Jean-Claude Juncker : « une Europe forte et unie a besoin d'un souverain »

Le discours du président de la Commission européenne sur « l'état de l'Union »  relance la question lancinante du souverain. La réalisation d'une Europe, forte, unie, avec un souverain légitime à sa tête... une seule ! est à l'opposé du projet de fédération d'État nations. Jean-Claude Juncker met son espérance dans le vote à la majorité qualifiée et la constitution de listes transnationales.

Juncker devant les députés représentant un demi milliard d'Européens pour le discours sur l'état de l'Union 2018 © Services audiovisuels de la Commission Européenne Juncker devant les députés représentant un demi milliard d'Européens pour le discours sur l'état de l'Union 2018 © Services audiovisuels de la Commission Européenne

Prononcé devant le Parlement européen le 12 septembre 2018, le dernier discours du président de la commission européenne sur l'état de l'Union, s'inscrit dans la perspective des élections de 2019 et dans le contexte du débat en cours sur l'avenir de l'Union à 27.
Selon le président Juncker, le vote à la majorité qualifiée au sein du Conseil (1) sur tous les problèmes, une possibilité offerte par le traité de Lisbonne, et des listes transnationales aux prochaines élections législatives, ouvriraient de nouvelles perspectives aux peuples de l'UE. Comme si on pouvait inverser, selon lui, la dynamique européenne en cours, celle des États nations.
Aujourd'hui, l'UE est réduite à subir le diktat de son maître : le « Conseil ». Un maître indécis, changeant, roublard, qui prétend parler au nom d'un demi milliard d'Européens et imposer son diktat avec les ministres des États membres... agissant comme co-législateurs, alors qu'ils ne disposent expressément d'aucun mandat légitime, car le principe de toute souveraineté... ne réside pas dans l'État ! Ne résulte pas de la confusion des pouvoirs ! De la perte des repères démocratiques ! De l'absence de constitution européenne !
Même si le Parlement européen est composée d'élus mandatés expressément par les citoyens des nations européennes, il est peu probable que ses députés franchissent le Rubicon en formant une assemblée constituante au cours de la prochaine législature. Ce serait un acte... révolutionnaire !

Un peu d'histoire

On se souvient du mot fameux du secrétaire d'État américain Henry Kissinger, un adepte de la Realpolitik, qui demandait très ironiquement en 1970 : « quel téléphone pour l'Europe ? »  Autrement dit, qui la représente vraiment ? Qui est le souverain ? Après l'institutionnalisation par le traité de Lisbonne, cher à Sarkozy, du Conseil européen, et la nomination d'un haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Kissinger aurait aujourd'hui un petit standard à sa disposition... Pour faire quoi ?
L'Union européenne reste sans souverain. Une construction de « bric et de broc »  aussi solide qu'un « château de cartes » , c'est du moins la conception que s'en fait le président américain Donald Trump, qui n'hésite pas à lui cracher dessus.

« Une armée est toujours aux ordres d'un souverain... et l'Europe n'a pas de souverain ! »

La question du souverain s'est posée une première fois, avec acuité, en 1954 avec le rejet par le parlement français du projet CED - Communauté Européenne de Défense. Une gigantesque surprise : les gaullistes avaient joint leurs voix à celles des communistes pour s'opposer à la ratification de ce projet, proposé par la France, signé et ratifié par les autres pays signataires : les pays du Benelux, l'Italie et la République Fédérale d'Allemagne.
Les réticences ont été formulées par le porte-parole des gaullistes à l'assemblée nationale, le général (et futur maréchal de France) Pierre Koenig, pourtant très favorable à la construction européenne, « l'autre » faisant à cette époque sa « traversée du désert ». Elles méritent d'être rappelées.
En résumé : « Une armée est toujours aux ordres d'un souverain... et l'Europe n'a pas de souverain ! » Sous entendu : dans une démocratie, le souverain, c'est le peuple. Il y a bien six peuples dans la communauté européenne mais ils ne votent pas, ils n'ont pas de représentants dans ses institutions. Ils ne sauraient exprimer une quelconque souveraineté européenne... « En matière de Défense, le peuple français reste le seul souverain » ; il est représenté par ses dirigeants ; ceux de la République Française... L'argument était imparable, on connait la suite.

La CED a été confrontée à un problème redoutable qui n'a jamais été résolu : qui est le souverain de l'Europe ?

