L’Europe et l’immigration

L'immigration, les espoirs qu'elle suscite et ses drames déchirants, a fait l'objet d'un colloque à Marseille en 2004. Les intervenants de haut niveau ont évoqué l'immigration pour raison économique et le "désir d'Europe" qu'elle sous-tend. Chez les Européens, elle réveille des peurs et attise des fantasmes. Elle oppose deux conceptions : "l'Europe superforteresse" et "l'Europe sans rivage".

Dix ans plus tard, le sujet est toujours d'actualité dans les mêmes termes, ou presque. Principaux changements intervenus : des unités des marines nationales européennes jouent les gardes-côtes ; les patrons pêcheurs n'encourent plus les foudres de la justice quand ils recueillent des naufragés clandestins à bord de leurs bateaux ; on a doublé la hauteurs des grillages et de barbelés des enclaves espagnoles de Melilla et Ceuta sur la côte méditerranéenne du Maroc. L'immigration révèle toujours les peurs et les fantasmes des Européens et oppose deux conceptions : "l'Europe superforteresse" et "l'Europe sans rivage". 
"L’immigration reste une préoccupation tant des institutions européennes que des gouvernements nationaux et des autorités locales de l’Union. La Provence est avant tout une terre d’accueil où la population maghrébine est particulièrement importante pour des raisons historiques, géographiques, culturelles et humaines qui ont fait de Marseille une tête de pont vers l’Afrique du Nord. C’est pourquoi le colloque que proposait le Comité Européen Marseille concernait particulièrement l’immigration venue du Sud ", relève-t-on sur le site de cette association à l'occasion du colloque organisé en 2004 sur ce thème (www.comiteeuropeen.eu).

La politique d’immigration de l’Europe à l'égard du Maghreb
Ce colloque a révélé que l’image que l’on se fait de l’immigration maghrébine est dépassée. Le Maghreb est confronté à un problème inédit en matière d’immigration : il est pris en tenaille entre le Sahara qui est devenu la plaque tournante de l’immigration clandestine et l’Europe qui demande aux pays d’Afrique du Nord de faire barrage à ce flux migratoire venu du Sud. Il devient terre d’immigration. Ses responsables politiques essaient de négocier des avantages avec l’UE en échange des efforts pour contenir ce flux. C’est cet aspect nouveau de l’immigration qui suscite à l’heure actuelle une inquiétude réelle, comme l'a dévoilé aux ausiteurs du colloque l’ancien Doyen de la Faculté de Droit d’Alger, Monsieur Ahmed Mahiou, Professeur Emérite des Facultés de Droit d’Aix, Directeur de recherche au CNRS, ex président de droit juridique international aux Nations Unies et, à l'époque, Juge ad hoc au Tribunal international de la Haye. 

LE PROFESSEUR MAHIOU a salué, lors de ce colloque de 2004, les progrès accomplis par l’Europe depuis 50 ans tandis que l’Union du Maghreb voulue à la même date est restée lettre morte. "Le Maroc, l’Algérie et la Tunisie n’ont pas réussi de politique commune. Le visa reste de rigueur tandis que la langue de communication est en général le français. C’est dire que le désir d’Europe et particulièrement de la France dans un contexte de chômage reste très fort. Mais depuis les accords de Schengen le Maghreb souffre d’un déficit d’échanges culturels et humains. La politique d’immigration de l’Union Européenne est dominée par les préoccupations sécuritaires, de lutte contre l’intégrisme et le trafic de drogue. La question qui se pose est de savoir si on peut obtenir la libre circulation des biens et des capitaux sans les échanges humains." Aussi les dirigeants souhaiteraient-ils voir se développer une coopération plus étroite avec l’Union Européenne en vue de réussir d’un côté l’intégration des immigrés en Europe, de l’autre, d’obtenir une aide plus engagée pour le développement économique et démocratique, le processus de Barcelone restant en-deçà des espérances.
L’immigration de demain ne sera plus la même : la courbe démographique s’étant inversée au Maghreb tandis que les candidats à l’immigration sont de plus en plus diplômés.

