Philippe LEGER
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Carnets d'Europe

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Billet de blog 17 nov. 2021

Vers une fédération politique pour la défense européenne ?

Le public de l'Espace Colloque des Arcenaulx à Marseille a accueilli le mercredi 10 novembre 2021 deux intervenants * de haut niveau sur le thème « une armée pour l’Europe ? » 
Le colloque a révélé que la France et l’Allemagne ne partagent pas le même point de vue sur la légitimité, indispensable pour construire et faire fonctionner une défense européenne.

Philippe LEGER
A travaillé comme journaliste. Retraité.
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

De gauche à droite : Mme Monique Beltrame - le général Michel Fondriat - Mme Katrin Aus dem Siepen.


D’entrée de jeu, Mme Monique Beltrame, qui préside le Comité Européen Marseille, l’organisateur du colloque, a présenté les enjeux et les défis à relever par les Européens afin de sauvegarder la paix, préserver leur modèle social, leur mode de vie, leurs cultures... leur civilisation.

Les propos des deux intervenants, formulés en termes très clairs, carrés pour le général Foudriat*, sans ambages pour Madame Aus dem Siepem*, ont été reçus 5 sur 5 par le public. Il a prouvé  au cours des débats qui ont ponctué les exposés des deux personnalités, l'intérêt qu'il porte à une défense européenne authentique. Un sujet brûlant.

Général Foudriat  : « l’Europe a vaincu la guerre… mais la guerre est toujours là ! »

"La guerre est toujours là" © KAINOA LITTLE

Comme l’a fait remarquer le général Foudriat : « l’Europe a vaincu la guerre… mais la guerre est toujours là ! ». 

Le public a abondé dans le sens des orateurs pour lesquels il s'agit de « [protéger nos pays, sauvegarder l'intégrité de l'Union européenne, en apportant des réponses fortes et adaptées aux nouvelles menaces et agressions en tous genres, qui ne cessent de se multiplier. Pas seulement dans le monde, mais aux frontières de l’Union, sur son territoire-même, dans l'espace public, dans les services des États et ceux des entreprises privées. 

Il faut faire face aux menaces nouvelles, notamment dans le domaine du cyber. Mais il y a aussi les conflits qui entraînent l'exode de populations, autant de flux migratoires intenses en direction de l'Europe. Souvent instrumentalisés de manière éhontée, odieuse, par des puissances étrangères pour déstabiliser l'Europe ou en tirer des revenus.
Il s’agit aussi pour les Européens de poursuivre l’œuvre de paix, afin de contribuer à l’émergence d’un monde responsable et solidaire.

Face à ces menaces, face à la guerre qui gronde jusqu’à nos frontières, et tirant les leçons d’un protectorat américain qui délaisse ses alliés, l’Europe veut devenir un acteur stratégique efficace, puissant et reconnu comme tel sur la scène internationale.
] »

Opposition fondamentale entre légitimité démocratique et légitimité « étatique »



Les deux orateurs ont montré que la France et l’Allemagne tentent de mettre sur pied un grand projet de défense, afin d’affirmer « l’autorité » des Européens en matière stratégique. 

Les enjeux industriels et économiques sont colossaux, comme l'a fait remarquer le général Foudriat.

Le point d’achoppement concerne cette « autorité » qui va conduire la politique de défense européenne. Qui va l’exercer ? Avec quelle légitimité ? Qui va la contrôler ? À quel niveau ?

Un peu d'histoire


Disons-le pudiquement, l'humeur est loin d'être gracieuse entre alliés européens quand on parle défense ! Comment lever les obstacles ?

