Dominique Momiron : «L’infernale question des rythmes scolaires»

Lors d'une rencontre le 21 janvier à Lodève sur les rythmes scolaires et après la brillante intervention d'Antoine Prost sur l'histoire des temps scolaires, Dominique Momiron, secrétaire général adjoint du Syndicat national des personnels d'inspection de la FSU et blogeur sur Mediapart, est revenu sur les multiples problématiques qu'engendrent toute modification des temporalités de l'école.

Lors d'une rencontre le 21 janvier à Lodève sur les rythmes scolaires et après la brillante intervention d'Antoine Prost sur l'histoire des temps scolaires, Dominique Momiron, secrétaire général adjoint du Syndicat national des personnels d'inspection de la FSU et blogeur sur Mediapart, est revenu sur les multiples problématiques qu'engendrent toute modification des temporalités de l'école. Toutefois, le dialogue entre parents-enseignants-municipalité peut constituer un levier "pour espérer faire bouger les choses de manière sensible" .

D'un point de vue syndical, le SNPI-FSU considère que les rythmes scolaires font partie de la batterie des outils fonctionnels dont l'usage intelligent peut contribuer à améliorer les apprentissages des élèves les moins habiles dans notre système. Dès lors, la problématique consiste à élucider les critères de cet usage intelligent. Elle se nourrit des données validées par les recherches scientifiques, mais aussi des données pragmatiques relevées dans la réalité polymorphique de nos classes et de nos établissements, et enfin des contraintes géographiques de notre réseau scolaire. C'est là un vaste chantier.

 

Mais en tant que syndicat d'inspecteurs de notre système scolaire, le SNPI-FSU considère également que la question des rythmes scolaires s'inscrit forcément dans le champ des normes juridiques qui régissent l'école : celles qui définissent les volumes d'enseignement, mais aussi celles qui définissent les volumes de service des fonctionnaires que sont les enseignants. Il y a ici la question du respect de ces normes, non pas par souci esthétique d'uniformisation, mais parce que notre système scolaire publique se prévaut d'une finalité politique essentielle : tendre vers la même qualité éducative, et si possible la meilleure qualité éducative dans tous nos établissements, quelles qu'en soient les caractéristiques humaines et infrastructurelles.

 

D'emblée, avec cette double considération, on perçoit que la question des rythmes scolaires se confronte à un antagonisme d'intérêts divergents, et cela sur plusieurs dimensions.

 

D'abord, se pose toute une série de questions préalables :

  • Tous les élèves ont-ils besoin des mêmes rythmes pour réussir ? Ne doit-on pas impérativement considérer la question de leur âge et même celle plus ou moins corrélative de leur profil cognitif ?
  • Dans quelle mesure est-il raisonnablement envisageable de respecter le cadre d'emploi des enseignants tout en engageant l'assouplissement du système scolaire sans générer des tensions sociales majeures ou même seulement insidieuses par rapport aux effets recherchés ?
  • Et puis surtout, comment peut-on assurer qu'au départ des choix, c'est l'intérêt de l'école qui peut prédominer sur l'intérêt plus général de la société telle qu'elle existe réellement ? Autrement dit, peut-on penser que l'école imposera ses choix au reste de la société sans sombrer dans angélisme vain ?

 

En effet, force est de constater que notre civilisation contemporaine est d'abord marquée par la prédominance des besoins des agents économiques. Même si on le déplore, ces besoins impérieux s'imposent implacablement à tout notre fonctionnement temporel. Il s'agit de caractéristiques désormais tyranniques : l'immédiateté, l'obsolescence et l'amnésie permanente. Ces caractéristiques sont celles d'un système économique qui ne peut trouver ses équilibres et ses dynamiques que dans leur strict respect. Or l'on voit nettement que ces trois caractéristiques constituent l'exact contraire des caractéristiques fondamentales de l'éducation qui sont la durée, la permanence et la mémoire.

 

Mais pour regarder prosaïquement la problématique des rythmes scolaires du point de vue professionnel des inspecteurs, celle-ci implique la confrontation avec des questions fonctionnelles bêtement triviales. Dans notre système, les inspecteurs ont avant tout pour mission de délivrer des avis. Ainsi, dans le cadre des dispositifs de modification de la semaine scolaire pour le système scolaire du premier degré, c'est particulièrement le cas.

 

Pour donner cet avis, la première des contraintes est celle de la permanence des services d'enseignement dus aux élèves. Or, avec l'inflation depuis le milieu des années 2000 des services à temps partiel de droit ou de convenance, selon d'autres régimes que le service à 50 %, cette contrainte n'est pas anodine. Qui plus est sur une semaine de 24 heures de classe. Le découpage de cette semaine en plus de 8 demi-journées de classe impose que les demi-journées ne soient plus égales, comme c'était le cas avec le calibrage des 3 heures qui prévalent depuis des décennies : 24 ne sera jamais un multiple de 9. Et il n'est pas question dans le premier degré de découper le service d'enseignement autrement qu'en demi-journées pour chaque classe. Dès lors, la question des couplages de service pour assurer les compléments d'enseignement dans les classes devient impossible sans accepter de perdre des quotités du point de vue de l'employeur. Or notre système de gestion des emplois n'accepte pas ces pertes qui peuvent s'avérer considérables à l'échelon d'un département, tandis qu'on ne cesse de réduire les emplois budgétaires dans le cadre de la RGPP.