 
Ali BENSAAD, géographe, Maître de Conférence à l’Université de Provence, a fait découvrir le monde insoupçonné de l’espace migratoire eurafricain.
"Face à une Europe verrouillée, le Sahara est devenue une véritable plaque tournante des itinéraires empruntés par les migrants.
On parle des bateaux qui sombrent aux portes de l’Europe mais pas des camions qui se noient dans les sables du désert. Vaste espace désertifié aux conditions climatiques très dures, il bénéficie d’une opacité qui rend tout contrôle pratiquement impossible.
Les candidats à l’immigration ne correspondent pas non plus aux stéréotypes du passé.
On constate que ce ne sont pas majoritairement des démunis mais de plus en plus des diplômés disposant de certains moyens financiers qui cherchent à faire une carrière ou fonder une entreprise dans un pays plus favorable en Europe ou sur un autre continent. Plongés dans l’illégalité derrière ce mur de sable , des camps de réfugiés se multiplient ouvrant la porte au trafic humain et à la corruption. Les infimes chances de d’atteindre la terre promise ne se réalisent pour les immigrés clandestins que par la transgression des accords. En fin de parcours ce ne sont pas les plus entreprenants ni les plus qualifiés qui réussissent à franchir la Méditerranée mais ceux qui ont le plus de liens avec la mafia."

M Jean-Robert HENRY, Directeur de recherches à l’Institut de Recherches du Monde Arabe et Musulman, a évoqué "l'amorce d’une nouvelle politique de l’Union Européenne inspirée par les problèmes démographiques." Lors de sa visite officielle au Parlement de Strasbourg, le Secrétaire Général des Nations Unies, Kofi Anam avait mis en garde l’Union Européenne face au vieillissement de sa population. Les économistes prévoit pour le milieu du 21° siècle une diminution nette de 50 millions d’habitants, il est urgent de s’ouvrir à l’immigration comme l’ont toujours fait les Etats Unis. C’est à ces forces nouvelles qu’ils doivent d’ailleurs leur richesse et leur puissance. Un début de prise de conscience voit le jour mais avec beaucoup de réserve de la part de la Commission Européenne et des responsables politiques des Etats membres. Le parlement par contre est convaincu d’une approche d’une immigration forte.

"Soyez avec nous, comme nous, mais pas chez nous" ou une Europe sans vision d'avenir, très éloignée de sa véritable identité
Selon M Jean-Robert HENRY l’Europe n’a le choix qu’entre deux attitudes : "être une Europe forteresse, sorte de super nation repliée sur sa richesse et les valeurs qu’elle a définies. Ou être une Europe sans rivage, d’après l’expression de François Perroux, professeur au Collège de France qui a réfléchi il y a 40 ans déjà sur le phénomène de la mondialisation."
Pour sauvegarder l’avenir seul, un régionalisme ouvert et dynamique permettra de dépasser les dangers du repli sur soi.
Malgré des efforts réels et réussis d’intégration des immigrés sur le vieux continent, ce que l’Union Européenne offre à ses voisins de la rive Sud , n’est qu’un voisinage de bon aloi avec une libre circulation des biens et des capitaux avec une Europe riche et fermée aux hommes "soyez avec nous, comme nous, mais pas chez nous"
Sans vision d’avenir on occultera les vrais intérêts de l’Europe et de ses voisins du bassin méditerranéen alors que l’on ne peut que constater la complémentarité des besoins des uns et des autres.
Quelle est la véritable identité de l’Europe ? C’est une utopie riche des espérances de paix pour organiser une cohabitation harmonieuse des peuples. L’Europe, modèle d’une organisation qui peut être reprise au niveau mondial, devra pour répondre aux défis mondiaux, une fois encore, inventer une utopie du possible, mêlée de pragmatisme et de générosité.

http://www.comiteeuropeen.eu/index.html/

 

 

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