Foucault et le libéralisme

En écho au très intéressant article de Bourmeau sur l'illibéralisme des socialistes, comment ne pas publier ici un passage de la conférence que je dois prononcer sur "l'actualité de Michel Foucault" dans quelques jours à Quito (au lycée La Condamine et à la FLASCO) ? Il y est question, de manière quelque peu didactique, d'une pensée singulièrement fertile sur la question du libéralisme. En voici le texte.

 

MF a beaucoup réfléchi au rapport entre pouvoir et politique mais en dehors des fétiches occidentaux : la démocratie, les droits de l’Homme, ou même l’égalité des sexes (qu’il croit être un écran aux conceptualisations du « genre » comme technologies du sexe). Ce rapport a un nom : la biopolitique (Dits et Ecrits, II). Il s'agit de la prise en compte progressive, par le pouvoir, de la vie de la population. Cela veut dire que le pouvoir va s’adapter à la condition des êtres vivants formant population (peu importe leur nombre), régis par des processus et des lois biologiques (taux de natalité, pyramide des âges, morbidité).Cette population peut périr ou bien se développer selon la manière dont le pouvoir résoudra ou non les nouveaux types de problèmes qu’elle rencontre : l’habitat, les conditions de vie en ville, l’hygiène publique. La biopolitique serait donc l'action concertée de la puissance commune sur l'ensemble des sujets, en tant qu'êtres vivants, sur la vie de la population, considérée comme une richesse de la puissance commune. Les formes de l’organisation du pouvoir sont donc un enjeu majeur y compris dans leur expression constitutionnelle.

MF s'est ainsi intéressé à ce qui lui semblait une nouvelle forme d'exercice du pouvoir, qu'il a appelé biopouvoir indiquant le moment où, autour du XVIII° siècle, la vie (non seulement biologique mais entendue comme l'existence tout entière:la sexualité comme les affects, l'alimentation comme la santé, les loisirs comme la production économique) entre comme telle dans les mécanismes du pouvoir et devient ainsi un enjeu essentiel pour la politique : « L'homme, pendant des millénaires, est resté ce qu'il était pour Aristote : un animal vivant, et de plus capable d'une existence politique ; l'homme moderne est un animal dans la politique duquel sa vie d'être vivant est en question. » (Histoire de la sexualité. La volonté de savoir. Gallimard, 1976). Cette modernisation de l’organisation politique de la société s’est faite dans ces mêmes temps selon l’imaginaire libéral liant expansion de l’Etat de droit et généralisation du marché, s’illustrant dans la démocratie représentative. Il en ressortait une méfiance à l’égard du gouvernement allant jusqu’à ériger le moindre gouvernement possible comme une règle. Le droit était un instrument de limitation du pouvoir : la séparation constitutionnelle de celui-ci était un principe de fondation de la société (voir l’article 16 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen de 1789). La corrélation était si forte entre libéralisme politique et libéralisme économique que la gauche (française en particulier) a mené le combat contre le second au nom du premier, comme pour résoudre la contradiction de ce dispositif, ce qui n’a pas grand sens. Car il s’agit bien d’un dispositif au sens de MF : une forme de rationalité politique totale qui met en forme la société ; un ordre discursif qui informe les sujets et les institutions politiques. En fonction de cela MF a bien vu dans les années 70 le changement radical qu’était l’avènement du néo-libéralisme. Celui-ci exprime une vision inédite de l’organisation politique de la société. Sa source, il la découvre dans ce courant de pensée original : l’ « ordolibéralisme » qui s’est développé dès la findes années trente avant de connaître un succès particulier en Allemagne dans les années cinquante. Des spécialistes de l’histoire des idées travaillent depuis sur ce courant contemporain de la révolution bolchevique et de la montée du nazisme : Hayek, Röpke, Rueff mais aussi le colloque Lippmann et la Société du Mont Pèlerin ont structuré une doctrine nouvelle en vertu du fait que le marché étant fragile il fallait le renforcer par tout un appareil législatif et réglementaire. Alors qu’ont disparu les menaces des années Trente, ce dispositif est aujourd’hui devenu une expression planétaire. MF lui avait accordé une attention toute particulière dans ses cours au Collège de France (Naissance de la biopolitique.Cours au collège de France -1978-79- .Le Seuil, 2004.). Il y voyait un système de pensée libéral débouchant sur une technologie de gouvernement originale parce qu’elle ne se contente pas de faire l’apologie de la propriété et de la liberté du marché mais parce qu’elle assigne des missions à l’autorité publique. Celle-ci prend en compte moins l’individu que « la population » dont le bonheur exclut toute forme de dirigisme étatique mais dont il faut toujours plus réguler les processus biologiques (natalité, longévité, consommation). Cela se fera par une élévation de l’économie de marché au rang de principe métajuridique. L’ordolibéralismemilite en effet pour une Constitution économique qui se distingue du libéralisme traditionnel en ce sens qu’elle institutionnalise l’économie de marché, encadre juridiquement la régulation marchande, limite l’intervention publique. Il ne s’agit plus de gouverner à cause du marché mais par le marché. L’économie de marché n’est plus le principe de limitation de l’Etat mais le principe de régulation de son action. C’est un Etat sous surveillance du marché et non plus un marché sous surveillance de l’Etat. On passe de l’échange à « l’égale inégalité pour tous », à la concurrence érigée en principe constituant. L’individu est considéré à partir de ses intérêts économiques qui le conduisent à essentiellement chercher à vivre dans un meilleur système économique. C’est la soumission de l’action individuelle et publique à la rationalité économique. C’est l’avènement des figures de l’individu calculateur et de l’Etat entrepreneur. Le citoyen aura donc des intérêts constitutionnels en tant que consommateur et non plus qu’en tant que producteur. Les intérêts du producteur sont de l’ordre du protectionnisme, du corporatisme et de la conflictualité.Au contraire les intérêts du consommateur présentent l’avantage d’être consensuels. La souveraineté du consommateur devient le symbole du système économique concurrentiel qui est ce meilleur système que l’Etat doit faciliter par des arrangements institutionnels et la détermination des règles du jeu. La promotion de la concurrence ne débouche donc pas sur le « laissez-faire », mais sur la nécessité d’une « gouvernementalité active » sur le modèle de l’entreprise (terme foucaldien auquel les neo-libéraux préfèrent celui de « gouvernance »).Le résultat c’est un activisme juridique qui produit un Etat procédural et une dépolitisation de la vie sociale. C’est « l’économie sociale de marché », concept ordolibéral prototypique. Elle permet la neutralisation économique des effets des politiques sociales. Le marché n’est plus perturbé par le social.

