'un de nous, c'était parce que le débarquement en zone sud était imminent. Je pressentais que son éventualité pouvait à la rigueur pour information justifier ma présence là-bas, le département dont j'avais, pour les opérations aériennes, la charge, figurant en bonne place parmi les soucis du Haut Commandement. En effet, les Allemands, en se repliant du littoral méditerranéen, étaient croyait celui-ci, capables de s'accrocher aux contreforts bas-alpins et de compromettre l'avance rapide des Alliés le long du Rhône. Mes camarades et moi étions sceptiques sur les prolongements et les chances de cette aventure. Les effectifs ennemis déjà assommés n'auraient pu constituer là qu'un hérisson peu dangereux. Les maquis, avec un armement convenable, étaient aptes, soutenus par l'aviation, à empêcher les unités les plus combatives de se nouer et de se retrancher. Nous étions placés pour le savoir. Mais nous savions aussi que sur les opposés de la Méditerranée, les avis là-dessus différaient. Les rapports d'agents parachutés en France occupée, puis exfiltrés, tendaient toujours à outrer les choses, d'abord les périls. Ceci est commun, l'insigne mérite se préférant au moindre. Mais pourquoi à Alger se montraient-on tantôt si naïf, tantôt si malveillant ? Avec une désaffection chaque jour plus prononcée à l'égard de ce qui concernait le sort et l'avenir de la jeunesse réfractaire. Cette dernière était douée de religiosité humaine et de bonne volonté. Hors-la-loi à l'intérieur de la plus souveraine des lois et humus docile à la bêche de l'espérance. Oui, pourquoi cette duplicité dont les symptômes nous déconcertaient ? Parce que nombre de militaires et de politiciens sont des invertis de l’imagination, des radoteurs de calcul différentiel. Sans doute sont-ils trop friands de poste fixe et de confort, de toute espèce d'ambition flagellante et de confort. Et toute la contrepartie positive de cela s'étalait en plaques, ici, herbe de reviviscence ! À Alger, on clignait de l'œil au baromètre...
Le soir arriva où le message confirmant la venue de l’avion passa sur les ondes. Les heures qui l'avaient précédées, je les avais remplies à converser avec mes compagnons, à les consulter, à retenir leurs suggestions pour les transmettre de l'autre côté de la mer. Leur mérite était grand de ne pas se sentir le moral déchiré. Le printemps et le début de l'été avaient été meurtriers. Nos rencontres avec les S S et les miliciens s'achevaient le plus souvent, suivant l'état des forces en présence, en extermination ou en retraites implacables. La plupart de mes camarades des débuts de l'action avaient été tués ou fusillés. Quelques-uns avaient disparu, d'autres s'étaient démis. Les nouveaux venus parmi les responsables manquaient d'opiniâtreté, de pur courage, d'attention d'âme. Du moins je me l'imaginais. Les divisions émanant des différences creusaient leurs ornières. Je m'étais assombri. Je ne m'échangeais plus que du regard. Mes torts étaient certains. Depuis la mort d'Émile Cavagni, je me sentais très seul. Un lourd morceau de soleil s'était, avec la disparition de cet homme, cassé et vidé de bonheur. L'optitimisme taré que je devais entretenir autour de moi m’asphyxiait. L'impératif de maintien, à n'importe quel prix, de la guérilla collait à ma peau comme une prébende, bien que je me rendisse compte qu'en elle seule résidait le salut ou tout au moins la solution la moins étrécissante. Aux divers points critiques des Basses Alpes, Zyngerman, Noël, Chaudon, Aubert, Besson, Grillet, Rostagne tenaient tête comme ils le pouvaient, c'est-à-dire qu'ils faisaient front de toute leur expérience de lutteurs avertis aux embarras les plus extravagants. Mais une admirable jeunesse, la veille encore contrainte par la terreur de l'occupant mais rapidement délivrée d'elle par la légende de notre existence, maintenant répandait, accourait pour l'ultime transfusion de sang. Ce quelque chose qui agonisait mi-partie chez les réfractaires, mi-partie chez leurs ennemis, se révéla d'un coup brutalement déstupéfié. Le combat retrouva sa vélocité en même temps que sa souffrance.
