Entretien avec Jario Boisier à propos de son film Le Retour de Fabiola, programmé en section Re(voir) au festival Cinélatino, Rencontres de Toulouse 2015.
Le Retour de Fabiola est votre premier long métrage. Il est construit et débute sur une ellipse puisque le passé de Fabiola n’est ni montré ni raconté.
Jairo Boisier : Quand on a envie de voir un film à la télévision, dans une salle commerciale ou dans un festival, on dispose souvent des informations sur le synopsis. Je pense que les deux tiers des spectateurs connaissent le passé de Fabiola mais, pour le tiers qui ne le connaît pas, il y a une histoire qui effectivement se dévoile petit à petit. Évidemment c’est une stratégie, afin de commencer le film avec un certain mystère, qui se dévoile peu à peu. À la moitié du film déjà, on le sait. J’ai utilisé cette ellipse parce que je n’avais pas envie de montrer explicitement le passé. Mon histoire commence après le passé. Le passé reste dans l’ombre, il devient un peu fantôme dans un présent qui se constitue comme un poids. Mais je ne voulais pas le montrer. Pourtant, au début, quand j’ai écrit le scénario, je me suis posé la question de savoir si je montrais et où je devais commencer. L’histoire existe avant mais le récit commence quand Fabiola descend du bus. Ce que je veux raconter, c’est le retour à l’origine. La stratégie de raconter petit à petit est aussi intéressante pour le public, qui entre peu à peu dans l’histoire.
Dans cette famille comme dans cette la société fermée de cette petite ville, plane implicitement l’idée de ce qui se dit et de ce qui ne se dit pas. Quels furent vos choix de mise en scène pour en rendre compte ? Comment avez-vous travaillé cette dimension avec vos acteurs ?
J. B. : Le non-dit est quelque chose de très fort culturellement au Chili. C’est une caractéristique du peuple chilien, à la différence du peuple argentin : les Argentins sont connus pour être plus explosifs et plus directs ; les Chiliens cachent plus les choses. Nous ne savons pas dire les choses directement. Cet élément a été très important pour moi au moment d’écrire le scénario. Le métier que cette femme faisait est un métier très perturbant pour beaucoup de gens. Le non-dit s’attache fortement à la perturbation liée à ce qu’elle a fait.
J’ai travaillé avec des acteurs professionnels disposant d’une solide expérience. À mon avis, à la différence de la télévision, le cinéma est un moyen où l’on peut cacher les choses. À la télévision c’est différent, puisqu’il faut donner plus d’informations. Le cinéma demande une concentration totale, on peut donc approcher différemment un récit. Pour moi, le non-dit a été un élément très important. Pour installer des situations dramatiques, il n’est pas nécessaire de parler. Il y a les regards, des réactions ou même des dialogues qui n’ont rien à voir, ce qu’on appelle le sous-texte.
Vous avez travaillé avec les actrices Catalina Saavedra et Paola Lattus qui incarnent d’une certaine manière le nouveau cinéma chilien, celui des années 2000. Parallèlement vous avez choisi l’acteur José Soza qui fait partie de l’ancienne génération. Comment avez-vous travaillé avec ces deux générations distinctes d’acteurs ?
J. B. : Chaque acteur a sa particularité. Je pense qu’une des missions quand on dirige des acteurs consiste à construire une relation particulière avec chacun. Moi, je préfère écouter, je travaille aussi avec l’intuition. Je n’impose pas une méthodologie rigide que j’essaierais d’appliquer avec tous. Ça a été très différent entre José, Catalina et Paula. José est l’un des acteurs les plus prestigieux du théâtre chilien. Il a fait beaucoup de télévision aussi, beaucoup de télénovelas. Catalina a également fait beaucoup de théâtre mais elle a fait plus de cinéma que José. Lui n’a pas fait trop de cinéma. Il avait alors une sorte de dette avec le cinéma. Mon admiration pour lui est très forte. Je savais que ce pourrait être dur de faire du cinéma parce qu’un acteur qui a travaillé durant trente ans à la télévision, garde des « tics ». Au cinéma c’est différent, on travaille avec le silence, avec l’intériorité. J’ai dû faire avec José beaucoup de répétitions avant le tournage. Avec Catalina non. Elle a fait beaucoup de cinéma et ça a été très très rapide avec elle. Au tournage José a été exceptionnel, je n’ai eu aucun souci avec lui. Il a été très discipliné, il est arrivé au tournage avec beaucoup d’assurance. Avec Paula, j’ai beaucoup parlé de ce que je voulais, avant et pendant le tournage. C’est la beauté du cinéma aussi, cette possibilité qu’il y ait des relations différentes entre tous. Catalina a eu moins besoin de moi.
Le titre choisi par le distributeur français, Le Retour de Fabiola, vient un peu en écho avec la parabole « le retour de l’enfant prodigue ». Dans la Bible, le père pardonne à l’enfant mais pas dans le film. Est-ce que, dans la réalité chilienne, la discrimination, un poids moral très fort font qu’on peut rejeter son propre enfant ?
