Entretien avec Léa Rinaldi, réalisatrice de "Esto es lo que hay"

Dans le cadre de la sortie en salles de son film « Esto es lo que hay – Chronique d’une poésie cubaine » le mercredi 2 septembre 2015, la réalisatrice Léa Rinaldi, a accepté de répondre à quelques questions. Le film a été distribué dans environ 25 salles, à Paris et partout en France dans tout le réseau Utopia. Pour la distribution, la réalisatrice a travaillé pour la première fois avec une jeune distributrice, Jane Roger, qui vient de monter sa société : JHR Films. 

Dans le cadre de la sortie en salles de son film « Esto es lo que hay – Chronique d’une poésie cubaine » le mercredi 2 septembre 2015, la réalisatrice Léa Rinaldi, a accepté de répondre à quelques questions. Le film a été distribué dans environ 25 salles, à Paris et partout en France dans tout le réseau Utopia. Pour la distribution, la réalisatrice a travaillé pour la première fois avec une jeune distributrice, Jane Roger, qui vient de monter sa société : JHR Films.

 

 © Laura Morsch Kihn © Laura Morsch Kihn

Que signifie « Los Aldeanos » ? Peux-tu expliquer le choix du titre et du sous-titre « Esto es lo que hay - Chronique d’une poésie cubaine » ?

« Los Aldeanos » ça veut dire les villageois. « La aldea » le village, ou plutôt le hameau. Et les habitants de ce hameau, c’est un peu comme un « crew », une bande, mais proche du peuple.

« Esto es lo que hay », ça veut dire « on fait avec ce qu’on a », ou « c’est tout ce qu’on a », ou « voilà ce qu’il y a », c’ est un peu comme un constat ; ou « c’est ça ou rien », mais « c’est ça ou rien » c’est trop négatif, il y a quand même un sens positif qui est « qu’on compose avec ce qu’il y a ».

J’ai choisi d’ajouter « Chronique d’une poésie cubaine » parce que je voulais garder le titre en espagnol, l’expression « Esto es lo que hay », et mettre un sous-titre qui définisse plus le film dans la mesure où c’est une vraie chronique que j’ai tourné sur 6 ans, de manière quotidienne. « D’une poésie cubaine » parce que je ne voulais pas le définir comme du hip-hop, parce que c’est trop réducteur, moi je les vois plus comme des poètes.

Qu’est-ce qui t’a amenée à tourner ce documentaire sur « Los Aldeanos » ?

Je connaissais bien Cuba pour y avoir vécu un an. J’avais terminé ma Maîtrise en littérature là-bas, sur « La représentation de la ville de La Havane dans la littérature d’exil », sur des écrivains contestataires comme Reinaldo Arenas, Guillermo Cabrera Infante, Zoé Valdés, etc. Donc je connaissais Cuba par sa littérature et sa contestation. J’ai décidé de partir faire ma maîtrise là-bas et ensuite j’y suis retournée énormément parce que j’ai adoré ce pays. C’est là que j’ai commencé à filmer, à collecter tant d’images. Moi je suis une documentariste, une documentariste qui n’écrit pas forcément ses scénarios mais qui collecte des séquences. J’ai collecté plein de moments qui me paraissaient intéressants et surtout, je me suis intéressée à ces personnes tout simplement parce que j’ ai eu la chance de les rencontrer. Tous mes documentaires partent d’une rencontre avec des « personnages de film ». J’ai vu dans la rue des mecs charismatiques… Je me suis d’abord, étrangement, intéressée à un personnage que j’ai remarqué dans la rue… Je me suis dit que ça devait être un chef d’une bande, d’un gang… Je me suis dit « Mais c’est qui ces gars ? ». Et il se trouve que le lendemain le hasard a fait que je les ai rencontrés à nouveau dans le cadre d’une interview. Je travaillais avec Gilles Peterson, un Dj anglais, et havana-cultura, qui est un site sur la culture cubaine, je faisais plein de reportages sur des artistes cubains. J’ai donc rencontré « Los Aldeanos » pendant ce reportage avec Gilles Peterson, le lendemain de cette rencontre dans la rue. Et là je me suis rendue compte qu’ils étaient non pas des chefs de gang (rires) mais des chanteurs hip-hop. Le jour où je suis allée chez lui (chez Aldo), il donnait une interview à la BBC. C’est là que j’ai commencé à filmer en cinéma direct, à le filmer tout de suite en situation, comme j’ai tourné à peu près tous mes films. C’est aussi à ce moment-là que j’ai appris que c’était un artiste contestataire, censuré, à ce moment là que j'ai pris connaissance de son message. Il m’a donné un CD de sa musique, donc j’ai pu écouter sa musique. Et surtout mes amis là-bas m’ont dit « Mais Léa, tu ne te rends pas compte de la chance que tu as de les avoir rencontrés, c’est notre héros, c’est le porte-parole de toute notre génération ! ». Donc il y a eu l’enthousiasme de mes amis, et puis la chance que j’ai eu de rencontrer le héros de « la révolution de la révolution », comme il dit. Donc j’ai d’abord eu accès à ce monde, et ensuite j’ai été témoin de plein de situations d’exclusion sociale.

