Documentaires et peuples d'Amérique

Pour l’édition 2013 de Cinélatino, Rencontres de Toulouse, l'équipe de sélection a visionné 285 documentaires longs métrages. C’est beaucoup et il a fallu choisir. Cette année, il aurait été possible d'établir tout l’espace Documentaires du festival avec des films portant sur les Américains d’origine : la moitié sur les Mapuches, mais aussi les Wichis, les Wayuu... Ils sont du reste tous présents, mais nous avons dû laisser à l’écart plusieurs travaux intéressants du fait du manque de place. C’est à cette partie de la programmation que s'intéresse cet article.

Corumbiara

Il est frappant de voir que le cinéma documentaire ouvre une sorte de tribune de plus en plus souvent investie par et pour les peuples originaires, et ce de façon très variée. Des initiatives comme Video nas aldeias au Brésil, fondée par Vincent Carrelli il y a plus de vingt ans et dont nous re-présentions cette année el long métrage de travail Corumbiara, ont bien contribué à l’enrichissement des points de vue sur les habitants de l’Amérique. Bien sûr, il y a l’accusation historique, tout à fait justifiée qu’il nous faut bien compléter par les suites actuelles de la condamnation subie depuis plus de 500 ans. C’est ce que montre Para los pobres, piedras, de Mathieu Orcel.

L’usurpation des territoires rend parfois les choses difficiles pour d’autres que pour les indigènes, ainsi, Daniele Incalcaterra part à la recherche de l’héritage que lui a laissé son père dans les forêts natives du Chaco paraguayen qui donnent leur nom au film : El Impenetrable. Les complications à cet héritage ont le mérite, avec ce film, de démonter les mécanismes mis en place par les « sojeros » qui déplacent les populations, indigènes ou non, afin d’usurper leurs terres. En fait, dans bien des collectivités rurales dans tout le continent, les terres convoitées sont habitées et exploitées par des communautés qui n’ont pas de papiers et il est facile d’en produire qui leur ôtent leurs droits. La corruption des élites locales facilitent la tâche. Au besoin, deux-trois morts paient les frais d’installation. Dans le Chaco argentin cette fois, le court documentaire de Martín Céspedes, Toda esta sangre en el monte, actuellement en ligne sous-titré en espagnol, en français et en anglais, dénonce l’impunité dont jouissent les tueurs.

Tout ce sang sur les terres (2012) HD © Revista Crisis

Mais il y a aussi d’autres tons très différents pour parler des problèmes des terres américaines. Certains cinéastes s’intéressent aux questions indigènes d’un point de vue qui n’est pas qu’ethnographique. Ainsi, chez les Wayuu de Colombie, La eterna noche de las doce lunas, de Priscila Padilla, qui s’est toujours penchée sur le sort des femmes, nous montre une coutume revisitée dans un esprit très moderne par une très jeune fille de treize ans : elle souhaite faire l’initiation des jeunes filles de son clan (douze lunes enfermée à apprendre le tissage, à partir de la date de ses premières règles), non pas pour se marier comme cela se faisait autrefois, mais pour savoir qui elle est, acquérir les connaissances de son clan, en posséder la sagesse, puis reprendre des études, devenir une professionnelle et joindre ainsi un pouvoir à l’autre, un savoir à l’autre. Ce film a provoqué des polémiques, car l’idée même de l’enfermement à long terme est assez révoltante, or cette jeune fille n’est à aucun moment forcée de le faire, et l’on réfère une autre qui n’y est restée qu’un seul jour car elle a trouvé cela détestable. C’est du reste une coutume qui tend à disparaitre. Le but de la jeune Pili n’est pas de revenir à un passé mythique mais de construire un avenir où il soit possible d’être en même temps Wayuu et incluse, reconnue.

Une promenade de Pieds Nickelés dans les Andes du sud argentin, en territoire Tehuelche, nous montre les usurpations de terres et leurs conséquences sur le monde animal sur un ton très peu didactique mais non moins efficace, et avec humour et poésie. Buscando al huemul de Juan Diego Kantor trouve réponse dans la section panorama avec le doc chilien El sonido del eco, de Manuel González, où l’on peut voir ce très joli cerf des Andes du sud que cherchent nos promeneurs. Cet autre film, très poétique aussi mais plus scientifique, démontre les pertes en vie végétale et animale subies par les régions Mapuches à cause des barrages et des entreprises minières et de reboisement industriel, mais aussi leur grande beauté. L’étude est menée tant à partir de connaissances académiques que de connaissances locales, puisque les intervenants y sont aussi bien des scientifiques que des Mapuches.

Le soin apporté à la photographie est dans ces trois films tout à fait remarquables, ainsi que dans Cuates de Australia, d’Everardo González, cinéaste mexicain qui s’intéresse au manque d’eau du nord du pays, à la rudesse extrême de la vie rurale dans des conditions de précarité qui cependant ne rebutent pas ces gens, qui rentrent chez eux accueillis avec enthousiasme par leurs animaux survivants à la sécheresse.

Il y a bien d’autres films. Je me suis intéressée ici surtout à ceux qui ont un propos « ethnographique » et je constate que cette ethnographie est moins descriptive qu’active. Ces films ne se contentent pas de montrer avec une prétention objective impossible à atteindre, ils appellent, ils militent, ils défendent un point de vue qui est celui de la dignité, de la reconnaissance du droit à habiter et à vivre selon d’autres critères que ceux qui dominent le monde. Ce n’est plus un regard extérieur mais un regard concerné. Le spectateur n’est plus voyeur mais invité à partager, à comprendre. Sa réflexion est mieux sollicitée que par une simple observation qui prétend à l’objectivité.

Odile Bouchet, membre de Cinélatino, Rencontres de Toulouse.

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