J. B. : La première version du scénario s’appelait « fille prodigue », je l’ai changé par la suite. La société chilienne est actuellement dans une profonde transformation. Elle n’est pas la même de celle d’il y a 20 ou 30 ans : c’est une société plus mûre, où l’on discute plus et maintenant, cette situation pourrait être acceptée. Il y a un discours très fort sur la tolérance et la diversité mais il y a aussi des groupes très conservateurs, très résistants. L'Église aussi a du pouvoir, mais moins qu’auparavant. La société change : les nouvelles générations disposent d’une autre construction psychologique. En outre, ce film situe l’histoire dans un univers provincial qui est, comme en France aussi me semble-t-il, plus traditionnel, plus résistant à la modernité. Mais ce n’est pas généralisable : dans la société il y a des réalités très différentes. Ce qui s’est passé dans cette famille a été inspiré d’un cas réel. Dans le film, il s’agit d’une ville de 80 000 habitants. Cet univers est bouleversé par son retour. Les gens la regardent avec des yeux étonnés ; le rejet n’est pas très explicite mais on le voit par de petites choses.
En faisant de cette jeune femme la protagoniste de votre film, souhaitiez-vous interroger la place de la femme et de la jeunesse dans la société chilienne actuelle ?
J. B. : Fabiola a 30 ans, elle n’a pas réussi dans la capitale, c’est un échec personnel : elle se retrouve à 30 ans sans travail dans un monde difficile. Elle rentre chez elle pour se réfugier émotionnellement. C’est une étape de la vie aussi. Le film montre un cas particulier mais c’est très universel. Il y a des questions qu’on se pose à 30 ans, comme il y en a d’autres spécifiques à 20 ans et à 40 ans. À 30 ans, on commence à devenir adulte, à prendre des décisions. On cherche la stabilité, pas comme à 20 ans. Et pour une femme il faut aussi prendre en compte le cycle biologique : il reste 10 à 12 ans pour être mère. Quant au genre, le film l’aborde par la question du travail : Fabiola est une femme qui a une histoire et traîne une réputation : le patron veut coucher avec elle. Ceci se passe réellement dans le monde du travail : l’abus de pouvoir par la sexualité.
Ceci est énoncé dans le titre original : La jubilada (littéralement : la retraitée). Il y a eu le temps de la liberté et de la jeunesse puis à un moment ces illusions partent et Fabiola retourne dans sa famille, retourne à la tradition avec le regret de ce qui n’a pas pu avoir lieu en ville. La jeunesse chilienne des années 2000, en particulier avec le mouvement des Pinguinos, incarnait de grands espoirs de changements sociaux. Il en est ainsi un peu question dans votre film.
J. B. : C’est une retraite d’une vie qui n’a pas pu être possible mais aussi c’est se retirer d’une vie de succès et de la tentation d’une vie meilleure que celle imposée par les origines familiales, dans une ville de province. Il s’agit aussi de se retirer d’une décision. La retraite est très radicale, à partir d’une décision qui a été très radicale : faire du porno dans un pays très conservateur comme le Chili n’est pas anodin. L’important pour moi c’est de parler du retour, du moment où la biographie est très lourde. Mais en même temps, quand j’ai écrit le scénario, , je voulais traiter de quelque chose de très universel : on a tous fait des choses, dit ou non des choses, et notre entourage nous le rappelle sans cesse. En outre, dans une famille, il y a les attentes des parents : c’est plus ou moins normal. Et les parents sont super attentifs à détecter les erreurs des enfants.
Quelle est la place des parents vis-à-vis de leurs enfants dans la société chilienne actuelle ?
J. B. : Au Chili, la génération qui a entre 40 et 60 ans a été économiquement productive dans une démocratie capitaliste où il y a beaucoup d’emplois. Elle a travaillé beaucoup. Les adolescents sont différents : ils n’ont pas très envie de reproduire ce qu’ont vécu leurs parents. Au Chili, en 1990 c’était le retour à la démocratie. On était tous contents mais nous portons un héritage, celui de la dictature, héritage social et économique. La même constitution issue de la dictature a été conservée avec seulement quelques changements. Il y a eu des transformations mais les structures restent solides. C’est un système où l’exigence de travail est très, très forte. Ceux qui travaillent plus sont bien vus, ceux qui quittent leur travail à l’heure sont considérés comme des paresseux. C’est une culture à part entière. Mais les choses sont en train de changer : le Chili entre dans un moment très important, parce qu’il y a eu beaucoup d’abus et que les gens sont très impatients. Ils ne veulent pas vivre comme ils ont vu vivre leurs parents, les sacrifices, les efforts qu’ils ont dû faire. On entre dans une culture plus hédoniste.
Entretien réalisé par Marie-Françoise Govin et Cédric Lépine à Toulouse le 26 mars 2015, lors du festival Cinélatino