Billet de blog 14 juin 2022

Cinelatino
Festival Cinélatino, Rencontres de Toulouse - Cinémas d'Amérique latine
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Entretien avec Marcos Pimentel pour son film "Pele"

L’interview qui suit a été réalisée à l’occasion du festival Cinélatino, Rencontres de Toulouse en mars 2022. Alors que je rédigeais un article pour la revue “La Película”, une pensée magique m’a traversé: pourquoi ne pas écrire directement au réalisateur et lui faire part de mes questionnements. Marcos a eu la gentillesse de me répondre.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Laure Bedin : Quelles sont les motivations qui t’ont incité à te lancer dans une telle aventure? 

Marcos Pimentel : Mon cinéma est marqué par des films quasiment sans paroles. Je suis très attiré par la construction de récits visuels qui peuvent presque se passer de la présence de mots. C’est ainsi que j’ai réalisé A parte do mundo que me pertence (La part du monde qui m’appartient, 2017), Sopro (Souffle, 2013), Sanã (2013), A Arquitetura do corpo (L’Architecture du corps, 2008), O maior espetáculo da terra (Le plus grand spectacle du monde, 2005) et Nada con ninguém (Rien avec personne, 2003), tous pratiquement sans dialogues ou commentaires. Fé e fúria (Foi et furie, 2019) est une exception : il a été sélectionné à Cinélatino en 2020 mais n’a pas pu être projeté car le festival s’est déroulé en ligne et le nombre de films présentés a dû être réduit ; sa logique est différente, le film étant entièrement construit sur la parole.

"Pele" de Marcos Pimentel © DR

Dans Pele (littéralement : Peau), qui a fait sa première à l’IDFA en 2021, je me suis totalement livré à cette construction visuelle des récits urgents actuels des rues des villes brésiliennes. Le discours des opprimés tapissent les murs et les parois des villes, qui finissent par composer un panorama de l’histoire récente du pays, marqué par des questions politiques impressionnantes, la perte des droits fondamentaux, un coup d’État et toute une avalanche de questions qui ôtent le sommeil aux habitants et les amènent à s’exprimer sur les « écrans » auxquels ils ont accès, au travers de graffitis, ordres, messages indéchiffrables, pensées politiques, déclarations d’amour... Ces dernières années, le Brésil a traversé des moments de grands changements et d'instabilité dans tous les secteurs de la société, et les murs des villes en sont le reflet. Tout y est enregistré, des désirs les plus urgents aux commentaires les plus triviaux. Voilà ce qui m’a motivé à réaliser ce film : enregistrer les désirs, les rêves, les peurs, les fantaisies et les amourettes des habitants des centres urbains, qui s'expriment dans l’architecture de la ville. J’ai voulu le faire à travers une narration visuelle imprégnée des contenus latents et urgents surgis de personnes qui ont beaucoup à dire. Je me suis livré à une construction attentive à la poésie visuelle et sonore des paysages urbains et des corps qui les habitent.

L. B. : Comment imagines-tu la réception de Pele au cinéma ?

M. P. : J’étais présent lors de la première mondiale du film à l’IDFA en novembre 2021, présenté en compétition « Envision », où nous avons reçu une mention spéciale du jury. Être en contact avec les différents publics du festival a été une expérience intense et extrêmement intéressante. Après la projection, de nombreuses personnes m’ont demandé comment il avait été possible de penser à un long métrage réalisé presque exclusivement avec les dessins et les mots des murs. J’ai répondu que, pour moi, ces contenus sont des sentiments, des cris, des silences, des éléments présents dans de nombreux films, de sorte que je n’ai pas eu à changer beaucoup ma vision ou ma manière de travailler par rapport à mes films précédents. Nous avons également discuté de l’actualité du film, qui est intimement liée à des faits de l’histoire récente du pays, racontée au travers des formes d’expression des artistes de rue.

L. B. : Maintenant que le documentaire est terminé et sachant qu’il sera diffusé dans un festival basé en France, quels seraient les clés de lecture que tu donnerais aux spectateurs français de Cinélatino ?

M. P. : J’espère que le public du festival appréciera tant l’esthétique que le contenu du film et se laissera aller à un voyage sensoriel à travers les récits urgents des rues brésiliennes. Nombreux sont ceux qui crient par ici. J’espère que ces cris trouveront écho au cœur des spectateurs présents à cette édition de Cinélatino.

Ce film peut être apprécié même sans connaissance approfondie des faits récents de l’histoire brésilienne, car il est fait pour être appréhendé instinctivement et sensoriellement plus que de manière rationnelle. 

L. B. : Quelles sont les villes où vous avez filmé? 

M. P. : Belo Horizonte, Rio de Janeiro et São Paulo.

L. B. : Pourrais-tu me préciser si “narrativa urgente” est une expression couramment utilisée? Je n’ai jamais entendu d’équivalent en France. 

M. P. : Ce n'est pas du tout une expression usuelle. J'ai pensé à cette combinaison de mots, car il me semble qu'elle sert à expliquer un peu ce que Pele saisit. Nous avons filmé les récits de la rue, les discours qui sont mis en évidence sur les murs des villes brésiliennes et qui représentent les opprimés. Ceux-ci trouvent dans ces murs pratiquement leur seule forme d'expression. Et il me semble que ces récits sont urgents, car ces gens ne supportent plus le fait de ne pas avoir de voix, alors ils ressentent une urgence à "crier" au monde tout ce qu'ils veulent dire. Des choses que ces gens doivent dire maintenant.

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