Des "Cahiers de Medellín" à "La Nueva Medellín"

"La Nueva Medellín", le nouveau film documentaire de Catalina Villar, sort sur les écrans presque vingt ans après "Les Cahiers de Medellín" (1998). Marie-Françoise Govin, bénévole à Cinélatino, lui a posé quelques questions sur sa démarche de documentariste.

 

Catalina Villar © Laura Kihn Catalina Villar © Laura Kihn

Entretien avec Catalina Villar, 20 décembre 2016

Les habitants du quartier Santo Domingo ont convaincu la réalisatrice de revenir tourner ; elle y avait filmé des lycéens, des adolescents. Ils sont maintenant adultes. Catalina Villar est guidée dans son exploration du quartier par Manuel, qu’elle avait rencontré parmi les lycéens ; Juan Carlos, le poète adolescent, a été assassiné. Beaucoup de choses ont changé et ce nouveau film apporte une attention particulière aux habitants, ceux qui ont construit les maisons, l’école, la communauté, loin des stéréotypes touristiques d’une ville Medellín en pleine mutation. Structuré autour du personnage de Manuel celui qui ouvre les portes et arpente inlassablement Santo Domingo d’une part et des parents d’un Juan Carlos victime de la violence, d’autre part, le documentaire utilise des images de Juan Carlos tournées entre 1996 et 1998 et des séquences actuelles. Catalina Villar vit actuellement à Paris, elle est enseignante de cinéma documentaire aux ateliers Varan et continue de réaliser des films.

 

Marie-Françoise Govin : Vous avez tourné deux films à Medellín. Pourquoi Medellín ?
Catalina Villar :
C’est à la fois un hasard et une rencontre. Je suis de Bogotá, mais il y a longtemps j’avais tourné un autre film là-bas,
Cahiers de Medellín.
J’avais été appelée trois ans auparavant par le Ministère de l’Éducation de Colombie qui voulait faire dix films institutionnels sur dix écoles différentes. Chaque école s’agence d’une manière différente selon son contexte social et son contexte culturel. En effet, ce n’est pas pareil d’enseigner aux Indiens d’Amazonie, aux pêcheurs de la côte Pacifique ou dans la violence de Medellín, ou encore à Bogotá dans un quartier, dans une école « ordinaire ». Chaque école a un minimum d’enseignement à respecter mais il y a une partie qu’elle peut accommoder à sa guise. C’était nouveau à l’époque où le Ministère m’a appelée pour raconter ces expériences. Ainsi, j’ai connu l’école de Medellín, dont je suis tombée folle amoureuse, des professeurs comme des élèves. Puisque j’ai passé six mois à faire ce film, j’ai créé des liens.
Medellín est un peu à part par rapport au reste de la Colombie. Elle fait penser à la Catalogne en Espagne. Elle voulait même son indépendance à un moment donné. Les gens travaillent, partout, dans tous les sens. Et c’est là-bas aussi qu’il y a eu les plus grands drames de la drogue. Cette ville se caractérise par l’excès et ce sont des gens hyper tendres et sympathiques.

MFG : Quand on n’est pas de Medellín, pas du quartier, comment ça se passe ?
CV :
Déjà être avec Manuel, le président du Comité d’Action communautaire, que je connaissais grâce au film précédent, c’est être en relative sécurité. Il sait où est le danger, il connaît le quartier et il ne va pas s’exposer. Par ailleurs, j’ai tourné avec quelqu’un avec qui j’avais déjà travaillé. J’avais gardé contact avec lui parce que je l’avais invité faire un atelier Varan à Bogotá, durant deux années consécutives. Cette deuxième personne est devenue réalisateur. Il est donc devenu mon assistant et mon garde du corps, aussi il savait où comment entrer dans le quartier.
Ceci dit, quand je suis arrivée dans le quartier, comme j’y avais passé six mois pour le premier film, beaucoup de gens m’avaient connue et j’étais chez moi. Énormément de gens me disaient bonjour, comme si j’étais venue hier. J’étais parfaitement bien. La première fois c’était très différent : je me promenais dans la rue mais toujours tendue. Alors que là, aller m’assoir dans un café, être avec les gens, c’était comme être dans un petit village tranquille, même s’il y a encore des meurtres à Medellín et dans le quartier. Je ne me sentais pas en danger.

