Anne Nivat-Daphné Collignon (1): «Il faut casser l'image des correspondants de guerre baroudeurs»

Deux femmes, Anne Nivat et Daphné Collignon nous parlent de Correspondante de guerre (Soleil), de textes et d’images, de rencontres, de journalisme, de rapport au réel et au récit. Toutes deux aiment les dialogues et les échanges, sous le signe des détails et des nuances.Entretien croisé.

 

 

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La bande dessinée semble décrire son propre processus créatif dans l’album, au-delà du parcours qui est celui d’Anne Nivat. Pourquoi ce choix ?

 

Anne Nivat : On a effectivement voulu décrire un cheminement. Dans mon travail, au sens propre comme au sens figuré, je chemine. Et ça nous est apparu comme une évidence, en dialoguant, en faisant connaissance, qu’il valait mieux que ce soit un processus vivant et non quelque chose de figé, d’arrêté. C’était volontaire dans le scenario.Dans ce portrait qui est fait de ce qu’est un ou une correspondante de guerre – masculin, féminin, pour moi c’est la même chose – ni arrêté, ni un mythe devant lequel il faudrait se prosterner, ni un statut. C’était justement ce qu’il fallait mettre à bas. Et je pense qu’on y est très bien arrivées dans cette bédé. Moi en étant sincère dans ce que je racontais et Daphné en ayant trouvé la manière de le mettre en images. Donc le mot que vous avez choisi est le bon, c’est un processus, un cheminement que cette bande dessinée.

 

Est-ce que dans cette mise en images il y a eu des moments un peu plus difficiles à illustrer ?

 

Anne : J’imagine qu’essayer de comprendre ainsi la vie de quelqu’un d’autre ce n’est pas facile. Il y a eu beaucoup d’écoute puis le choix de ce que l’on retient de cette écoute et enfin la manière, réfléchie, de le mettre en forme. C’est un processus que je connais bien, j’ai les mêmes difficultés dans mes livres : que choisir, parmi la somme d’informations, et comment prétendre que sa propre interprétation est la meilleure ? Et puis Daphné avait peur que cela ne me plaise pas – impossible puisque je ne renie rien de ce que je lui ai confié, elle était libre, je me voyais mal lui interdire d’utiliser ce que je lui avais dit …Mais à la lecture de la bédé, a posteriori, je trouve que le résultat est très proche du réel, de mon réel, qui est forcément très subjectif. Et c’est un très grand compliment, je recherche toujours dans mon travail la proximité d’une espèce de réalité que je ne prétends pas être la réalité objective. Mais être au plus près.Être au plus près, c’est le contraire du système médiatique d’aujourd’hui, du formatage, le contraire de la mise en scène : laisser la parole honnête, sincère, s’établir. Et c’est sans doute ce qui m’a le plus émue dans le résultat de cette bédé.

 

Justement, le monde de la bédé, vous vous en sentiez proche ?

 

Anne : Pas du tout, c’est un monde qui m’était totalement inconnu. C’est Daphné m’y a amenée. Je n’ai rien contre la bédé, je trouve ça formidable, mais ce n’était pas du tout proche de moi. Tant mieux, je pouvais de ce fait lui laisser toute la liberté possible et imaginable. Si elle m’avait dit vouloir écrire un livre sur moi, cela aurait été plus difficile parce que je connais.C’est comme dans mon métier, quand on me dit de prendre des photos ou de tourner, je ne sais pas faire, j’écris. Comme Daphné a choisi comme métier, comme vie, de dessiner. Alors, forcément, je lui fais confiance.

 

Dans le livre vous racontez vos rencontres. Vous montriez votre travail au fur et à mesure à Anne, ou elle a tout découvert à la fin ?

 

mini-30930526collignon-jpg.jpgDaphné : Il y a eu une étape de scénario assez longue, les rencontres, les échanges, l’écriture. Ensuite, le crayonné et la finalisation, plus rapides. Anne a tout suivi.