Ces questions ne sont pas anodines. Nos pays s’y sont cassé le nez plus d'une fois. Les orateurs n'ont pas évoqué le traité CED mais il était présent dans tous les esprits.
Sous la Quatrième République, le traité sur la Communauté Européenne de Défense (CED) avait recueilli l’unanimité des États membres, tous l'avaient signés... même la France ! Il va échouer lors de l'ultime phase de ratification… devant le parlement français, le dernier à s’exprimer (1954).
Son refus de ratifier le traité CED a laissé la voie libre au protectorat américain. L’échec de la CED a laissé l’Europe de l’Ouest sous le parapluie quasi exclusif de l’Otan.
Ce n'était pas la moindre des contradictions des gaullistes, hostiles à ce projet, qui l’ont fait échouer en joignant leurs voix à celles des communistes.
Revenu aux « affaires » quelques années plus tard, le général de Gaulle, adversaire des alliances, particulièrement celle de l’Otan, prenait fait et cause pour les États-Unis lors de la crise des missiles de Cuba, à un instant où la tension était à son paroxysme.
Il a enrôlé notre pays sous la bannière étoilée, celle des États-Unis, dans une affaire qui a été, on le sait aujourd’hui, sur le point de dégénérer en conflit atomique !
Les ordres des froids stratèges de Moscou tardant à venir, la procédure d’engagement suivait son cours sous les ordres d’un officier russe particulièrement déterminé ! En octobre 1962, le monde est passé au bord d’une troisième guerre mondiale. Américains comme Russes étaient prêts à détruire la planète avec leur magnifique arsenal nucléaire… avec l’aide des Français et probablement des Anglais. Il s’en ait fallu de quelques minutes !

Aujourd’hui, face aux agressions pour déstabiliser nos États, nos économies et nos industries, face à la guerre qui ravage des cités à 3 heures de chez nous, qui gronde à nos frontières, face aux provocations belliqueuses, la question du souverain revient sur le tapis. 

Le colloque a mis en exergue, l’opposition fondamentale entre légitimité démocratique et légitimité « étatique » (celle des États nations).

Les deux intervenants ont joué cartes sur table. Ce n’est pas le moindre des mérites de ce colloque. Et visiblement le public a apprécié leurs connaissances et leur franchise.

Pour notre part, nous en tirons l’enseignement que si la France rêve d’une Europe à son image, plus exactement à l’image que s’en font ses dirigeants… l’Allemagne aussi !

La démocratie européenne face aux démocratures

En France, le président est chef des armées et le parlement, réduit aux caquets, fait pâle figure. Encore un autre aspect non abordé par les orateurs, pour des raisons que l'on conçoit aisément, mais qu'il est indispensable de rappeler. Chez nous, la démocratie est en crise. Comme si le pouvoir souverain n’appartenait plus au peuple, à ses représentants. L’Administration, qui fait penser au Conseil du Roi de l'Ancien Régime, s'en est arrogé le monopole. Au profit de grands groupes, notamment du secteur de la défense. Lobbies et hauts fonctionnaires, souvent confondus, font la loi au parlement français… c’est de notoriété publique ! Sous la conduite d'un représentant de leur sérail, qui a reçu l'onction du suffrage universel, ils imposent leurs choix stratégiques... Loin être toujours en adéquation avec ceux des partenaires, notamment allemands... Par ailleurs, le président de la République française dispose de pouvoirs constitutionnels très étendus, c'est le moins que l'on puisse dire !

Dans ces conditions, être élu président de la République, c'est régner pour 5 ans en monarque absolu, ou presque. Avec le suffrage universel, l’élection du président multi casquettes ressemble de plus en plus à une partie de poker. Tout le monde peut tenter sa chance… ! Elle donne des ailes aux opportunistes et encourage le populisme…

C’est moins le mode de désignation qui est en cause que les pouvoirs exorbitants conférés au président élu, parallèlement à l'effacement du parlement acté par la constitution de la Ve République.
Lorsqu’il confond vitesse et précipitation, ses ordres représentent un réel danger pour notre démocratie et l’Union Européenne.

On songe à l’intervention française aux côtés de l’Otan en Libye, ordonnée par le président Sarkozy.
Notre propos ici n’est pas de faire le procès des militaires : ils sont aux ordres d'un dirigeant multi casquettes... « chef des armées - chef de l’État - président de la République ».

En Libye, notre pays s’est immiscé dans un conflit tribal aux côtés des États-Unis et de pays qui veulent établir leur obédience dans la zone… N'oublions pas les marchands d’armes ! L'intervention a sapé, ruiné les efforts d’une société civile libyenne se rapprochant des Français, des Européens par son mode de vie, ses idées...
Commencé il y a vingt ans, le conflit perdure et s’avère une source d’instabilité pour toute la région et au-delà.



Les migrants qui transitent par la Libye sont réduits en esclavage, servent de moyens de transaction, ce pays étant un important point de passage pour des dizaines de milliers de migrants, majoritairement issus de pays d'Afrique saharienne, qui cherchent à gagner l’Europe.