A chaque fois que je partais faire un autre reportage, j’étais témoin d’une arrestation d’Aldo, ou un concert clandestin qui était annulé, etc. C’est ça qui m’a sensibilisée. Et ce qui m’a sensibilisée le plus c’est que, mis à part le fait d’avoir accès à ce « personnage de film » ou cet « artiste contestataire », j’ai vu de mes propres yeux la censure. En tant que Français, pour nous c’est impensable que pour une chanson on puisse t’emmener en prison, ou te retirer ton ordinateur. C’est ça qui m’a donné envie de témoigner, cette dictature qui muselle les artistes talentueux, et cette contradiction du fait qu’ils étaient suivis et extrêmement populaires. C’est très emblématique de Cuba pour moi. J’aime Cuba pour toutes ses contradictions et eux symbolisent vraiment cette contradiction, d’être écoutés par tout le monde et d’être à la fois censurés de toute part.

 

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Combien de temps as-tu passé avec eux ? Comment tes choix de mise en scène ont été influencés par la réalité filmée ?

Six ans, ça fait six ans que je les ai connu. Au départ , j ’ai simplement collecté des séquences. Je n’avais pas l’idée ni la prétention d’en faire un film pour le cinéma. Il se trouve qu’à chaque fois que je revenais à Cuba j’étais témoin de situations d’exclusion sociale. Il y a eu ces séquences tournées avec eux, marquantes. A partir du moment où j’ai décidé d’en faire un film, je suis revenue à Cuba, je leur ai dit que je voulais faire un film avec eux, que j’allais revenir 3 mois pour les suivre. Ils étaient d’accord. Puis je reviens à Paris et j’apprends une semaine après être revenue qu’on les laisse enfin sortir du pays, parce qu’ils étaient interdits de sortie du territoire, malgré moultes invitations dans les festivals internationaux. J’ai appelé Aldo et je lui ai demandé si je pouvais suivre leur tournée, parce que ça me paraissait aussi très intéressant de suivre leur chemin en dehors de Cuba. Ils étaient d’accord donc j’ai pu suivre leur tournée.

La difficulté dans ce type de documentaire c’est que tu dois être très réactive à ce qui se passe, et tu n’as pas forcément le temps de le produire. Tu peux toujours écrire un peu, etc., mais il faut surtout être disponible et concentrée sur le moment présent, sur l’histoire qui est en marche. Je n’ai pas eu le temps de le produire comme je voulais. Mais j’étais journaliste et reporter d’images indépendante, je faisais le son, l’image, donc je me suis dit que j’allais faire avec ce que j’avais et les moyens du bord, « esto es lo que hay », et je suis partie toute seule. Je n’ai pas changé de dispositif, mais j’ai cherché quand même à le produire pour pouvoir suivre cette aventure. Donc le temps de production a été long. Je n’ai pas suivi six ans en continu, mais ça s’est fait sur six ans. Je n’avais pas anticipé tout ça. Après la tournée je me suis demandée comment j’allais terminer mon film. J’ai pensé que ça serait génial de le terminer avec un concert officiel de « Los Aldeanos » à La Havane, mais je ne savais pas combien de temps ça allait prendre pour qu’ils soient enfin légitimés, et dans quelles conditions. Je ne savais pas non plus qu’ils allaient émigrer aux États-Unis. Donc la difficulté de production m’a mise dans une disponibilité, aussi, malgré moi, d’attendre que le scénario s’écrive. Même si j’avais une problématique, des personnages, une intention, ça m’a permis de suivre une histoire, une évolution, que je n’aurais jamais pu imaginer. Et c’est pour ça que j’aime le documentaire.

Bien qu’il commence et se termine sur la levée récente de l’embargo contre Cuba par les États-Unis, le film donne à voir une réalité très dure, la réalité d’un « pays-prison » dont il est presque impossible de sortir. Qu’en est-il aujourd’hui ? Et « Los Aldeanos », où en sont-ils ?

Via les médias on a l’impression qu’il y a eu un changement immédiat mais en fait c’est très très lent. C’est ce qu’ils disent au début du film, ça commence par l’annonce de la levée de l’embargo et ils disent bien que cela va prendre au moins 10 ou 15 ans, et que ce n’est pas tant l’argent qui va rentrer à Cuba ou la construction qui va faire changer les choses, mais la mentalité des cubains qui va être la plus difficile à changer. Eux sont partis aux États-Unis avant la levée de l’embargo, parce qu’ils ont une autre partie de leur famille là-bas. Ils sont contents d’être libres, de pouvoir voyager, aller et venir. Ils reviennent souvent à Cuba. Ils ont choisi de vivre aux États-Unis officiellement parce qu’ils peuvent gérer leur carrière là-bas. Ça ne veut pas dire qu’ils ont signé avec une maison de disque. Ils restent indépendants. Ils ont créé leur prod’, ils vendent leurs disques sur internet, et ça marche bien. Ils ne peuvent pas faire ça à Cuba. Ils ne peuvent pas contrôler les différentes sources de diffusion sur internet. Donc c’est aussi une liberté qu’ils gagnent, même s’ils ne vivent pas tous au même endroit aux États-Unis. Ce qu’ils pensent eux de ce rapprochement Cuba États-Unis ?… Pour eux, rien ne change encore aujourd’hui à Cuba. Il y a encore des emprisonnements. Ils ont un copain à eux qui est graffeur qui est en prison. Il s’appelle El Sexto. Il est en prison depuis maintenant cinq mois, parce qu’il est sorti dans la rue avec deux cochons, un nommé Fidel et l’autre Raul. Il a tagué sur les cochons dans la rue donc il est en prison. Les arrestations continuent. Il n’y a pas vraiment de changement du point de vue de la liberté d’expression. Maintenant, oui, il y a des capitaux qui arrivent, et des américains.

