ELISE THIEBAUT
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Ceci est mon sang

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Billet de blog 24 mai 2017

Dans le secret de mon intimité

En janvier 2017, les fabricants de protections périodiques s’étaient engagés à afficher la composition des tampons et serviettes sur les étiquettes au printemps. Le printemps est là, et encore une fois, rien ne se passe comme prévu.

ELISE THIEBAUT
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Tout commence en juillet 2015 lorsqu’une jeune femme de 19 ans, Mélanie Doerflinger lance une pétition sur change.org : « Rendre visible la composition des tampons de la marque Tampax ». L’idée lui est venue après avoir entendu qu’une sportive et modèle américaine, Lauren Wasser, avait failli mourir du syndrome de choc toxique parce qu’elle portait un tampon. Qu’est-ce qui, dans un tampon, pouvait bien rendre si malade ? Qu’est-ce qui pouvait faire qu’on risquait de se faire amputer d’une jambe parce qu’on avait eu ses règles et qu’on avait introduit dans son vagin un morceau de coton prolongé d’une ficelle bleue, bien pratique quand on voulait aller à la piscine ou prendre un cours de danse sans tacher son entrejambe ? D’ailleurs, s’agissait-il seulement de coton ? Etait-ce le simple fait de bloquer le flux qui pouvait provoquer le syndrome de choc toxique ? Ou celui de garder trop longtemps un tampon ? Que savait-on, au juste, de ces produits que nous utilisions communément – à raison de 11 000 tampons dans une vie de femme selon les statistiques ?

En février 2016, une enquête conduite par 60 millions de consommateurs révélait ainsi la présence, dans plusieurs échantillons de protections périodiques, de résidus toxiques. Et ceci, bien sûr, avant leur imprégnation par le sang menstruel, qui, rappelons-le pour celles et ceux qui en douteraient, ne l’est pas lui-même.

Par toxique, qu’entend-on exactement ? Eh bien, on peut citer par exemple les pesticides organochlorés et pyréthrinoïdes retrouvés dans des échantillons d’une marque de serviettes, ou les composés organiques halogénés retrouvés dans des tampons déodorants. Des pesticides, oui, c’est fâcheux, car nos vagins ne contiennent jusqu’à preuve du contraire pas de mauvaises herbes – la flore vaginale en dépit de son nom poétique de relevant pas du règne végétal. Et l’on a beau jeu de prétendre que les taux retrouvés sont bas. D’une part, si bas soient-ils, ils n’ont rien à faire dans notre intimité, sachant que les muqueuses seront en moyenne 2400 jours, en contact avec ces ingrédients, dont certains sont des perturbateurs endocriniens. On vous a peut-être parlé des perturbateurs endocriniens. Derrière ce nom barbare, on trouve différents composants chimiques qui ont pour étrange manie d’imiter le comportement des hormones, ce qui peut causer de multiples désordres, allant du cancer à la malformation fœtale, en passant par l’infertilité. Et l’inconvénient majeur de ces perturbateurs endocriniens, c’est qu’ils sont actifs même à de très faibles doses en raison des expositions multiples et répétées, et de leur capacité à s’accumuler dans l’organisme. La source est principalement alimentaire, mais les femmes sont doublement exposées puisqu’elles auront leurs règles, en moyenne, 450 à 500 fois dans une vie.

Voile, cœur et ailettes

Heureusement, les marques font tout pour nous rassurer. Après avoir prétendu qu’elles manquaient de place sur les emballages, ou que la loi ne les obligeait pas à livrer leurs secrets de fabrication – ce qui est vrai puisque contrairement aux cosmétiques les produits d’hygiène menstruelle relèvent de la législation du papier, en dépit de leur usage intime – elles ont fini par se résoudre à donner, au compte-goutte, des informations sur leur composition. Rappelons que le marché annuel des protections périodiques représente 26 milliards d’euros, soit l’équivalent du PIB du Barhein. Une mâne qu'il s'agit de protéger, en rassurant les consommatrices sur l'innocuité des produits utilisés. Depuis quelques mois, leurs sites affichent donc en toute transparence la composition de leurs produits. Un bonheur à savourer sans modération.

Tout n’est que en effet poésie dans cet univers publicitaire où les différents composants d’une serviette sont appelés « voile de surface », « cœur absorbant » ou « ailettes ». Assurant que leurs produits sont soumis à des « évaluations de sécurité rigoureuses partagées avec un comité d’experts indépendants comprenant des médecins, des scientifiques et des membres des autorités de sécurité sanitaire », la marque dont je vous parle ne se résout pourtant pas à indiquer les sources précises de ses études ou de ses tests.

