Passeurs de films

Rencontre avec Esther Saint Dizier, présidente d’honneur de l’Association des Rencontres Cinémas d’Amérique latine de Toulouse (ARCALT) et Francis Saint Dizier, président de l’ARCALT. Retour sur la naissance du festival.

Rencontre avec Esther Saint Dizier, présidente d’honneur de l’Association des Rencontres Cinémas d’Amérique latine de Toulouse (ARCALT) et Francis Saint Dizier, président de l’ARCALT. Retour sur la naissance du festival.

Le cinéma renaît de ses cendres.

En 1989, les États d’Amérique latine sont sortis des périodes totalitaires – à l’exception du Chili, encore sous le joug de Pinochet. Passée l’oppression des dictatures, le cinéma commence lentement à renaître de ses cendres. A l’époque évidemment, « la culture et le cinéma ne sont pas les priorités des nouveaux gouvernements nationaux ». Il faut rétablir une économie saine, reconstruire les institutions politiques. Les aides publiques pour la création cinématographique sont inexistantes. Le cinéma manque cruellement de moyens pour se développer. Malgré la liberté d’expression, sans ressources financières la production et la diffusion de films se révèlent ardues. En conséquence, la production est très faible. Esther Saint Dizier rappelle que cette année-là, « le Brésil n'avait produit aucun film ».

A cette époque, sur la centaine de films réalisés chaque année sur le continent latino-américain, seuls 7 ou 8 sont diffusés dans des salles françaises. La plupart des films restent en dehors des circuits de distribution, faute de moyens.

Francis et Esther Saint-Dizier, Toulouse, mars 2013. Co-fondateurs de l'ARCALT-Cinélatino, Rencontres de Toulouse. © ARCALT-Cinélatino, Rencontres de Toulouse Francis et Esther Saint-Dizier, Toulouse, mars 2013. Co-fondateurs de l'ARCALT-Cinélatino, Rencontres de Toulouse. © ARCALT-Cinélatino, Rencontres de Toulouse

Du militantisme politique au soutien culturel

A Toulouse, cinq associations de solidarité se réunissent pour réfléchir à une nouvelle façon d’aider ces pays récemment démocratisés. Ces associations apportaient un soutien politique concret et humanitaire aux populations latino-américaines pendant la période des dictatures. La démocratie revenue, le besoin de soutien reste toutefois d’actualité, notamment sur le plan culturel. La création d’un festival semble être une solution adéquate.

Les « Rencontres » de Cinéma d’Amérique latine

Pourquoi un festival de cinéma ? Selon Francis, « le cinéma est un bon vecteur entre l’imaginaire et le réel ». Il donne à voir la réalité politique des pays d’Amérique latine, mais aussi l’énorme potentiel artistique qui se dégage des productions de la région, un potentiel souvent méconnu pour avoir été opprimé par les gouvernements des États totalitaires. Les documentaires constituent un bon moyen pour exposer les situations politiques de ces pays. Les longs-métrages de fiction offrent eux aussi un regard sur le contexte social, économique et politique, tout en mettant en avant la créativité des réalisateurs.

Dès le début du festival, l’accent est mis sur la « rencontre » : rencontre avec le public, avec les réalisateurs, la presse, ou les professionnels du cinéma. Le but : permettre à des réalisateurs d’Amérique latine de faire connaître leurs films au public français ; de rencontrer des professionnels de la production qui vont pouvoir soutenir les projets financièrement, permettre leur diffusion dans les salles françaises.

Un festival à petite échelle

C’est un festival aux proportions modestes qui voit le jour en 1989. Le temps d’un weekend, une dizaine de films sont projetés dans les locaux du Mirail devant 1500 spectateurs (pour donner un ordre d’idée, le festival en a accueilli 45.000 en 2012). Le salon des Saint-Dizier suffit pour accueillir tous les bénévoles et invités. La cantina et la fête de clôture se déroulent aussi chez l'habitant.

Puis, chaque année, le festival prend un peu plus d’ampleur. La 8e année, Francis raconte que la voisine du dessous a même été obligée d’aller dormir à l’hôtel le soir de la fête de clôture, effrayée par le vacarme et la quantité de personnes présentes. Et pour cause : ils étaient 250 dans l’appartement ! Dorénavant, il faudra investir la Cour de la Cinémathèque ou de l’ESAV pour ce genre d’événement…

Changement de calibre

Esther nous précise que dans les années 1970/1980, le cinéma d’Amérique latine était très social, très militant. Depuis les années 1990, le cinéma s’est énormément diversifié « dans ses thématiques, son langage, sa grammaire, son vocabulaire ».

Les lois sur le cinéma votées dans de nombreux pays latino-américains, la création d’Instituts du cinéma, l’instauration d’aides à la création ont permis la diversification de la production. L’apparition du numérique a joué par ailleurs un rôle essentiel dans cette diversification, rendant les tournages moins coûteux et donc plus accessibles. La quantité de films produits et diffusés augmente considérablement. Par exemple, les films diffusés dans les salles françaises sont passés de 7/8 films par an au début des années 1990 à une cinquantaine de films par an. Cinélatino illustre bien cette production croissante : d’une dizaine de films, on est passés à plus de 150 films projetés chaque année.

 « Un cinéma authentique pour lequel il y avait de l’ambition »

Quand on demande à Esther si, au moment de la création des Rencontres de Cinéma d’Amérique latine, elle s’attendait à ce que 25 ans plus tard le festival ait pris de telles proportions, elle rétorque avec verve : « Oui. C’était des cinémas auxquels on croyait, des cinémas authentiques, des cinémas d’auteur, qui avaient quelque chose de différent des cinémas européens à présenter […] Nous avions de l’ambition pour ces films. » Et rappelle que dès les premières éditions du festival, des films diffusés dans le cadre des Rencontres avaient pu accéder au festival de Cannes et avaient même été primés.

Lorsqu’elle regarde en arrière sur le succès de ces 25 années de festival, elle conclut : « On a joué notre rôle de passeurs. »

Clémentine Delarue

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