Concernant cette censure, t’attendais-tu à cela quand tu as commencé à tourner ? Comment cela a influencé ton projet de départ ?

C’est la censure qui m’a motivé à tourner. C’est que j’ai vu de mes propres yeux des arrestations, des concerts où l’on débranche le micro… Et puis surtout, ce n’était pas tellement eux, mais « Los Aldeanos ». « Los Aldeanos », c’est qu’ils représentent le peuple, les « villageois », c’est tout un clan, une famille, ils sont très nombreux. Ils ne sont pas suivis que par la communauté hip-hop, ils sont suivis par tout le monde, par des grands-mères, des intellos de 50 ans, etc. Donc c’est aussi de voir tout ce mouvement qu’il y a derrière eux qui m’a bouleversé. Et je ne m’attendais pas à autant de violence psychologique. Parce qu’en effet eux ils ne vont pas en prison, parce qu’ils sont trop populaires. Mais il y a un climat de peur, de tension, qui est très difficile, très violent.

Et puis surtout, ce qui m’a plu, c’est leur poésie, leur combat. Leur engagement, leurs mots, leur talent. Et je trouve que le hip-hop, enfin en tous cas eux, travaillent de la même manière qu’un documentariste. D’ailleurs ils le disent souvent dans leurs chansons : On est « reportando », c’est-à-dire qu’ils sont en train de reporter ce qui se passe au jour le jour. Un peu de la même manière qu’un documentaire, ils racontent ce qu’ils voient dans la rue. Il y a beaucoup d’observation et de psychologie. Et c’est vraiment une famille. Ce sont des personnages particuliers, des machos, des rappeurs, un monde un peu bizarre, que je ne connaissais pas vraiment, mais si tu fais abstraction de ça, du fait que tu es une femme, si tu mets ton ego de côté, et que tu apprends comment ils fonctionnent, ils sont hyper généreux. Ils m’ont introduite petit à petit dans leur monde. C’est une vraie famille, pleine d’espoir, de vie… C’est cette impulsion, cette créativité aussi, qui m’a donnée envie de créer. C’était comme des muses, finalement.

 


Est-ce qu’il y a autre chose dont tu voudrais parler, peut-être une anecdote de tournage que tu aurais envie de partager ?

Oui, peut-être sur la façon dont j’ai fait le film. C’est un peu comme un collage, comme du hip-hop. C’est mon premier long métrage de cinéma. J’ai fait d’autres documentaires avant, mais là je voulais donner une dimension cinématographique pour avoir le maximum de liberté, et rendre quelque chose qui ne soit pas trop didactique, donner ce côté « collage » et pouvoir vivre les choses avec eux. Et j’ai trouvé que c’était la meilleure manière de rendre le côté un peu surréaliste de Cuba, ce côté un peu patchwork, qui est aussi très hip-hop, un peu comme quand ils font leurs mix-tape. J’ai trouvé que cette manière de tourner était plutôt représentative de Cuba. Il y a le côté patchwork, parce que j’ai tourné sur six ans des petits moments par-ci par-là, mais aussi le fait de tourner la plupart du temps en cinéma direct, qui me permettait de capter les choses comme je le voulais… Parce qu’ils n’aiment pas les interviews, ils ont été trop manipulés par les médias, du côté cubain comme aux États-Unis… Eux, c’est une troisième voix, ils ne sont ni pour, ni contre. Mais il n’y a pas de place à Cuba pour ça, c’est soit tout noir, soit tout blanc, même si ils sont contestataires. Ils reconnaissent quand même les héritages de leurs pères, mais ils veulent des avancées dans leur pays, économiques, de liberté, etc. En tous les cas ce mode de cinéma était aussi très approprié pour vraiment donner une place à la musique, une place de narration. Et il n’y a pas besoin de connaître Cuba ou le hip-hop, ou de savoir qui sont « Los Aldeanos » (même si ça intéresse tous les États-Unis et l’Amérique latine parce qu’ils sont extrêmement connus. Ici personne ne les connaît.) pour aller voir le film. C’est une histoire universelle, d’immigration, de liberté d’expression, de rapprochements familiaux… C’est des familles qui sont séparées depuis des années… Donc ça peut toucher tout le monde.

Plus d’infos sur « Esto es lo que hay – Chronique d’une poésie cubaine » 

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Entretien réalisé le 24 août 2015 à Paris par Adeline Bourdillat

 

 

 

 

 

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