 

mini-73865265nivat-jpg.jpgAnne : Les dessins, je les ai vus en plusieurs fois, ils sont magnifiques. Daphné a beaucoup travaillé à partir de photos de mes voyages, que généralement personne – sinon mes proches – n’a vu, et c’est incroyable pour moi de voir ces gens dessinés, ces compagnons de route.Ou ce dessin qui reproduit un détail de l’entrée de mon appartement à Paris, cet appartement rempli de tout ce nomadisme, de tous ces pays.Le détail compte énormément pour moi et pour Daphné aussi, puisque voilà ce qu’elle dessine. Je ne lui ai jamais demandé de procéder comme ça et c’est la bonne surprise que j’ai eue en ouvrant la bédé.Ce que j’aime dans cette bande dessinée, c’est que, comme dans un article, il y a différentes manières d’entrer. Les dialogues, qui sont de la bande dessinée un peu plus « classique » si je comprends bien, des dessins, des photos, des carnets et tout cela donne un rythme extrêmement vivant, proche d’un parcours, avec différents rythmes.

 

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A ce propos, vous dites toutes les deux habituellement plutôt vous effacer derrière vos sujets, les personnes, et là vous ressentez comment le fait d’être au centre et même devant, dans le titre du livre ?

 

Anne : C’est vrai que tous mes livres sont des livres sur des gens, pas sur moi. C’est pour cela que lorsque Daphné et Clothilde, de Soleil, sont venues me voir pour m’exposer le projet, je me suis demandé quel intérêt cela aurait. Et Daphné m’a convaincue en m’expliquant que je serais le fil rouge de ce livre.

 

Daphné : Mais ce n’était pas gagné. Anne me posait des questions et moi je ne savais pas du tout encore précisément ce que j’allais faire…

 

Anne : Cela dit, quand je pars en reportage, je ne sais pas du tout non plus ce que je vais trouver, donc je comprenais parfaitement, je ne lui demandais pas de me dire à l’avance ce que cela allait être ! Ça m’est arrivé, pour la télé, qu’on me demande que le scénario soit écrit à l’avance, et c’est impossible ! Donc je l’ai laissée faire, et si ça n’avait rien donné et bien cela n’aurait rien donné, on aurait arrêté le projet.

 

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Ma question était plus précise : cela vous fait quoi de devenir un personnage de bande dessinée, de se voir représentée physiquement ?

 

Anne : Je ne suis pas devenue un personnage de bande dessinée (rires). Euh… oui, c’est bizarre, en fait je me dis que maintenant je ne dois plus m’arrêter… j’existe dans une bande dessinée dont je sais parfaitement qu’elle sera utilisée par des écoles de journalisme, des collèges, des lycées – mes livres le sont déjà – ce qui fera de moi une espèce de « modèle » – je ne me considère pas comme cela, mais c’est ce que cela produit –, un exemple de manière d’exercer ce métier… ça met la pression. Un peu comme quand j’ai reçu le Prix Albert Londres, en 2000. Cela oblige à continuer au même niveau, et même à un niveau encore supérieur. Mais c’est bien, parce que comme cela est dit dans la bande dessinée, il y a des hauts et des bas dans ce métier, on se demande à quoi cela sert, pourquoi on fait ça, quel sera le prochain livre, le prochain pays, comment aller contre l’indifférence des gens qui en ont marre de ces conflits…Cette rencontre est arrivée à un bon moment pour moi. Dans mon dernier livre, Bagdad zone rouge, je parle beaucoup de tous ces doutes, mais le voir en bédé, dans un autre media, une autre manière de s’exprimer et qui va toucher les gens différemment, c’est formidable. C’est ce qui m’intéresse, c’est ce qui fait le métier de journaliste : toucher les gens, partager. Je n’écris pas des romans, je vais sur le terrain pour raconter ce que j’y ai vu, je suis incapable d’inventer. Et en revenant, je partage. La bédé est un autre type de partage.

 

D’ailleurs, dans la préface, vous parlez de la bande dessinée comme « introspection ». Avez-vous appris des choses sur vous-même ?

 

Anne : Cela m’a donné la possibilité de parler de moi. Ce que je ne fais pas dans mes livres. J’en ai écrit huit. Et on me dit parfois que je devrais davantage me mettre en scène, parler de moi. La mode est à ça. Je n’y arrive pas vraiment, j’ai trop de choses à dire sur les gens que j’ai vus…

 

Daphné : Mais tu es quand même là même si tu ne te mets pas en scène. Dans Bagdad zone rouge par exemple.

