Vegan, avec ou sang règles?

Depuis que j’ai écrit "Ceci est mon sang", il ne se passe pas un jour sans que parvienne à mes oreilles telle ou telle « règle » concernant les règles. A l’approche de l’été, on parle aussi beaucoup régime autour de moi, et pas seulement de régime démocratique en crise. L’occasion de traiter dans ce billet à la fois de sang, de veganisme et d’islam. Un cocktail gagnant !

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Juin. Le temps des régimes. Autour de moi, la tension monte chez les femmes et les jeunes filles, qui pensent devoir se soumettre à un régime en prévision des vacances, comme deux femmes sur trois selon les statistiques.

Puisqu’on parle chiffres, sachez aussi que 400 à 800 millions de femmes sont en train de saigner à l’heure où j’écris ces lignes, et je ne sais pas combien d’entre elles font le ramadan. « Si les règles tombent en fin de journée, la journée entière est foutue », m’explique une amie pratiquante. Ce sang soi-disant impur qui abreuve ses sillons tous les mois serait-il pour quelque chose dans la perception qu’elle a d’elle-même en tant que femme ? Si j’en juge par ma propre expérience, c’est probable.  

L’islam n’est pas la seule religion a considérer les règles – et, par extension, les femmes qui les ont – comme impures. La religion juive, dans sa version orthodoxe, est encore plus radicale, en n’autorisant aucun contact avec une femme durant ses menstruations. Et la communion était jadis interdite aux catholiques, qui n’avaient pas le droit d’approcher de l’autel quand elles saignaient. Il ne fallait pas concurrencer le sang du Christ, dont la plaie sur le côté rappelle si fort une vulve qu’il faudrait vraiment être aveugle pour ne pas le remarquer – une référence par ailleurs à la côte d’Adam dont Eve serait prétendûment sortie.

S’ils n’ont pas tout à fait disparu, ces rites ont peu à peu perdu du terrain et plus personne ne songerait par exemple aujourd’hui à sacrifier des tourterelles pour clore la période d’impureté menstruelle, comme le préconisait la Bible. J’avoue que ça m’arrange, car je n’ai pas toujours le loisir de chasser avec le temps que je passe sur les réseaux sociaux. Je pourrais certes sacrifier des tweets à la place, mais on me dit dans l’oreillette que je suis ménopausée et athée, si bien que ça ne servirait à rien de toute façon.

Régime de bananes

J’en suis très peinée, mais l’idée que le sang menstruel serait toxique reste ancrée dans les esprits, tandis qu’un grand nombre de femmes pensent que ne pas avoir ses règles est dangereux. C’est un double contresens, puisque : 1) Le sang menstruel contient des cellules-souches qui sont le contraire des toxines 2) Ne pas avoir ses règles ne présente aucun danger, et on peut parfaitement s’en passer si on le souhaite.

Certaines blogueuses veganes ont cru cependant bon de compliquer encore l’équation, comme le raconte un article d’Alice Sholl paru dans Vice en mai dernier.

« Si c’est tellement mauvais pour la santé de ne pas avoir ses règles pendant plusieurs mois, pourquoi est-ce que je me sens si bien ? », demande ainsi la bien nommée blogueuse Freelee the Banana Girl à ses 730 000 followers, auxquels elle explique par ailleurs que manger des bananes toute la journée illumine l’existence.

Apparemment adepte des régimes alimentaires expérimentaux, la jeune Australienne s’est astreinte à ne manger que des végétaux crus et ses règles ont disparu pendant neuf mois (non, elle n’était pas enceinte et elle n’a pas accouché d’une salade de fruits jolie jolie non plus, d’après ce que j’ai compris). Ses règles ont cependant fini par revenir, mais « plus légères ». Comme il n’y a pas de raison de se taire alors qu’on peut raconter sa vie sur You Tube et gagner un maximum de pognon au passage, Freelee The Banana Girl nous fait le plaisir de partager ses opinions dans des vidéos non seulement soporifiques mais aussi très mal éclairées : « Je pense toujours que, dans l’ensemble, les menstruations consistent à éliminer des toxines », affirme-t-elle en bougeant ses bras de façon désordonnée face à une fenêtre aveugle.

La faim justifie les moyens

Je suis végétarienne depuis plusieurs années et j’adore les fruits, mais je crois que les neurones ont quitté le corps de cette personne, et non les toxines. Je la remercie pourtant de m’avoir fait comprendre la nécessité d’explorer plus sérieusement le lien entre menstruation et alimentation.

Ça tombe bien, Claude Levi-Strauss a écrit un livre entier à ce propos, « L’origine des manières de table » où il établit un lien entre règle et règles : les régimes parfois sévères auxquels sont soumis les jeunes filles qui ont leurs premières menstruations dans les sociétés amérindiennes visent, comprend-on à sa lecture, à les éduquer, à les mettre au pas, à leur éviter d'être la proie des mauvais esprits. La nourriture crue y est privilégiée, et on voit bien comment la volonté de mainmise sur les femmes à travers le tabou des règles passe  par l’alimentation. Je vous invite à y réfléchir quand pour la cent cinquantième fois un magazine féminin vous expliquera ce qu’il faut manger ou non à l’approche de l’été pour perdre du poids.

Dans « Au fondement des sociétés humaines – ce que nous apprend l’anthropologie », Maurice Godelier raconte que chez les Baruyas, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, « une jeune fille, lorsqu’elle a ses premières règles, a en principe le droit de refuser le gibier et les cadeaux que lui fait parvenir son fiancé qui est allé chasser pour elle avec les hommes de son lignage et avec ceux du lignage de sa future épouse ». Il était donc (et il est probablement encore) d’usage d’offrir des protéines à une jeune fille pour s’attirer ses faveurs. Une idée bienvenue quand on sait l’influence de la nourriture sur l’ovulation.

Trois raisons peuvent empêcher en effet les femmes pubères d’avoir leurs règles : la grossesse, des efforts physiques intenses et un régime trop pauvre, notamment en protéines. Des aménorrhées de privation sont décrites sous Louis XIV, lorsque sous le règne du Roi Soleil, le peuple est réduit à la famine. Lors des première et deuxième Guerres mondiales, des millions d’Européennes ont cessé d’ovuler pendant de longs mois parce qu’elles mouraient de faim. Aujourd’hui encore, les jeunes filles souffrant d’anorexie n’ont pas ou plus de règles, tout comme les sportives de haut niveau. Dans un monde ancien où la nourriture ne pouvait être stockée, je ne peux imaginer que cette réalité ait échappé à nos ancêtres, et que les femmes comme les hommes n’aient pas fait le lien entre l’alimentation et la survenue, ou non, des règles. Les statuettes qui ont été exhumées des sites préhistoriques donnent un aperçu de l’idéal féminin il y a 30 000 ans : des femmes sans tête, très grosses, avec des fesses et des seins surdimensionnés.

Aujourd’hui, alors que nous sommes 7 milliards sur la planète, c’est la maigreur pathologique qui est devenue un standard de beauté, et j’apprends par une dépêche qu’un Terrien sur dix est obèse, et donc exposé à la discrimination et à la maltraitance. Le mot de « Terrien » frappe l’imagination. J’attends les statistiques sur la surcharge pondérale des Martiens et des Vénusiennes. A l’heure où l’on appelle notre président Jupiter, plus rien ne m’étonne. Ce qui me permet de conclure encore une fois qu’en matière de patriarcat, la faim justifie les moyens. Pour faire nos propres règles, il va bien falloir s’occuper de changer ce régime !

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