La Voie et les vertus de Philippe Francq (1)

C’est sur les Champs Elysées et une banquette accueillante au premier étage du Fouquet’s que j’ai rencontré Philippe Francq, le dessinateur de Largo Winch. La projection presse du film tiré de la série, dont la sortie en salle est annoncée pour le 17 décembre prochain, vient de s'achever.

C’est sur les Champs Elysées et une banquette accueillante au premier étage du Fouquet’s que j’ai rencontré Philippe Francq, le dessinateur de Largo Winch. La projection presse du film tiré de la série, dont la sortie en salle est annoncée pour le 17 décembre prochain, vient de s'achever.

 

Le dernier tome de la série Largo Winch, le seizième, La Voie et la vertu, est, lui, en librairie depuis hier. Cette double actualité de Largo Winch sert de point de départ à cette interview…

Extrait audio de l'interview de Philippe Francq pour Mediapart

Mediapart

30285924img-0018-jpg.jpg© DB

 

Bonjour Philippe Francq et merci de nous recevoir. Tout d’abord des questions sur la série Largo Winch. Qu’est-ce qui a changé, selon vous, entre le Largo Winch des débuts, entre le tome 1 et le tome 16, le Largo Winch de 2008 ?

 

Si on parle d’un point de vue purement graphique, énormément de choses parce que j’ai commencé cette série il y a dix-neuf ans, j’avais à l’époque quatre albums, on va dire en tant que professionnel derrière moi et quand j’ai été trouver Jean Van Hamme, je ne pensais pas qu’il allait me proposer une série, je pensais que c’était pour un album, un one shot et j’étais encore dessinateur débutant. Il y avait beaucoup de choses que je ne maîtrisais pas et certainement dans Largo parce que j’étais amené à dessiner des choses que je ne comprenais pas complètement. Moi le monde des affaires, de la haute finance, des big boards dans des sociétés, des bureaux, tous ces trucs-là, je n’avais jamais vraiment approché, ni de près ni de loin, je n’avais peut-être même pas de costume à l’époque ! ce qui fait que je les ai dessinés comme je pensais un peu devoir les dessiner. Il y a plein de faiblesses à mon avis dans les premiers Largo, le 1, le 2, le 3, ça commence à se régler dans le quatrième, et j’ai fait quelques progrès dans le traitement des choses.

 

Il y a un autre truc qui me paraît maintenant évident avec le recul, c’est que je n’arrivais pas à trouver un angle d’attaque pour magnifier les villes et les univers urbains, chose que fait très bien par exemple François Schuiten dans Les Cités obscures, moi il me semblait nécessaire d’y ajouter de la végétation, pour que ce soit joli et agréable à voir, et en observant un petit peu la manière dont je dessine ces derniers temps, c’est quelque chose dont je me suis complètement affranchi, je parviens à trouver un intérêt dans ces villes, qui ne sont pas toujours très belles, ça dépend où on est mais il y a des angles, il y a des couleurs à rajouter probablement en trichant un peu avec la réalité ou en les concentrant à un endroit parce que c’est vrai qu’entre ce que je prends en photo et ce que je dessine dans l’album j’essaie de faire un condensat de plusieurs endroits, j’essaie de les réunir en une seule image pour en sortir une image standard d’une impression générale que j’ai eue de Hong-Kong, de New York…

 

Donc c’est de la photographie d’abord ?

 

C’est de la réalité aménagée. Il y a mille trucs pour y arriver. C’est quelque chose que je n’arrivais pas à faire quand j’ai commencé à travailler sur la série. Et maintenant, le trait s’est affermi, je pense que je suis sur la bonne voie (rires), maintenant que j’ai réglé certains petits problèmes de dessin des débuts, je passe beaucoup plus de temps sur les personnages, en fait, sur la création et la réflexion sur les personnages, un peu secondaires, parce que les rôles le sont parfois un peu, stéréotypés, ça c’est propre au scénario et quand on le transforme graphiquement, ce scénario, il faut essayer d’atténuer ces stéréotypes qui sont nécessaires dans l’histoire mais on peut utiliser souvent des personnages à contre-emploi par exemple et c’est là que cela devient intéressant, le scénario en devient plus riche et cela complexifie aussi la psychologie de ces personnages. Ces trucs-là, j’essaie de les améliorer au fil des bouquins.

 

En parlant des personnages, vous avez des personnages préférés, parmi les récurrents ou non récurrents de la série ?

 

Oh, j’en ai plusieurs. Il y a d’abord les amis de Largo, Simon et Freddy, deux personnages que j’aime autant si ce n’est plus que Largo lui-même. Et c’est souvent le cas, je connais d’autres dessinateurs qui sont dans le même cas. (rires). Et il y a des personnages en or, style Miss Pennywinkle, Dwight Cochrane qui est à mon sens encore supérieur, en tout cas ce sont des personnages qui, chaque fois qu’on les confronte à quelques autres comme par exemple Simon, permettent un contraste tellement saisissant, un dialogue bien décalé, ça provoque évidemment le sourire, des moments d’humour dans ces histoires qui parfois en manquent un peu. Et ce sont ces personnages hauts en couleur parfois un peu trop guindés qui déclenchent ça. Y’a Silky la petite pilote aussi, avec Simon, c’est une petite récréation le temps d’une page…

 

L’antagonisme entre les deux personnages ?