Comme MF le remarquait, cette vision sous-entend une complète inversion de la doxa libérale: la question n’est plus de savoir comment limiter l’Etat au nom des mécanismes du marché mais comment le faire exister par le marché. Ce n’est plus l’Etat minimum mais l’étatisation à partir de l’économie qui est l’enjeu principal. La liberté économique peut ainsi devenir une nouvelle souveraineté politique.

Cette représentation du monde est l’idéologie devenue dominante après les années 68. Le Chili de Pinochet en a été le grand laboratoire. Le coup d’Etat de septembre 1973 n’a pas été que militaire ; il fut aussi l’amorce de cette révolution néo-libérale masquée par la violence et la terreur. Le dispositif militaro-civil (l’éducation supérieure et la finance) a produit un nouvel encodage sémiotique et symbolique, une nouvelle discipline sociale, institutionnelle et subjective corrélée au mercantilisme généralisé des valeurs. Après les divers appareils de répression et d’intelligence militaire ce sont les vastes servicesdu marketing financier, commercial et du savoir qui en usèrent. Aux Etats-Unis dans les années 80 cet idéal marchand et individualiste s’est associé au moralisme étroit des néo-conservateurs : le néolibéralisme étant une politique de régulation des individus fondée sur l’exploitation de leur liberté, le meilleur moyen de canaliser cette liberté n’est-elle pas de la moraliser ? On retrouve également cette aspiration dans les justifications de l’Union Européenne. Le projet de traité Constitutionnel a officialisé en 2005 ces concepts restés intacts dans le Traité de Lisbonne de 2007 : «L’économie sociale de marché hautement compétitive » figure en tête des objectifs de l’Union, tout de suite après le « marché intérieur où la concurrence est libre et non faussée » et « la stabilité des prix ».La constitutionnalisation de la concurrence, la mise au service de celle-ci d’institutions comme la Cour de justice mais aussi la Commission et la Banque centrale, annoncent un nouveau régime dépolitisé qui sort de l’espace et du temps démocratiques que les peuples européens avaient construit.

MF nous permet de penser tout cela uniment par-delà les distinctions classiques entre régimes juridiques ou entre familles politico-idéologiques. Il ne rend que plus stratégique la défense des institutions démocratiques et leur approfondissement (Il faut défendre la société. Cours au Collège de France. Galliamard-Le Seuil, 1997). La méthode et les catégories qu’il a construites s’avèrent précieuses pour interpréter le monde tel qu’il est. Il n’est pas seulement actuel ; il est une promesse de l’intelligence de notre devenir.

Paul Alliès

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