Un dispositif spécifique

 Depuis 2010, les lycéens du Centre Spécialisé d’Enseignement Secondaire (CSES) Jean Lagarde ont l’opportunité d’aller en Cinélatino, selon différentes modalités et différents projets. Ces jeunes sont déficients visuels, malvoyants ou handicapés moteurs. Beaucoup ont des difficultés visuelles, même si leur handicap premier n’est pas la malvoyance.

Les enseignants et éducateurs du CSES Jean Lagarde se préoccupent depuis de nombreuses années de l’accessibilité au cinéma pour les personnes porteuses de handicap. Ils ont longuement pratiqué l’audio-description individuelle en live, chuchotant à l’oreille de l’élève la description du film.

Depuis 2105, un enseignant a développé une technique collective, réduisant ainsi le nombre d’intervenants dans la salle. Il faut dire que le public était dérangé par le bruit des chuchotements et que les élèves étaient mal à l’aise d’être ainsi stigmatisés.

Nous avons interviewé Cyril Cano, enseignant de lettres, qui a présenté ce nouveau dispositif d’audio-description.

 

Marie-Françoise Govin : Pouvez-vous nous expliquer en quoi le dispositif que vous mettez en place est particulier ?
Cyril Cano
 : L’audio-description, c’est décrire objectivement un film ou une pièce de théâtre aux personnes déficientes visuelles. Notre dispositif « maison » reprend les mêmes critères que celle réalisée au cinéma ou à la télévision.
Avec nos élèves, nous nous sommes heurtés à plusieurs problèmes. D’abord, les films audio-décrits, qu’on peut voir au cinéma ou à la télévision, sont des films grand public et rarement des films d’auteurs. Ceux que nous audio-décrivons sont ceux qui n’existent pas.

MFG : Que contient le message contenu dans l’audio-description ?
CC :
Il contient les éléments à apporter aux spectateurs qui ne voient pas, sans interpréter, en restant objectif par rapport à l’image. Nous tenons à ne pas commenter, ne pas anticiper sur le déroulé d’une scène et à donner les éléments nécessaires à la compréhension de l’image, comme l’arrivée d’un personnage, sa tenue, suivant le temps dont on dispose aussi, et aussi parfois trouver des subterfuges pour glisser l’information en décalé, trouver des interstices.

MFG : Le décor ? les personnages, ? le cadrage ? le hors champ ?
CC :
Ceci a donné lieu à de longues discussions. Parfois il est nécessaire d’en parler, mais souvent il vaut mieux l’éviter parce que ça fait sortir de la narration, comme si on prenait une distance par rapport à ce qui est montré ou raconté. Ma règle de base est de s’effacer au profit du film. C’est la règle aussi bien pour l’image que pour les dialogues (pour les films en version originale) : essayer de ne pas parler en même temps que les protagonistes, laisser entendre le son du film et les silences du film, ne pas tout remplir sous prétexte qu’il faut décrire un maximum. Quand il y a un plan rapproché, essayer de le dire d’une façon qui ne soit pas technique pour rester dans l’histoire, par exemple prendre le détail lui-même et le placer en tant que sujet : « les mains de la vieille femme… » ; « le regard descend… ». Pour que ce soit plus fluide, tout simplement. Veiller à ne pas déconnecter avec ce qu’est en train d’imaginer le spectateur déficient visuel.