La querelle du Pape et de l'Empereur

En 1965, le problème de savoir qui commande a de nouveau été posé. Elle a opposé le président de la première Commission européenne, Walter Hallstein, avec le premier président de la Ve République, Charles de Gaulle. C'était à propos de la fixation des prix des produits agricoles. Les journalistes parlaient à l'époque de querelle entre le « Pape et l'Empereur ». 
La
 doctrine de Walter Hallstein, le président allemand de la Commission européenne, était parfaitement comprise du général de Gaulle : « Walter Hallstein (...) épouse ardemment la thèse du super-Etat et emploie toute son habile activité à obtenir que la Communauté en prenne le caractère et la figure. Il considère Bruxelles, où il réside, comme sa capitale.
Il est là, revêtu des aspects de la souveraineté, dirigeant ses collègues entre lesquels il répartit les attributions, disposant de plusieurs milliers de fonctionnaires (...) soucieux, d'ailleurs, de faire progresser l'assemblage des Six dont il croit que la force des choses fera ce qu'il imagine.
Mais, le voyant, le revoyant attentif à son action, je pense que si Walter Hallstein est, à sa manière, un Européen sincère, c'est parce ce qu'il est d'abord un Allemand ambitieux pour sa patrie. Car dans l'Europe telle qu'il la voudrait, il y a le cadre où son pays pourrait gratuitement retrouver la respectabilité et l'égalité des droits que la frénésie et la défaite d'Hitler lui ont fait perdre ; puis acquérir le poids prépondérant que lui vaudra sans doute la capacité économique, enfin obtenir que la querelle de ses frontières et de son unité soit assumée par un puissant ensemble d'après la doctrine à laquelle, comme ministre des Affaires étrangères de la mRépublique fédérale, il a naguère donné son nom. »
  (2)

De Gaulle avait su anticiper le « puissant bloc » ...  épaulé par la puissance militaire et politique de l'Otan, tout de même ! sur lequel plus tard l'Allemagne s'est appuyée pour résoudre la « querelle des frontières » après la chute du « Mur de la honte », un événement qui a précédé le processus de réunification allemande, mais il entretenait l'ambiguïté sur l'objectif d'Hallstein...
Il voyait en Hallstein un « Européen sincère »...« parce ce qu'il est d'abord un d'abord un Allemand ambitieux pour sa patrie. » De Gaulle faisait erreur. À cause de cette erreur, l'Europe fait fausse route depuis plus de 50 ans !
Nourrie à la mamelle du nationalisme, il était logique que de Gaulle envisage ce mobile. À tout le moins, il reconnaît qu'un citoyen peut être un « Européen sincère »  sans renier « sa patrie » . Pour lui, les deux objectifs ne sont pas incompatibles... à condition que l'Europe serve la patrie. Pas l'inverse ! Les objectifs ne procèdent pas de la même dynamique. Et ne visent pas la même fin !
La dynamique gaulliste, celle des États nations, divisent l'Europe. Plus elle s'élargit, plus elle comporte d'États membres, plus les problèmes sont difficiles à résoudre, d'autant que chaque État considère que l'Europe existe pour servir ses intérêts.
Le président de la commission européenne n'avait qu'une ambition : « l'Europe-Unie » ... mon général !

De Gaulle a fait plus d'une fois des erreurs de jugement, notamment en 1968... Pendant que la France entrait en ébullition, il rendait visite à un « grand ami de la France » , le dictateur roumain Nicolae Ceaușescu, chef de file de la « troisième voie » , celle des pays « non alignés » . Une idée qui plaisait vraiment beaucoup à notre grand homme. En fait, le chef d'État roumain... était l'œil et l'oreille de Moscou. La troisième voie... c'était du flan ! Un projet totalement bidon, piloté de Moscou, pour lequel « le grand Charles » a déployé ses ailes de géant avant de chuter lourdement sur les pavés de Paris.
Non sans se délecter de notre aveuglement, de notre naïveté, de notre bêtise, au cours de petites réceptions, très amicales et ludiques, le monstre des Balkans donnait des gages à des ambassadeurs... Certains l'autorisaient à fouetter délicatement leurs fesses de perdants !