A ce compte-là je vais bientôt croire que les ailettes permettent de voler quand on a ses règles, tandis que le voile de surface est interdit à l’école en vertu de la loi de 2004, et que le cœur absorbant bat la chamade dans ma culotte. Je suis à deux doigts de jeter l’éponge lorsqu’un lien m’invite à « en savoir plus ». Ah ah, ne me tentez pas ! Je clique et là, quelle surprise, j’arrive sur une page en anglais qui m’explique que tout ça repose sur les quatre D : Doute, Définition, Détermination, Diligence. Je ne sais pas ce que vient faire la diligence dans cette affaire, mais comme il s’agit d’un groupe américain remontant à 1837, la référence au western n’est pas surprenante. J’en profite pour dire qu’elle fut créée par deux individus de sexe masculin, dont peu habilités a priori à connaître l’anatomie féminine et ses besoins. Le premier portait un nom qui pourrait laisser croire qu’il était fabricant de suppositoires, ce qui n’est pas tout à fait exact. En réalité, cet audacieux entrepreneur était fabricant de bougies, tandis que son partenaire, lui, fabriquait du savon. Leur union donna naissance à un empire lessivier qui, au fil des ans, acheta et racheta d’autres marques de produits d’hygiène, parmi lesquelles les plus célèbres références de tampons et de serviettes périodiques. Quant à leur méthode en quatre « D », on ne sait s’ils en furent les auteurs, mais tout porte à croire qu'il s'agit d'une touche finale d'un service marketing quelconque .

En revanche, aucun élément scientifique, aucune source d’étude, aucun chercheur, aucun médecin ne parle en son nom pour expliquer précisément pourquoi nous devrions dormir sur nos deux oreilles, le clito bien détendu dans la ficelle du tampon ou le petit nid ouaté de la serviette périodique.

Pourtant, le documentaire « Tampon, notre ennemi intime », d’Audrey Gloaguen, diffusé en avril 2017 sur France 5 en a remis une couche, si l'on peut dire, sur nos inquiétudes  : des tests conduits par le laboratoire indépendant AnAlytikA y confirmaient la présence de résidus toxiques dans la plupart des protections périodiques conventionnelles vendues sur le marché. L’enquête menée par la réalisatrice faisait aussi apparaître un lien possible entre les substances contenues dans les protections périodiques et la survenue de maladies telles que l’endométriose. C’est embêtant quand on aime faire du sport, et, donc, porter des tampons (j'ai bon ?).

Objectif zéro résidu à risque

Alors que d’autres études comme celle conduite en mars 2016 par Que Choisir, ne révélaient pas la présence de produits indésirables, le coup de grâce nous a été donné le 18 mai dernier par un nouvel article de 60 millions de consommateurs. Cette fois, c’est le service de la Répression des fraudes qui vient de rendre publique son enquête sur la sécurité des produits d’hygiène féminine réalisée à la demande de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF). Menée sur pas moins de 27 références, l’enquête a trouvé « des traces de dioxines, de furanes et de composés organiques halogénés extractibles (EOX)», ainsi que des « résidus d’hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) dans six références de serviettes hygiéniques sur neuf analysées et dans quatre marques de protège-slips sur sept analysées, et une référence bio présente des traces d’un dérivé du glyphosate. Un résidu de pesticide interdit en France, le lindane, a également été identifié dans une marque de protège-slip, selon l’article de Victoire N’Sondé. Et même si la DGCRF juge qu’il n’y a « aucun danger grave et immédiat » en raison des faibles teneurs détectées, la présence des perturbateurs endocriniens reste préoccupante à long terme.

Ne serait-il pas bienvenu de profiter de la Journée mondiale de l’hygiène menstruelle, qui coïncide le 28 mai prochain avec la Fête des mères, pour demander aux fabricants de s’engager à respecter l’objectif zéro résidu à risque dans les protections féminines ?  

La multinationale créée par M. Bougie et M. Savon en 1837 a justement décidé de parrainer pour la première fois cette journée en 2017, à la grande surprise (et parfois l'indignation) des associations qui l’organisent bénévolement partout dans le monde depuis plusieurs années. Par respect pour l’intimité de ses actionnaires, il m’a semblé préférable de ne pas révéler le nom de ces industriels si secrets. Mais puisqu’on parle d’intimité : ne serait-il pas temps de respecter enfin la nôtre ?

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