MFG : Est-ce que les gens sont favorables à la caméra ?
CV :
Ils adorent. Je n’ai rencontré que très rarement quelques problèmes. On ne travaille qu’avec les gens qui ont accepté le tournage. Évidemment, si je les filme sans les avoir prévenus, ils peuvent s’opposer mais en général, ce sont des gens qui comprennent en trois secondes. Ils deviennent personnages tout de suite.
Les gens comprennent très vite que je les filme en situation. Parfois ils « en font des tonnes », ils ont besoin de dramatiser. C’est ce qu’il fallait modeler. Ils savent très vite ce qu’on cherche et sont très généreux. Par exemple la mère de Manuel, elle était excellente mais quand elle a appris la nouvelle de la mort de l’ancienne responsable et qu’elle a compris de quoi il s’agissait,  elle a eu tendance à dramatiser. Je l’ai interrompue : « jouez exactement ce que vous sentez ».

"La Nueva Medellín" de Catalina Villar © DR "La Nueva Medellín" de Catalina Villar © DR

MFG : Manuel a-t-il eu une part dans le cheminement du film ? Est-ce qu’il a fait des propositions ? Est-ce qu’il a refusé certaines de vos propositions ?
CV :
Non il n’a jamais refusé, il a plutôt apporté des propositions. Pour mon premier film, c’était très différent : j’avais passé six mois avec les gens. Pendant ces six mois, j’avais le temps de passer deux jours sans filmer, d’imaginer que j’allais filmer une séquence et de finalement apprendre sur le coup qu’il fallait filmer ailleurs. Pour celui-ci, je n’avais pas trop le choix puisque j’ai filmé dans de très courtes périodes.
Le tournage a duré six semaines en tout, mais espacées sur deux ans. Il y a eu des tournages de trois jours. Donc à chaque fois, il fallait que je sache ce que je faisais exactement. Par exemple, quand j’ai su qu’il y aurait la fête des cinquante ans du quartier, j’y suis allée quatre jours. C’était très précis. Ou pour la fresque murale par exemple, je savais que le mur était très important pour le film. Alors j’ai demandé à Manuel de m’attendre, de faire un tableau ou deux par tournage. Les dessinateurs ont été très sympas parce qu’ils ont attendu un an pour la terminer. Ceci dit, comme ils n’avaient pas énormément d’argent, ça les arrangeait aussi.
Je préparais quinze jours avant. Grâce à la technique, j’ai pu contacter les habitants du quartier ; ils ont tous un portable et Internet. Je pouvais échanger avec Manuel quatre jours avant mon départ de France et lui dire : « qu’est-ce que tu vas faire ? comment tu vas faire ? est-ce que tu veux bien qu’on aille à l’Université ? » Et il demandait l’autorisation à l’Université ; comme il avait fait l’atelier de cinéma avec moi, il savait très bien quand on avait besoin d’autorisation.
Un exemple. Comme je savais qu’il était en grand danger tout le temps, je voulais que ça figure dans le film. J’avais envisagé une séquence où nous étions en tête-à-tête, en allant au musée. Mais c’était un peu lourd. Je cherchais une manière de dire que, pour Manuel, ce n’était pas tout rose. Alors un jour, il m’a appelée et m’a appris la mort de la présidente du Comité d’Action communautaire qui l’avait précédé. J’ai donc pu ainsi trouver une meilleure manière de montrer la permanence du danger.
Effectivement, il m’a beaucoup donné et on a beaucoup travaillé ensemble son personnage. Il savait très bien de quoi le film avait besoin

MFG : Qui a assassiné cette personne ? Le sait-on et pourquoi ? Qui menace Manuel ?
CV :
Cette femme est une ancienne FARC. Ancienne guérillera, qui a quitté la guérilla depuis douze ans, elle est reinsertada, c’est-à-dire réinsérée dans la société civile. Elle a eu des enfants, elle a travaillé, elle était présidente du Comité d’Action communautaire. Elle avait montré qu’elle pouvait être utile à la société et, douze ans après, elle est assassinée.
Ce sont les paramilitaires qui l’ont assassinée. Aujourd’hui les paramilitaires s’appellent Bacrim
(bandes criminelles émergentes) et contrôlent les quartiers. Normalement les paramilitaires ont rendu les armes, mais en réalité quand ils en ont rendu une, ils en ont gardé trois. Ils ont rendu les treillis. Mais il y a encore des gens pour contrôler les quartiers. Il y a énormément de racket. Manuel subit le racket. Il n’a pas de salaire, il a un budget de la mairie pour les projets, pour des actions collectives. Ce sont des petits budgets et il est racketté à peu près à 50%. Il s’engage auprès de la population : on va faire une fête qui coûte tant. Il demande tant à la mairie. Le budget est accepté pour la fête. Ensuite, il est racketté de 50 % par les Bacrim. Il doit calculer pour modifier son budget en intégrant plus ou moins la part de racket ou alors il doit chercher ailleurs le complément.
Les Bacrim le menacent pour des raisons économiques. Leur unique raison de dominer le quartier est l’argent. Comme Manuel le disait lui-même, il y a 10 ou 15 ans, la violence était liée à des idéaux : les homosexuels étaient tués ainsi que les femmes qui avaient des relations extraconjugales, les communistes, tout ce qui s’écartait d’une certaine norme. Maintenant ça a changé, ce sont des raisons économiques. Mais aussi et surtout, des vengeances. On peut parler de vengeances intestines un peu compliquées à démêler. O
fficiellement, il s’agit d’une guérilla entre les FARC et les paramilitaires, mais sur le terrain ce sont des histoires de cousins, des vengeances.