Le président-monarque décide, et peut prendre des décisions qui vont à l’encontre des droits humains, des citoyens. Et de l'Europe. Et ça ne date pas du règne de « Sarko 1er » ! Et ça continue de plus belle ! 
Aujourd’hui, pour faire face à l’immigration excessive, avant même de recevoir l'onction des électeurs, on entend des candidats à la prochaine élection présidentielle française déclarer leur volonté de « suspendre le droit européen », « pour un temps », afin de « retrouver notre souveraineté ». Une souveraineté du peuple français souvent mise à mal par ses propres dirigeants !
Songeons aux Comores… Rappelons l’annexion de Mayotte en 1975 par voie électorale. Totalement illégale au regard du droit international. Elle est  à l’origine d’une forte immigration, totalement incontrôlée et sous-estimée jusqu’au début des années 90 par les préfectures, du moins en Paca… et qui se poursuit encore aujourd’hui contre vents et marées.

La France entendait alors protéger ses intérêts dans le Pacifique, menacés par  les velléités d’indépendance de la Nouvelle-Calédonie.
Elle a donc annexé l'île de Mayotte grâce à un tour de passe-passe électoral. La raison du plus fort est toujours la meilleure.
La leçon a été retenue par la Russie…
elle a envahi la Crimée, territoire ukrainien, et procédé à son annexion par la même voie : le référendum en 2014. Annexion illégale, comme celle de la France, désavouée par la Communauté internationale…

Instruite par son passé dramatique, les nazis ont utilisé l'arme du référendum pour s'imposer, l’Allemagne de l’après-guerre a placé sagement le contrôle de l'exécutif sous l’autorité de son parlement… un vrai parlement !

Il est donc logique que la République Fédérale envisage de placer le contrôle de cette « défense européenne » sous le contrôle du parlement européen, comme l’a affirmé Mme Aus dem Sapen… Rien ne remplace l’efficacité et la simplicité apportés par le contrôle démocratique !

La preuve a contrario avec l’Europe du traité de Lisbonne…
Aujourd’hui, les États nations, gangrénés par les lobbies, se heurtent, transigent, en matière de défense européenne. Comme dans d'autres domaines, c’est la course à l’échalote, ils en sont réduit à rechercher le compromis « à tout prix ». Souvent la montagne accouche d’une souris.

Il en résulte une « réalité », loin d’être satisfaisante, même si le général Foudriat a su en faire ressortir des aspects positifs au cours du colloque.

La défense européenne aujourd’hui… ?

Un inventaire à la Prévert !




Exposé du général Foudriat lors du colloque "une armée pour l'Europe ?" - Marseille, 10 novembre 2021 © P L

Le général Foudriat a mentionné toute une liste de programmes, de coopérations, de créations, d’initiatives, pas piquée des hannetons. « Des programmes d’armement. Une agence européenne de défense. Des “coopérations “. Une brigade franco-allemande ("à quoi sert-elle au juste ?" a demandé Mme Aus dem Siepem lors de son intervention) Un corps de réaction rapide européen (CRR-E) à Strasbourg. Des frégates franco-allemandes. Une école-allemande pour le tir (“basée en Provence, elle est ouverte aux soldats des autres pays européens“). Une force maritime européenne. Une force de gendarmerie européenne. La politique de sécurité et de défense commune (PSDC). Frontex. L’État-Major de l’Union européenne. L’initiative européenne d’intervention (“une idée du président Macron qui date de 2017“ ; aujourd’hui 13 États en font partie). Des opérations menées en Syrie, Libye, Mozambique etc.
La force Takuba : « il s’agit de permettre aux soldats européens de transmettre leur savoir-faire en matière de lutte contre le terrorisme à l’armée malienne. Passée récemment sous le commandement d’un général suédois, la force Takouba est confrontée aujourd’hui à la présence de mercenaires russes », a rappelé le général Foudriat. Des mercenaires sans foi ni loi, ajoutons-nous, d'une société privée… ainsi la Russie se lave d'avance les mains de leurs crimes et exactions... alors qu’officiellement le Mali mise sur l’aide de la Russie pour rétablir sa sécurité ! Décidément, nous évoluons dans un monde hypocrite et retors.