Le dernier compagnon avec lequel je m'entretins fut Roger Chaudon. Il me déconseillait, lui, fortement de partir. Il mettait une insistance triste à me peindre en noir le milieu qui allait être le mien en Afrique du Nord, les intrigues dont je serais le témoin écœuré. Chaudon, dont je devais quelques jours plus tard à Alger apprendre le martyre, avec une honte impuissante, est un de ceux auprès du souvenir de qui je reviendrai longtemps, car il était celui-là même qui avait le don de purifier toute question par la teneur juste de sa réponse. Il aimait la vie comme on l'aime à quarante ans, avec un regard d’aigle et des effusions de mésange. Sa générosité l'agrandissait au lieu de l'entraver. Il croyait sans niaiserie que la , vertu de nos dix doigts ajoutée à la ténacité de notre cœur, à une ruse aussi, parade au mal qu'il fallait, pour ne pas être contaminé, rejeter ensuite comme une défroque, possédaient contre la tyrannie des ressources qu’on ne doit pas perdre. Le battant des avocats du diable lui était connu : « Leur descendance est assurée pour de nombreuses années. Ils ont si bien fait leur compte qu’ils ont des fils jusque parmi nous. Nous connaîtrons l'époque d'une autre peur. Je parie ma vie contre l’entreprise. » Telle était sa pensée.
Il est deux heures du matin sur l'immense champ de lavande. L'air est vif, la brise éveillée. La crête du mont Ventoux retient sur ses pentes toute une laine glacée de nuages, nuages qui ont cessé de vivre. Les signaux d’atterrissage ont été disposés en triangle sur l’aérodrome improvisé. Le directeur de l'opération guette de l’oreille, la lampe à la main, prête à lancer son jet de clarté, le son du moteur qui va s'infléchir jusqu'à nous. Le minuscule appareil surgit soudain de l'ombre, un instant se méfie, nous rase puis atterrit. Quelques accolades, un adieu du bras, je me glisse dans l'incommode carlingue. J'ai le temps encore de sourire à Arthur qui ne m’a guère quitté jusqu'ici, Arthur qui rentre dans ses épaules sa tête de coyote. L'avion a décollé. Un pilote américain, prisonnier évadé, et un excentrique, spécialiste des exécutions sommaires, sont mes compagnons de voyage. J'éprouve dans mon indépendance nouvelle une angoisse fine et heureuse mêlée à un remords dont l’origine m'est parfaitement claire. Je m'identifie, non sans me moquer, à ces images coloriées des magazines de l’enfance : chasse aux grands fauves, prise de citadelle. Les autres, par mots criés, parlent et gesticulent. Le Lysander met le cap au sud, à basse altitude. L'avion n'est pas armé. Sa course est suivie par la lune qui la surplombe, colosse sournois. Le regard moite de la lune m’a toujours donné la nausée. Cette nuit plus que jamais. Mon attention préfère rechercher les défilés de sol obscur sous la ligne ondulée des montagnes. Pourquoi me suis-je serré puis ouvert brusquement ? Je ploie sous l'afflux d’une ruisselante gratitude. Des feux, des brandons partout s'allument, montent de terre, bouffées de paroles lumineuses qui s'adressent à moi qui pars. De l'enfer, au passage on me tend ce lien, cette amitié perçante comme un cri, cette fleur incorruptible : le feu. Comme les étoiles du ciel de Corse, au terme de la traversée, me parurent pâlottes et minaudières !
Il ne devait pas dépendre, hélas, de mes moyens qu'une ferveur de la première aurore trouvât des interlocuteurs dignes d'elle, ni que sa beauté farouche fût comprise et sauvegardée. L'homme battu mais invincible, périodiquement couché et foulé par la meute, restera-t-il toujours le roseau d'avant Pascal?