En 1966, la dynamique européenne impulsée par la commission, jusqu'alors conquérante et victorieuse, a été enrayée par le « compromis de Luxembourg », conclu à l'issue de « la politique de la chaise vide »  du général de Gaulle qui a paralysé pendant quelques mois le fonctionnement des institutions européennes, les Français refusant de siéger. 
À la faveur de ce compromis, les nationalistes ont repris du poil de la bête. Une dynamique des États nations s'est affirmée . Celle de « l'Europe des patries », chère à de Gaulle… Celle de « Europe des nations » , chère à Lepen. Dans les deux cas, les États sont à sa tête. Où plutôt, leur Europe a plusieurs têtes... C'est une hydre ! Chaque État met en avant ses intérêts, décrétés « vitaux », généralement ceux de lobbies. Il peut bloquer avec des alliés de circonstance, et pour le temps qui lui plaît, tout règlement d'un problème.
On le voit bien aujourd'hui avec le refus de la Pologne de condamner les agissements de la démocrature hongroise, contraires à nos valeurs.
Aujourd'hui, cette dynamique nationaliste et destructrice, est reprise par les membres du Conseil, sous l'égide du Conseil européen qui rassemble les chefs d'État ou de gouvernement des États membres. Ce Conseil, prétendument « européen » a été élevé au rang d'institution européenne par le traité de Lisbonne, cher à Sarkozy...
Impulsée par cette dynamique des États nations, la construction européenne ressemble de plus en plus à une usine à gaz. Gare à l'explosion ! L'objectif des dirigeants et chefs d'état « européens »  n'est plus de construire « l'Europe Unie », l'Europe des peuples chère à Jean Monnet et Walter Hallstein, mais une « fédération d'États nations » .

Des nains brailleurs et querelleurs, juchés sur le épaules d'une géante économique... ou les idiots du village planétaire

La gouvernance n'est européenne et démocratique qu'en apparence. Elle est d'abord celles des États qui réduisent, crise après crise, l'Europe à l'impuissance, aux confrontations dangereuses et stériles. Ils sont semblables à des nains brailleurs et querelleurs, juchés sur le épaules d'une géante économique... Elle irait probablement dans le décor, sans la vigilance de la Commission européenne, grâce à laquelle elle conserve encore une certaine dignité et crédibilité.
Pour les Américains et les Chinois, les « Européens »  sont les idiots du village planétaire !  Si le libre échange reste la pierre angulaire de la politique commerciale européenne, ils ne s'entendent pas
 pour protéger efficacement leurs économies.  Ils divergent sur la politique d'immigration. Ils sont incapable de mettre sur pied une défense intrinsèquement commune ! L'Europe... combien de « divisions » ?

« Il faut renouer avec la dynamique de l'Europe des peuples...  celle de l'Europe-Unie ! »

Les prochaines élections pour le renouvellement des sièges au Parlement Européen, changeront-elles la donne ? Quel espoir de ce côté-là ? Le président Juncker préconise des listes transnationales . Et puis, « le traité de Lisbonne permet le vote à la majorité qualifiée sur tous les problèmes », fait -il remarquer dans son discours sur l'état de l'Union.
Pour beaucoup de militants européens, notamment ceux du Comité Européen Marseille (une association 1901) « C'est toujours la même chanson ! Une dynamique de désintégration est en œuvre ! Pas celle qui permettrait d'en finir, une bonne fois pour toutes, avec les prétendus intérêts vitaux des États, ceux de leurs lobbies... D'en finir avec 'l'affaire des poisons' de Bayer-Monsonto.... De couper l'herbe sous le pied à la démocrature hongroise et à son Premier ministre, Viktor Orban. Ils s'interrogent : quand renouera-t-on avec la dynamique, victorieuse et conquérante, des années 50 ? Celle qui vise à réaliser l'Europe-Unie de Jean Monnet et de Walter Hallstein... » 
Celle de l'Europe Unie, dotée d'un État authentiquement européen, démocratique, sans des ministres qui votent les lois. Avec à sa tête... une seule !  un souverain qui tient sa légitimité des peuples... Pas des États et de leurs administrations !

 (1 ) Explications sur le site du Sénat

(2) Selon les propos rapportés par « l'Observatoire sur l'Europe« 

Discours sur l'état de l'Union (2018), par le président Jean-Claude Juncker
Vidéo de la Commission européenne sur Facebook (le discours débute vers la 11e minute)

COMITÉ EUROPÉEN MARSEILLE

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.