 

Oui, l’antagonisme, elle lui pique toutes ses conquêtes potentielles, et forcément ça énerve !

Vous avez parlé de couleurs, chaque séquence a une couleur dominante…

 

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Oui, j’aime bien que la couleur soit un indicateur de lieu, ça permet au lecteur, quand on change de séquence de tout de suite identifier, de voir qu’on a changé de séquence, on est dans un autre lieu. Il y a certains dessinateurs qui aiment bien donner une teinte générale à leur album, comme Philippe Berthet, en travaillant avec des camaïeux par exemple, j’aime bien, c’est très beau mais j’ai pris un parti différent, c’est de donner à la couleur une fonction dans la narration, pas esthétique mais plutôt pratique, elle sert de reconnaissance, et systématiquement quand on change de lieu, d’endroit, on en change la couleur dominante.

Vous avez cité deux dessinateurs, ça me permet d’en venir à la question des influences. Vous pouvez nous en parler ?

(Rires) Oh, oui, j’en ai quelques-unes, ce serait malheureux que je n’en aie pas. Influences veut dire aussi que l’on a apprécié le travail de ses pairs, des gens qui dessinaient quand on n’était pas aux commandes, pas encore dessinateur professionnel et qui donnent envie d’un jour le devenir. Je pense que si je n’avais pas été marqué par Hergé, Franquin et Hermann, je n’aurais peut-être jamais fait de bande dessinée. C’est sûr. Voilà, j’accepte, je reconnais et j’avoue que j’ai beaucoup copié de là. Et après, pourquoi est-ce qu’on s’en détache à un certain moment, je pense que c’est la quantité de travail et la quantité de dessins qu’on fait qui fait qu’on a un style. J’ai toujours cru que je n’en avais pas et je ne signe jamais mes dessins et les gens les reconnaissent malgré tout ! donc, quand même, il doit y avoir, dans mon dessin, quelque part, une patte, qui m’est propre. Mais j’en suis un peu inconscient, c’est en entendant les réflexions de certaines personnes que je me rends compte que je suis arrivé à avoir un style. C’est quelque chose en même temps qui me semblait totalement impossible. Parce qu’il y a des dessinateurs qui le cherchent, qui le veulent désespérément et qui ne parviennent pourtant jamais à se détacher du dessinateur de référence. Et je pensais être plutôt dans ce cas de figure-là. Mais apparemment, avec les années, sans le vouloir…

 

Est-ce que c’est le scénario qui s’y est prêté, c’est le personnage, c’est l’aventure avec Jean Van Hamme ?

 

L’aventure avec Jean est à mon avis déterminante, je pense que si je n’avais pas eu la chance de travailler avec lui et sur des histoires aussi intéressantes, particulières, je pense que je n’aurais pas eu une motivation suffisante pour faire des progrès dans mon dessin. C’est déterminant. C’est le fait d’avoir une histoire passionnante, avec des personnages intéressants, c’est ça qui me motive. Après, concernant les choses à dessiner, il y a dans chaque album des trucs que je n’aime pas faire, il y en a d’autres que j’aime faire, d’autres où il y a une vraie excitation parce que c’est la première fois que je suis amené à les traiter. Mais le travail de la bédé est fait de ça aussi, d’obligations, on trouve sa liberté dans les contraintes, la bédé c’est très contraignant parce qu’on est obligé de se coller dans un chemin qui est tracé par le scénariste.

 

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© DB

Justement, quelle est votre marge de liberté par rapport au scénario de Van Hamme, vous modifiez, vous aidez ?

Je ne modifie pas le scénario de Jean. Ni dans les textes ni dans les intentions. En revanche ce qu’il m’arrive souvent de faire, c’est de magnifier les situations qu’il avait imaginées au départ. Par exemple le building Winch dans le tout premier bouquin, il fait 24 étages et dans le suivant, il en fait 54… C’est une manière de donner, graphiquement, un peu plus de crédibilité à ce qui avait été écrit. Ça m’arrive souvent et ça arrive encore dans le dernier il y a plein de choses que j’ai un peu transformées, gentiment mais dans un sens toujours positif. C’est comme quand un tueur reçoit le prix de son contrat et qu’on dit 5 000 dollars pour liquider quelqu’un. Qu’est-ce que ça coûte au scénariste de mettre 100 000 dollars ou un million de dollars, c’est pas lui qui paye ! (rires) Donc autant en mettre suffisamment pour que ce soit crédible, en dessin et en scénario, ça ne coûte pas grand-chose de plus. Voilà, ça ce sont de petites choses qui font partie de mes attributions, parce que je suis quand même, ça c’est Jean qui le dit, ce n’est pas moi, le directeur graphique de l’album…

 

Qu’y a-t-il de nouveau, sur ce tome 16 par rapport aux autres, il y a des choses que vous n’aviez jamais dessinées ?