I945·

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NOTE SUR LE MAQUIS

Montrer le côté hasardeux de l'entreprise, mais avec un art comme à dessein rétrospectif, dans sa nouveauté tirée de nos poitrines, dans sa vérité ou la sincère approximation de celle-ci. Ce sont les « fautes » de l'ennemi, sa consigne d'humilier avant d’exterminer, qui surtout nous favorisèrent. Sans le travail forcé en Allemagne, les persécutions, la contamination et les crimes, un petit nombre de jeunes gens seulement aurait pris le maquis et les armes. La France de 1940 ne croyait pas, chez elle, ni à la cruauté ni à l'asservissement ; cette France livrée au râteau fantastique de Hitler par la pauvreté d'esprit des uns, la trahison très préparée des autres, la toute-puissante nocivité enfin d'intérêts adversaires. De plus, l'énigme des années 1939-1940 pesait sur son insouciance de la veille comme une chape de plomb.
Dans la rapide succession des espoirs et des déceptions, des soudains en-avant suivis de déprimantes tromperies qui ont jalonné ces quarante dernières années, on peut discerner à bon droit la marque d'une fatalité maligne, la même dont on entrevoit périodiquement l’intervention au cours des tranches excessives de l’Histoire, comme si elle avait pour mission d'interdire tout changement autre que superficiel de la condition profonde des hommes. Mais je dois chasser cette appréhension. L'année qui accourt a devant elle le champ libre...
Contrairement à l'opinion avancée, le courage du désespoir fait peu d'adeptes. Une poignée d’hommes solitaires, jusqu'en 1942, tenta d'engager de près le combat. Le merveilleux est que cette cohorte disparate composée d'enfants trop choyés et mal aguerris, d'individualistes à tous crins, d'ouvriers par tradition soulevés, de croyants généreux, de garçons ayant l'exil du sol natal en horreur, de paysans au patriotisme fort obscur, d'imaginatifs instables, d'aventuriers précoces voisinant avec les vieux chevaux de retour de la Légion étrangère, les leurrés de la guerre d’Espagne ; ce conglomérat fut sur le point de devenir entre les mains d'hommes intelligents et clairvoyants un extraordinaire verger comme la France n'en avait connu que quatre ou cinq fois au cours de son existence et sur son sol. Mais quelque chose, qui était hostile, ou simplement étranger à cette espérance, survint alors et la rejeta dans le néant. Par crainte d'un mal dont les pouvoirs devaient justement s'accroître du temps mort laissé par cet abandon !

Pour élargir, jusqu'à la lumière — qui sera toujours fugitive —, la lueur sous laquelle nous nous agitons, entreprenons, souffrons et subsistons, il faut l'aborder sans préjugés, allégée d'archétypes qui subitement sans qu'on en soit averti, cessent d'avoir cours. Pour obtenir un résultat valable de quelque action que ce soit, il est nécessaire de la dépouiller de ses inquiètes apparences, des sortilèges et des légendes que l'imagination lui .accorde déjà avant de l'avoir menée, de concert avec l’esprit et les circonstances, à bonne fin ; de distinguer la vraie de la fausse ouverture par laquelle on va filer vers le futur. L'observer nue et la proue face au temps. L’évidence, qui n'est pas sensation mais regard que nous croisons au passage, s'offre souvent à nous, à demi dissimulée. Nous désignerons la beauté partout où elle aura une chance de survivre à l'espèce d'intérim qu'elle paraît assurer au milieu de nos soucis. Faire longuement rêver ceux qui ordinairement n'ont pas de songes, et plonger dans l'actualité ceux dans l'esprit desquels prévalent les jeux perdus du sommeil.

1944·

 

 

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