MFG : Pouvez-vous nous dire d’où est venue cette idée d’audio-description sur mesure dans les cinémas et quels cinémas sont concernés ?
CC :
Nous avons toujours pratiqué l’audio-description avec nos élèves. Cette pratique s’est installée au fil des années, pour tous les spectacles visuels, cinéma et théâtre. Mais, comme on avait de plus en plus de demandes pour l’audio-description et pour la lecture de sous-titres et parfois pas suffisamment d’audio-descripteurs, nous avons pensé à en limiter le nombre.
De plus, nous savons bien que ce chuchotement peut occasionner une gêne aux spectateurs voisins. En outre, nous avons toujours eu le souci d’avoir une audio-description de qualité donc préparée. Ce qui signifie au moins d’avoir vu le film avant.
Pour palier ces inconvénients, j’ai essayé d’être seul audio-descripteur avec un micro en branchant des casques sur plusieurs sorties. J’ai donc décrit à proximité des élèves, en filaire. J’ai pratiqué ainsi par exemple pour les spectacles du Théâtre National de Toulouse (TNT). Les élèves avaient leurs casques habituels sur les oreilles et ils ont été très satisfaits. Ils ont rapporté que l’écoute était meilleure et que c’était bien mieux que chuchoter. Quant à moi, en tant qu’audio-descripteur, j’avais moins de réticence à entrer dans le détail, parce qu’on a toujours peur de gêner autour au bout d’un moment. Là, j’étais plus libre. J’ai monté un projet, que j’ai soumis à la direction, pour demander l’achat de matériel d’audio-description.
J’avais contacté auparavant les différents cinémas du centre de Toulouse pour savoir s’ils seraient d’accord pour qu’on vienne avec notre propre matériel. L’ABC a donné son accord, de même que la Cinémathèque où Guillaume Le Samedy (responsable de la programmation jeune public) m’a proposé d’être en cabine, pour avoir un meilleur retour son, parce que nos appareils ont une portée de 30 à 50m. Après avoir eu l’accord des salles et des théâtres, le projet a été accepté par l’établissement et nous avons acheté le matériel en juin 2016. Nous avons deux émetteurs, dix casques et dix récepteurs.
Le cinéma l’Autan est déjà équipé du même type de casques et de récepteurs, mais il faut que la copie projetée comprenne déjà l’audio-description : le cinéma reçoit un disque dur pour le film et ce disque dur ne peut pas être modifié. Toute audio-description déjà enregistrée ne peut pas être calée sur le support de projection. Ensuite, nous nous sommes rendus compte que les copies commerciales (dvd) n’ont pas la même vitesse que les copies cinéma. Nous avons fait l’expérience : lors de l’utilisation au cinéma d’une audio-description enregistrée à partir d’une copie dvd, le texte écouté se décalait peu à peu et les spectateurs étaient perdus !

 © Marie-Françoise Govin © Marie-Françoise Govin

MFG : Est-ce qu’il s’agit de décrire les images ou seulement de lire les sous-titres lorsque le film est en VO ?
CC :
Les deux. J’ai donc commandé deux émetteurs. On se met sur deux fréquences différentes. Un audio-descripteur fait l’audio-description complète et un autre ne fait que lire les sous-titres. On a deux micros, deux personnes et une répartition sur deux canaux différents.

MFG : L’audio-description se fait-elle en live ou l’enregistrez-vous ?
CC :
On ne le pratique qu’en
live à cause de la différence de vitesse selon les supports. La personne qui se charge de l’audio-description voit le film avant la séance, comme on le faisait quand on chuchotait à l’oreille.

MFG : quel matériel est nécessaire ?
CC : On a commandé une mallette de charge, qui se branche sur le secteur. On y branche les deux émetteurs et les dix récepteurs, qui se chargent ensemble. On a ajouté deux casques avec micros pour les audio-descripteurs et dix casques de réception qui sont des casques classiques. Non filaire, en HF (haute fréquence).

MFG : quels sont les publics concernés ?
CC :
Les non voyants et les déficients visuels. La première utilisation qui en a été faite l’a été par un éducateur sportif qui avait emmené le matériel pour des déficients visuels adultes à une rencontre de torball (sport de ballon pour les personnes déficientes visuelles). Il y avait sept adultes et l’éducateur a décrit le match de torball. Tout le monde a été enchanté.

MFG : Est-ce que ça coûte cher ?
CC :
Oui, le budget total est de 3500€ et le personnel est bénévole. Les films en audio-description proposés par les salles ne sont pas assez nombreux (environ 2 par mois à l’ABC) et surtout il n’existe rien dans le cadre de Cinélatino.