Je pense que je n’ai jamais dessiné une ville de cette manière ! (rires) Parce qu’on l’a quand même sous toutes les coutures. Je voulais, un peu comme dans Voir Venise… Et mourir, montrer la ville sous tous ses angles. En bédé, on est limité en nombre d’images, on ne peut pas en mettre plus que ce que le scénario en demande, mais de temps en temps on peut jouer avec ça, on peut réduire certaines images que l’on pense moins nécessaires et profiter de cette place que l’on gagne pour agrandir certaines autres, c’est ce que je fais de temps en temps. Mais c’est quand même la première fois que je peux montrer d’une manière aussi large une ville. On a des vues aériennes, des vues de circulation au ras des trottoirs. J’ai montré deux aspects de Hong-Kong, un très connu qui est la ville et l’autre, moins connu qui est l’autre versant de l’île, la jungle et les plages de sable blanc. Bon, c’est ailleurs en mer de Chine, dans les petites îles qui entourent Hong-Kong mais c’est exactement comme ça, c’est très fidèle à la réalité. Et c’est étonnant parce qu’on s’imagine que Hong-Kong couvre toute la surface de l’île alors qu’il y a réellement des animaux sauvages à quelques centaines de mètres des hautes tours.

 

Pour rester sur l’espace urbain, je voulais parler de la mention des marques, sur les voitures, les ordinateurs. C’est dans un souci de réalisme ? C’est lié à l’univers de Largo Winch, du commerce, des échanges ?

 

C’est lié à une volonté de coller au monde qui nous entoure. Quand j’ai un ordinateur à dessiner et que je vais sur Internet voir un peu quels modèles existent, il y en a un qui me frappe plus particulièrement parce que le design de cet ordinateur me plaît. Celui de Sony, le Vaio était intéressant parce que, comme j’avais plein de plans avec le capot de l’ordinateur ouvert et que sur la plupart des ordinateurs portables il n’y a rien de marqué et ce couvercle est un peu idiot sans rien. Donc ce n’est pas du tout pour faire de la pub à Sony, à cette marque particulière plutôt qu’à une autre. Il m’est arrivé d’y mettre parfois plutôt la pomme parce que moi j’ai des Macintosh, mais c’est toujours plus agréable quand on peut mettre un logo que les gens reconnaissent. Et ça participe à la crédibilité de tout ce qui entoure les personnages, dans cet espace de fiction qui n’est pas vrai mais on se sert des éléments de réalité pour étayer notre fiction.

 

Dans les rues de Hong-Kong, il y a beaucoup de panneaux, mais je ne sais pas toujours ce qui est marqué dessus. Alors j’ai choisi des rues avec un mélange de panneaux avec des marques américaines et des panneaux en chinois. Mais Hong-Kong c’est une ville très européenne. C’est ce que je montre avec le centre commercial, notamment, quand Largo s’évade, c’est un centre commercial comme on pourrait en trouver ici à Paris, ou n’importe où ailleurs, en Occident. On ne comprend pas qu’on est en Chine. D’où la surprise, d’autant plus grande de Largo… On voit des Chinois se balader mais il y a beaucoup d’Européens aussi…

 

Pour rester sur les signes graphiques, Simon porte un peignoir sur lequel est inscrit « Blue Lotus »…

 

(P. Francq éclate de rire). C’est une référence au Lotus bleu. C’était fait exprès. (Il rit toujours). Les bouquins sont émaillés de références comme ça.

 

J’ai cru voir Jean Van Hamme un jour…

 

Oui en avocat de Largo. Il fait l’introduction du numéro 17. L’avocat de Largo réapparaît, sous les traits de Jean évidemment, puisqu’il ne change pas d’avocat tous les jours. Je trouve que c’est un clin d’œil assez intéressant. Quelle personne est mieux placée que Jean pour défendre son personnage ? Il me paraissait évident que l’avocat de Largo devait avoir les traits de Jean Van Hamme. C’est quand même lui qui le sauve en général du merdier dans lequel il l’a fourré ! (rires)...

 

 

 

A suivre...

 

DB

 


 

* Des Villes et des femmes (dessin), avec Bob De Groot (scénario), Dargaud (1987, 1988) ; Léo Tomasini (dessin), avec Francis Delvaux (scénario), Dargaud, 1988, 1989.

 

** Yoni, trois albums chez Dupuis, Les Exploits de Poison Ivy (Dargaud).

*** Tomes 9 et 10 de Largo Winch.


 


 

Entretien réalisé par Dominique Bry - Novembre 2008

 

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