MFG : Les parents de Juan Carlos vont être relogés. Que va devenir le quartier de Santo Domingo ?
CV :
Le fonctionnement de la mairie est très étrange, et pas très clair. Ni pour les habitants, ni pour moi. Il y a eu des éboulements. D’où des zones à haut risque, comme l’endroit où a été construite la bibliothèque.
En réalité, la construction de la bibliothèque valorise le quartier. Il y a deux ans, personne n’aurait investi dans le coin. Mais aujourd’hui, ça a une certaine valeur. Il y a donc deux choses : des zones qui ne peuvent pas être habitées en raison du risque d’éboulement et des zones où le prix des maisons augmente. Il est question de créer un cordon de sécurité ; le quartier se situe juste en dessous de la montagne et les constructions sont en train de grignoter la montagne. Or, à Medellín, c’est un parc naturel qui a une très grande importance, c’est un poumon pour la ville. Il y a donc une limite qui est tracée mais elle est déjà dépassée. En outre, je pense qu’il y a beaucoup d’abus parce que les promoteurs savent que les prix vont grimper.

MFG : Dans le film, on voit que les parents de Juan Carlos font énormément de démarches pour obtenir une compensation aux victimes. Comment fonctionnent les instances de réparation ?
CV :
Lors de la préparation au dialogue de paix pour en finir avec la guerre, et en se souvenant des anciens dialogues avec les paramilitaires, le gouvernement s’est dit qu’il était essentiel d’aider les victimes. Il a reconnu qu’il y avait eu une guerre et qu’il n’avait pas pu protéger les civils. Il doit donc aux victimes une compensation, économique, sociale, psychologique, morale. De manière théorique, il a créé un fonds qui est lié à la Présidence de la République pour compenser. Ce fonds est normalement nourri de ce qui a été pris aux paramilitaires et aux FARC, les grandes maisons, les immeubles. Il y avait beaucoup d’argent et, normalement, tout cet argent est réinvesti pour la compensation des victimes. En outre, il y a de l’argent qui vient de fonds d’aides internationales. Mais au moment où a été fait le calcul de répartition des victimes, elles ont été estimées à 3 millions et il y a 8 millions de demandes. D’une manière ou d’une autre tout le monde a été victime et c’est très compliqué de faire la part des choses. Voilà pour le côté gouvernemental. Mais si on se place du point de vue des habitants, c’est encore pire parce que ce sont des démarches kafkaïennes. Elles ont ponctionné dix ans de vie aux parents de Juan Carlos et in fine ils reçoivent 7 000 euros. Et, ils apprennent qu’ils doivent les partager avec les autres enfants. Pour eux-mêmes ils auront 3 000 euros. Ils pensaient que la compensation pour l’assassinat de leur fils leur permettrait de vivre décemment et d’acheter une maison. Ils comptaient au moins là-dessus. Et 3 000 euros même en Colombie…

MFG : Vous ne réalisez que des documentaires et il me semble qu’ils ont tous pour point commun de montrer des gens, des invisibles, dans leur combat ?
CV :
Oui mais dans leur combat quotidien. Seul, Manuel est un personnage qui aborde un peu le terrain politique. Effectivement, je n’aime pas filmer les victimes : je crois que les victimes, c’est une invention de la télé. C’est confortable des victimes, on les aime, on pleure sur eux. Pour ma part, j’aime bien ramener au plus proche de nous des gens qui ont des vies dures, des vies compliquées, des histoires rocambolesques, mais pas en position de victimes. Je ne pourrai pas filmer quelqu’un  en train de pleurer par exemple. Je préfère une certaine résistance, une certaine révolte qui sollicitent plus la réflexion.

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