Un inventaire à la Prévert ne fait pas une défense européenne. On tourne autour du « pot » pendant que les lobbies de l’armement, eux, y plongent les deux mains

... bien sûr, on ne parle pas du même pot.
Le général Foudriat a poursuivi son exposé en faisant part de « ses réflexions qui n'engagent que lui ». Il a montré les faiblesse de l’Europe. Ses propos sonnaient justes. Pour lui, c'est sûr : « une armée européenne n'est pas prête de voir le jour ». On ne peut que lui donner raison... si le présent cadre institutionnel est maintenu.
Aujourd'hui, beaucoup pensent que les États nations poursuivent une chimère : constituer une « Fédération d’États nations », but assigné par le traité de Lisbonne. Une expression pompeuse, qui porte en elle sa propre contradiction comme un oxymore.

Mme Katrin Aus dem Siepen : « Pas de défense européenne sans une volonté politique »

Exposé de Mme Aus dem Siepen, directrice de la section politique de l'Ambassade d'Allemagne à Paris. © P L


La construction d’une authentique Défense européenne, pour faire émerger  « l’Europe puissance » souhaitée par le général Foudriat, nécessite « une volonté politique » a insisté la représentante de l’Ambassade d’Allemagne... On déduit de ses propos que la construction d’une véritable Défense européenne exige d’abord l'abandon de la légitimité « étatique » au profit et de la légitimité démocratique. Autrement dit, le Parlement Européen a son mot à dire. Mme Aus dem Sapiem l'a affirmé clairement : « une défense européenne doit être placée sous le contrôle des parlementaires »... mais, c'est pure chimère que d'envisager des États membres tiraillés, écartelés par leurs lobbies, avec des conceptions pas forcément les mêmes sur l'État de droit, définir avec leurs parlements, de manière consensuelle, cette politique de défense pour une « Europe puissance » !
Le Parlement Européen, représentant légitime de près de 500 millions d'habitants, s'il est doté de pouvoirs législatifs dignes de ce nom, semble tout indiqué. Il favorisera aussi à coup sûr, dans un délai qu'on espère court, l’instauration d’une fédération politique.
C’est dans la logique des choses et clair comme de l’eau de roche. Sans cette fédération politique, « l’Europe puissance » semble inconcevable. L'Europe reste condamnée à l'impuissance.
Si cela peut rassurer les nationalistes, mais aussi les tenants (nous en sommes) du respect de la diversité culturelle, notamment celles de nos nations, de nos régions, les États ne disparaîtront pas pour autant. « Une fédération politique laisse intacte les identités nationales et régionales ainsi que les capacités d’autogestions des États membres », relève Ferdinand Kinsky dans son ouvrage « l’Allemagne et l’Europe » (édité par la Fondation Jean Monnet pour l’Europe - Lausanne 1995.)
Les États perdureront dans cette fédération, non plus en se confrontant comme des boucs, mais en œuvrant pour le bien commun, à l’exemple des 16 États qui composent la République Fédérale d’Allemagne.

Il est notable que c’est  l’Allemagne, et non la France, qui incarne le mieux l’esprit européen. Elle porte sur ses épaules de géante le projet de Jean Monnet dont elle membre fondateur. Elle nourrit des États aux mamelles de ses finances et de son économie, la 4e du monde. 
Elle est le ciment d’une Union Européenne qui occuperait le second rang, juste après les États-Unis.
La République Fédérale  n’a jamais trahi son engagement en faveur de l’Europe, comme l’a fait la Ve République sous la présidence du général de Gaulle. Sous la férule du général, l’Europe a régressé au niveau des États nations et du vote à l’unanimité.
Ne parlons pas de la Grande-Bretagne, ou plutôt de l’Angleterre, qui a renié l'Europe avec son Brexit… 

Les institutions authentiquement fédérales de notre grand voisin continental serviront de canevas… Car tel est le destin de l’Allemagne ! Car tel est le destin de l’Europe ! 

* Madame Katrin Aus dem Siepen, directrice de la Section politique de l’Ambassade de la République Fédérale d’Allemagne à Paris ;

* Monsieur le général Michel Foudriat, Président de l'Association de l'institut des Hautes Études de la Défense Nationale - Provence.

- Madame Monique Beltrame, présidente du Comité Européen Marseille, a assuré la présentation du colloque.
- Monsieur Guy Teissier, Député, membre de la commission des Affaires Étrangères, ancien Président de la Commission de la Défense nationale et des Forces armées, figurait au programme. Victime d’une extinction de voix ("grosse angine"), il s’était
 fait porter pâle. 

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