 

Anne : Oui. Forcément. Quand je travaille sur le Tchétchénie, pour Libé, si je décris c’est que j’ai vu. Ce n’est pas la peine de le dire.Donc, oui, j’ai dit des choses dans cette bédé que je n’ai pas écrites dans mes livres. Parce que ce n’était pas le sujet, que je n’avais pas à raconter ce qui se passait en marge de l’actualité déjà très chargée que je décrivais. Cela dit, c’est marrant parce que cela fait presque dix ans que je suis correspondante de guerre et plus ça va plus je dois expliquer pourquoi je le fais.

 

Vous le dites d’ailleurs dans le livre, que les patrons de presse, les éditeurs attendent de vous une image de correspondante de guerre, de baroudeuse…

 

Anne : Je dirais que c’est davantage encore l’image qui a été forgée par les correspondants de guerre eux-mêmes et leur représentation en télé et ailleurs auprès du public. Et je trouve qu’il faut casser cette image. Je fais beaucoup de conférences en France et ailleurs, à l’occasion de la sortie de mes livres, et je rencontre beaucoup de gens. Certains jeunes me demandent comment on devient correspondant de guerre… On a l’impression que pour eux il suffit d’avoir un diplôme de telle ou telle école de journalisme qui garantirait le statut et tout ce qui va avec. Ce n’est pas du tout ça ! Il faut construire sa propre manière de travailler, ne pas avoir peur d’aller à l’encontre du système médiatique, dont je suis sortie, justement, pour mieux fonctionner en parallèle. Tout ce que je dis dans cette bédé et toute ma production littéraire n’existeraient pas si j’étais salariée d’un journal. Quand on est salarié d’un journal, on ne peut pas partir aussi longtemps, aussi librement. Je ne dis pas que ce n’est pas bien, je dis simplement qu’il y a de la place pour tout le monde et qu’il faut oser le faire de façon différente.Même l’étiquette de « grand reporter », je suis obligée de l’accepter mais je ne suis ni grande ni petite reporter, journaliste, oui, et encore je n’ai même plus de carte de presse donc si on part dans les définitions, je ne sais même pas si je suis journaliste ! Je suis auteur de livres mais pas écrivain, ce n’est pas de la littérature mais de l’histoire immédiate. Je suis un intermédiaire, une éponge. J’aime cette idée d’écouter tout ce qu’on me dit pour pouvoir le reproduire, le transmettre, sans rien ajouter, sauf l’inévitable subjectivité de la personne qui est curieuse, s’intéresse à quelque chose.

 

Daphné : Quand on lit tes livres, ils sont moins centrés sur la guerre que sur les gens, des histoires de gens dans la guerre…

 

Anne : Oui et pour mon dernier livre, Bagdad Zone rouge je craignais que les gens disent « encore un livre sur la guerre !, on en a ras le bol d’entendre parler de tous ces morts, tous les jours, ça devient un produit, on sait qu’il y a la guerre ». Et ce que tu dis est vrai, Daphné, je ne parle pas seulement de la guerre, je me centre sur les gens, la manière dont ils parlent de cette guerre, leur capacité à vivre, en partageant ce quotidien, simple, sans scoop…

 

Daphné : D’autant que les gens s’intéressent vraiment à ce qui se passe là-bas à travers des romans, Les Cerfs-volants de Kaboul…or ce que tu fais est entre le roman et le reportage. Tu es dans une réalité qui est vérifiable, absolument pas romancée et tu racontes les histoires des gens. C’est ce qui plaît, je pense. Le prix Goncourt est afghan aussi…

 

Anne : Je l’ai rencontré chez Pivot. J’étais invitée pour Chienne de guerre et Atiq Rahimi pour un magnifique roman, bien mieux que Syngué Sabour, Terre et Cendres, écrit dans sa langue maternelle, subliment traduit, un livre sur la guerre en Afghanistan. A l’époque, il n’avait pas du tout été remarqué… comme quoi le système médiatique… Daphné : Bagdad Zone rouge, ce n’est ni du roman ni du reportage road movie… Tu es dans la psyché des gens.

 

A suivre...

 

 

Propos recueillis par Dominique Bry & Christine Marcandier-Bry

 

 

Prolonger : Correspondante de guerre, article dans Comic Strip

 

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