Le meurtre du maître

Dans quelle mesure sommes-nous libres et rationnels, dans quelle mesure aliénés et hébétés ? Notre aptitude à l'analyse et à la construction ne nous rend pas capable de régler la question de l'organisation commune. Les USA, nation la plus "moderne", s'est Trumpée. En France, nous avons tous les cinq ans à choisir entre deux médiocrités. Ne pourra-t-on jamais instaurer la clarté ?

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Dans Le crépuscule d’une idole, Michel Onfray a « tué le maître », Sigmund, qui lui-même avait « tué le père » (et « épousé la mère »). Le meurtre du père est un mythe très ancien et un dogme moderne, qui, modernité oblige, n’a duré qu’un siècle au lieu de plusieurs. Un siècle. Et quelques années seulement pour qu’un jeune professeur de philosophie ose s’apercevoir qu’il enseignait des fadaises à ses élèves. (Je ne parle bien entendu que du chapitre consacré à la psychologie et à Freud). J’aime beaucoup Onfray. Il est courageux. Et intelligent. Ce n’est certes pas lui tout seul qui a mis Freud à bas. Le soupçon est né immédiatement. Mais il a bel et bien mis un siècle avant de se transformer en procès, et en condamnation. Et le courageux procureur a été Onfray.

Le meurtre du père ! N’importe quoi ! Prends tes fantasmes pour la réalité, et tu deviendras peut-être une idole mondiale.

Le père, c’est le maître, l’autorité qui nous a engendrés. C’est d’abord le dieu. Non pas le créateur, dieu métaphysique, cause première, principe du monde, dieu des athées, mais le dieu régnant dans la société qui nous a vus naître, avec ses rites, ses lois et sa morale. Le titre d’Onfray est un clin d’œil à Nietzsche et à son Crépuscule des idoles, qui revient sur la mort de dieu, des idoles, de la « morale », déclarée « contre-nature ».

Dans  Zarathoustra, son personnage, retour de son désert (qui est une montagne) "tue" et ne "tue" pas dieu :

Autrefois le blasphème envers Dieu était le plus grand blasphème, mais Dieu est mort et avec lui sont morts ses blasphémateurs. Ce qu’il y a de plus terrible maintenant, c’est de blasphémer la terre et d’estimer les entrailles de l’impénétrable plus que le sens de la terre !  

”Pourquoi donc, dit le sage, suis-je allé dans les bois et dans la solitude? N’était-ce pas parce que j’aimais trop les hommes? Maintenant j’aime Dieu : je n’aime point les hommes. L’homme est pour moi une chose trop imparfaite. L’amour de l’homme me tuerait.”

Nietzsche lui aussi " tue " ses pères. Les hommes et les dieux.

“Pour vivre seul, il faut être une bête, ou un dieu, dit Aristote. Reste un troisième cas, il faut être les deux à la fois : philosophe.”

Aristote, l’autorité universelle, connue même du valet Sganarelle.
Frédéric ne "tue" pas Aristote : il le complète, narquoisement.

En fait, tuer le père n’est pas vraiment tuer ! Tuer l’autorité, c’est tuer l’image qu’on s’en est fait du temps de notre enfance, de notre innocence, de notre inconscience, de notre aliénation. Moi par exemple, le dieu qui m’est resté de mon baptême, de mon catéchisme, de mon éducation, c’est un homme qui prônait le pardon, la non-violence, la non-condamnation, la séparation du politique et du spirituel. Avec des côtés cons, comme tout un chacun. Disons que, à quatre siècles d’écart, c’est pas le même que celui au nom duquel on jette l'anathème à Saint-Germain l’Auxerrois. J’ai « tué mon dieu » parce que j'ai trouvé très con son « Qui n’est pas avec moi est contre moi. », mais sinon, je l’aime bien. Je l’ai « tué » en décidant que c’est un homme, pas plus. Parce que je l’aime comme Gandhi ou Luther King. Ou comme Nietzsche.

Mais il y a d’autres dieux. Ceux qui exigent des sacrifices. Les dieux vengeurs, sévissant, punissant, détruisant, brûlant, torturant, massacrant. Nous les avons inventés parce qu’aux premiers temps de l’accession à la conscience et au raisonnement, ils étaient la seule façon d’expliquer l’horreur, la prédation, le volcan, le tremblement de terre, le froid, la sécheresse, la mort. Et ils ont survécu, parce que sur la corde qui mène de l’animal au surhomme, il n’y a toujours que des hommes, et parmi eux, des cons.

Comme il est important et utile de tuer les dieux ! Quelque part, parce qu’ils bougent encore, on a des Saint-Barthélémy, des Bataclan et stade de France, des Promenades des Anglais, etc., je ne parle ici que des massacres français. Quelque part, dieu, parce qu’il bouge encore, c’est des vessies créationnistes pour des lanternes évolutionnistes. Des Galilée persécutés. Des sciences empêchées, retardées, abolies. La pensée interdite. Et la contemplation de la nature et du monde brouillée. À cause de tous ces empêcheurs d'admirer et d'étudier en rond, la vie, qui devrait n'être qu'un voyage, n'est souvent qu'une procession d'aveugles vers un Golgotha.