MFG : Justement parlons de Cinélatino...
CC :
L’année dernière (2016), le projet pour les élèves était d’audio-décrire un court-métrage.
Depuis que nous allons à Cinélatino (2010), on croise d’autres établissements scolaires et en l’occurrence le lycée de Colomiers. Par l’intermédiaire de l’Arcalt, nous avons pu faire un rapprochement entre le deux établissements, le lycée international de Colomiers et le CSES Jean Lagarde de Ramonville. Avec l’idée de mener une activité commune entre les classes Bachibac et des élèves volontaires du groupe Cinélatino du CSES. Il fallait trouver un projet qui permette de se voir de temps en temps mais aussi de travailler indépendamment les uns des autres. Marie Chèvre (responsable des actions en direction des scolaires pour l’Arcalt) et María Isabel Ospina (réalisatrice colombienne intervenante auprès des scolaires dans le cadre de Cinélatino) ont coordonné le projet de décrire un court-métrage colombien entièrement. Notre choix s’est porté sur
Los Retratos d’Ivan Gaona. Après un travail de préparation commun entre les enseignants et avec María Isabel Ospina, nous avons présenté le projet aux élèves. La première étape a consisté pour chaque établissement d’audio-décrire une première moitié du film. S’en est suivie une rencontre à mi parcours, pour confronter les deux audio-descriptions. Qui dit audio-description dit choix et ils n’étaient pas les mêmes ce qui nous a permis de réfléchir à ce qu’est une audio-description, quels détails mettre en avant. C’est également un gros travail de mise en français, d’expression. Sans compter tout le problème technique : comment caler ce temps de parole supplémentaire sur le film. Ensuite chaque établissement a décrit la seconde partie puis les élèves se sont à nouveau rencontrés. Ils ont travaillé par groupe pour choisir eux-mêmes ce qu’il y avait à retenir. Une élève de Colomiers a pris en charge l’audio-description finale et un élève du CSES a pris en charge la lecture des sous-titres. J’ai mixé le tout et on a calé les deux pistes, l’audio-description et les lectures de sous titres sur le son du film, grâce à une copie que nous avait gentiment donnée le réalisateur, Ivan Gaona.
Il s’est montré très intéressé par le projet et a demandé des nouvelles. Nous lui avons proposé de refaire l’audio-description en espagnol. Les élèves de Colomiers l’ont traduite en espagnol, un élève l’a enregistrée et je l’ai remixée sur une troisième piste. Nous lui en avons envoyé une copie. Qui va pouvoir circuler en Colombie d’abord et sans doute plus largement en Amérique latine.

MFG : Ce sont des élèves de quel niveau ?
CC :
Au CSES, ce sont des élèves volontaires de lycée général en accompagnement personnalisé du samedi matin. L’ensemble des élèves déficients visuels est concerné, ça leur plaît. Ce projet est tourné vers eux, mais se joignent aussi des élèves porteurs de handicaps moteurs. À Colomiers, ce sont les classes Bachibac : ces élèves ont des heures d’espagnol en plus, des cours d’histoire en espagnol en plus du cours d’histoire du cursus ; ils vont passer le bac et auront une équivalence du bac espagnol. Cette expérience a permis aux élèves de Colomiers de modifier leur regard sur le handicap et aux élèves du CSES, d’améliorer leurs représentations du milieu ordinaire. C’est aussi quelque chose de marquant pour Cinélatino, d’accroître une visibilité du handicap.

MFG : Vous avez eu des retours quant à l’usage de ce nouveau matériel ?
CC :
Les élèves sont très satisfaits : la qualité d’écoute est meilleure. En réalité, nous les adultes voyants, nous ne savons jamais quelle représentation du film ils se font. Nous avons travaillé l’année dernière avec l’aide du professeur de braille, adulte déficiente visuelle, qui a beaucoup apporté : elle poussait les élèves à dire : « je ne vois pas ce que vous voulez dire, je n’imagine pas, … », à aller un peu plus loin dans la demande. Ce travail a poussé également à une plus grande exigence dans l’audio-description. Les films latino-américains en général se prêtent bien à cette pratique, comme
La Sirga de William Vega, par exemple.

 

Marie-Françoise Govin, le 26 février 2017

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

Les commentaires sont réservés aux abonnés.