 

L'inspecteur doit aussi prendre en considération d'autres contraintes logistiques pour donner son avis : celle des services de transports scolaires qui relèvent de la compétence des Conseils généraux, mais qui procèdent aussi de la disponibilité des entreprises prestataires, et engagent pour les départements un coût budgétaire de fonctionnement majoré en cas de service sur plus de quatre jours. Mais l'inspecteur doit aussi prendre en considération les contraintes périscolaires qui relèvent de la disponibilité et de la responsabilité des communes : il s'agit notamment des services de garderie et de cantine. Une 9e demi-journée de classe, c'est aussi une 5e journée de service des employés communaux, d'électricité et de chauffage à financer pour les communes. On doit forcément prendre en considération la disponibilité de la commune par rapport à ces questions.

 

Une autre contrainte interne à notre système scolaire actuel doit aussi être prise en considération : celle du placement des 108 heures de service annualisé des enseignants du premier degré, et notamment celles qui sont consacrées au temps d'animation pédagogique obligatoire et aux conseils des maîtres. Si on ne peut plus les placer le mercredi matin parce que cette plage est occupée par le temps d'enseignement en classe, alors il faut placer ces heures sur les autres temps disponibles : soirée, mercredi après-midi, voire samedi. On comprend bien que cela constitue une contrainte majeure pour les enseignants qui sont dans l'immense majorité des femmes mères de famille. La chose ne va pas de soi.

 

Enfin, pour donner son avis, l'inspecteur doit prendre en considération le respect d'un minimum d'harmonisation territoriale dans la diversité des organisations de la semaine scolaire. Et cela pour pouvoir assurer les remplacements de manière décente. Une organisation territoriale en manteau d'Arlequin implique forcément une incohérence pour l'organisation des remplacements (avec des remplaçants qui peuvent être conduits à effectuer plus de 24 heures d'enseignement par semaine, ce qui déroge à leurs obligations statutaires) ; incohérence pour l'organisation des compléments de service des très nombreux enseignants exerçant à temps partiel ; incohérence pour l'organisation des heures d'animation et de formation pédagogique ; et enfin incohérence pour l'organisation des services de transports scolaires dans les espaces ruraux.

 

En fin de compte, on s'aperçoit que la problématique exige la prise en considération d'une perspective globale. Elle ne concerne pas seulement l'école primaire. Elle concerne aussi le collège de secteur, les parents d'élèves, les entreprises et unités de travail des parents et enfin les responsables politiques. En particulier, pour ceux-ci, il paraît maintenant indispensable qu'ils prennent conscience que le temps médiatique qui régit leur activité ne peut être celui de l'école pour laquelle la pleine application d'un changement structurel demande plusieurs années.

 

Dès lors, la situation actuelle est biaisée. Pour le moment, la loi laisse à l'échelon local la responsabilité de gérer avec ses moyens une problématique dont la plupart des éléments lui échappent. Quant au débat national lancé depuis quelques mois, il se garde bien d'impliquer ce qui demeure pourtant fondamental : à savoir le rapport tendu que notre société, notre civilisation, entretient avec le temps. Bref, on ne s'attaque au problème que de manière partielle et incomplète.

 

En conclusion, j'insisterai sur les seuls leviers vraiment disponibles à l'échelon local pour travailler actuellement sur les rythmes scolaires. L'utilisation de ces leviers est indispensable pour espérer faire bouger les choses de manière sensible. Le premier de ces leviers est celui du rapprochement entre les parents et l'école. Ce rapprochement doit se traduire par un vrai dialogue, un vrai débat qui engage une négociation constructive. Le second levier, quant à lui, c'est l'implication des deux institutions locales de tutelle des écoles : d'une part la mairie, d'autre part l'inspection académique du département. Ces deux institutions doivent s'impliquer réellement pour faciliter les projets dans le respect des moyens légaux. Chacune d'elle détient une partie des clés indispensables pour ouvrir certaines portes. Encore faut-il qu'elles œuvrent en harmonie dans un climat de partenariat serein et confiant. L'époque ne semble pas s'y prêter en ces temps de RGPP aux conséquences politiques et gestionnaires multiples.

 

À l'évidence, et l'histoire du débat sur les rythmes scolaires n'a cessé de le montrer depuis plusieurs décennies, tout cela représente un chantier extrêmement difficile. Infernal, même, dans le sens où l'on dit que l'Enfer est pavé de bonnes intentions. Le mener à bout demande une implication substantielle et cohérente de tous les acteurs. Faute de quoi, ce ne sera qu'un marronnier comme on en connaît beaucoup dans notre société française.

 

Dominique Momiron

Secrétaire général adjoint du SNPI-FSU

 

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