Le meurtre de dieu par Nietzsche, c'est, à la lumière de Darwin, cette mise en abîme, l'homme en chemin vers le surhumain, c'est-à-dire le divin :

L’homme est une corde tendue entre la bête et le Surhumain, — une corde sur l’abime. Il est dangereux de passer de l’autre cote, dangereux de rester en route, dangereux de regarder en arrière — frisson et arrêt dangereux.

Ce qu’il y a de grand dans l’homme, c’est qu’il est un pont et non un but : ce que l’on peut aimer en l’homme, c’est qu’il est un passage et un déclin.

J’aime ceux qui ne savent vivre autrement que pour disparaître, car ils passent au delà.

J’aime les grands contempteurs, parce qu’ils sont les grands adorateurs, les flèches du désir vers l’autre rive.

J’aime ceux qui ne cherchent pas, derrière les étoiles, une raison pour périr ou pour s’offrir en sacrifice ; mais ceux qui se sacrifient à la terre, pour qu’un jour la terre appartienne au Surhumain.

J’aime celui qui vit pour connaître et qui veut connaître afin qu’un jour vive le Surhumain. Car c’est ainsi qu’il veut son propre déclin.

J’aime celui qui travaille et invente, pour bâtir une demeure au Surhumain, pour préparer à sa venue la terre, les bêtes et les plantes : car c’est ainsi qu’il veut son propre déclin.

J’aime celui qui aime sa vertu : car la vertu est une volonté de déclin, et une flèche de désir.

Ne nous y trompons pas : la poésie n'empêche pas la physique. Moi qui aime bien les maths, je vois là une sorte d'équation expliquant dieu. Ça me fait penser à Épicure et à Lucrèce : mêmes épousailles entre physique et poésie. Et pour le petit français que je suis, même regret de n'avoir pas continué le latin (avec monsieur Bond) et de n'avoir pas fait d'allemand.

Et bien sûr, le maître, c’est aussi le professeur. La notion de meurtre du professeur cesse d’être Nietzschéenne et redevient plus abstraite, plus freudienne dans les cas toujours trop nombreux où les maîtres sont mauvais. (Peut-être que Freud n’a jamais compris qu’il y avait de bon pères et de mauvais pères, après tout !  plus exactement, que les parents se révèlent tour-à-tour bons ou mauvais) Tuer le maître ! Se rendre compte, à l’âge adulte, que tel enseignant était une nullité. Le contraire existant aussi : ce que j’appellerai l’apothéose du maître : se rendre compte que tel.le enseignant.e était grand.e. Je me suis trouvé dans les deux cas. Rien qu’à l’école primaire, j’ai en tête une madame Pascal et un monsieur Raûle, j’en parlerai un de ces quatre.

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Le maître c’est enfin le parent ! OK Sigmund. OK, on ne les « tue » pas. La maturité nous conduit juste, comme avec madame Pascal, monsieur Cerdan, monsieur Bond, madame et monsieur Otto, à les admirer objectivement, ou comme avec monsieur Raûle, monsieur Joël, monsieur Faitquoi, à les considérer avec pitié. Un peu des deux. Maman et Papa. Comme j'ai eu de la chance de tomber sur eux ! Et comme on en a bavé tous ensemble ! Par contre, Sigmund, pour l'œdipe, tu repasseras ! Maman en avait beaucoup plus dans la tronche que Papa. Je les ai "tués" tous les deux : Papa en fabriquant mes escaliers et ma mezzanine. Maman en construisant mon escalier social, ma librairie-école et son blog associé. C'est peut-être grâce à cet œdipe dual que j'ai eu la chance de rester célibataire jusqu'à présent ?

papamaman

C’est tout p’tit chez la mère à Titi
c’est un peu l’Italie
c’est l’bonheur la misère et l’ennui
c’est la mort c’est la vie.

Revenons au maître philosophe. Un de ces quatre, nous procéderons ensemble au meurtre de Nietzsche. Dans Ecce Homo, livre agaçant, narcissique délire agonique,  Nietzsche nous livre entre autre ses idées sur la femme, conditionnées à son insu par la tradition chrétienne, allemande, européenne de son époque. Un peu comme la vision de l’Afrique par le Hergé de Tintin au Congo. Nous prendrons comme étalon lambda Alphonse Karr, contemporain, républicain contempteur de la République, dont je parle ici :

https://blogs.mediapart.fr/jean-max-sabatier/blog/201118/dans-la-lune

Et aussi, nous irons chercher l’origine de cette vision dans Paul, quelque part le premier Musulman, à défaut d’être le premier chrétien. 

Pour aujourd'hui, assez parlé du meurtre du père. En fait, le meurtre du fils et de la fille est une réalité bien plus tangible. Ce sont des quadras, des quinquas, des sexas, voire des septuas ou même des octos, qui envoient les classes au casse-pipe. Quand il s’agit de famines ou de bombardements, c’est aussi le meurtre des petits enfants.

siggy

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