Entretien avec José Luis Rugeles, réalisateur du film "Alias María"

Après une première sélection au festival de Cannes 2015 en section Un Certain Regard, "Alias María" de José Luis Rugeles est dorénavant en sortie nationale en France depuis le 9 mars 2016, distribué par Sophie Dulac Distribution.

 

José Luis Rugeles © Rhayuela Cine José Luis Rugeles © Rhayuela Cine

 

Cédric Lépine :  Comment es-tu passé de Garcia, ton premier long métrage où vous dirigiez Damián Alcazar à Alias María ?

José Luis Rugeles : Damián Alcazar est à la fois un grand maître et un bon ami. Sa manière de travailler est tout à fait distincte des acteurs sur Alias María : il pense très vite et propose des compositions. Travailler avec lui c'est participer à un processus de créativité. Le travail avec les acteurs non professionnels sur Alias María était tout à fait distinct. Je ne leur ai jamais fait lire le scénario afin qu'il n'intellectualise pas leur personnage. Ce qui m'importait c'est qu'ils portent leur personnage avec leur cœur plutôt qu'avec leur réflexion. Après Garcia tourné à Bogota, je ne voulais pas me répéter et c'est pourquoi un tournage en forêt me convenait tout à fait. Je cherchais une forêt réelle où la guérilla et les paramilitaires avaient pu intervenir. J'ai tourné avec une équipe très réduite. Nous avons ainsi, avec mon équipe, appris à nous accommoder d'une nouvelle manière de réaliser un film. Après quelques essais en forêt, nous avons commencé le tournage. Toujours les choses se passent ainsi : il faut apprendre.

 

C. L. : Le film est dédié à votre mère et à toutes les femmes qui luttent.

J. L. R. : Je sens que les femmes ne luttent pas seulement dans le conflit armé. En Colombie, les femmes sont au centre des familles : c'est un matriarcat aux portes fermées. Autrement dit, de l'extérieur, les Colombiens paraissent machistes mais dans la vie privée, ce sont les femmes qui maintiennent les familles. Parfois, certaines femmes en lutte depuis le plus jeune âge sacrifient leur jeunesse pour leurs proches. Cet hommage inclut toutes ces femmes dans l'ombre qui permettent aux hommes leurs actions publiques.

 

C. L. : La forêt remplie d'insectes grouillant paraît plutôt inquiétante : que t'inspire-t-elle ?

J. L. R. : La forêt symbolise pour moi l'incommodité, la prison verte. Sa couleur finit par devenir monotone. J'ai entendu le témoignage d'un homme séquestré dans la forêt dont les geôliers l'ont conduit sans cesse d'un lieu à un autre : ensemble ils ont mangé et au final il ne se sentait pas différent d'eux puisque tout le monde était des prisonniers dans cette forêt. Parfois, les guérilleros dormaient même moins que lui parce qu'ils devaient maintenir la surveillance, de telle sorte qu'ils étaient moins bien lotis que lui. C'est une forêt où l'on ignore qui est en train de nous surveiller.

 

C. L. : Dans le traitement esthétique de la forêt, tu ne recherches pas le naturalisme.

J. L. R. : En effet, je recherche plutôt l'interprétation de cette forêt. Ainsi, la lumière blanche de la sortie de la forêt, symbolisant la liberté retrouvée est bien loin des personnages. Ce travail est le résultat d'une longue élaboration avec le chef opérateur Sergio Iván Castaño. Ainsi la forêt est quasi monochromatique par son vert omnipotent.

 

C. L. : Les femmes et les hommes sont en théorie soumis à un même régime égalitaire à l'intérieur de ce mouvement de guérilleros communistes. Mais peu à peu, on constate que les femmes sont encore sous les décisions des hommes.

J. L. R. : Durant les 50 ans qu'a duré la guérilla, les idéaux initiaux ont fini par disparaître. Je ne prétends pas m'attaquer à la guérilla mais bien plutôt à la guerre. J'ai eu l'opportunité d'écrire le scénario avec une ancienne guérillera. Si au début femmes et hommes semblent à égalité, au fur et à mesure le pouvoir prend le dessus. Je ne souhaitais pas me limiter à montrer les choses mauvaises de la guérilla. Je voulais partager différents portraits humains et en particulier celui de María dont le futur est incertain. La plupart des individus qui se battent ne savent pas pourquoi. Je pense que pour obtenir la paix il ne faut pas rester inactif.

 

 

Voir l'article sur le film publié au moment de sa présentation cannoise

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