Au centime près

Américain à Paris, auteur et comédien de stand up, John von Sothen contribue régulièrement aux «GQ Magazine» américain et français. Il écrit également pour la télévision (Canal+, MTV). Il entre par la petite monnaie dans l'aventure Compliquons les intrigues.

Américain à Paris, auteur et comédien de stand up, John von Sothen contribue régulièrement aux «GQ Magazine» américain et français. Il écrit également pour la télévision (Canal+, MTV). Il entre par la petite monnaie dans l'aventure Compliquons les intrigues.

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Quand j'achète quelque chose en France, je me retrouve souvent dans la situation pénible de ne pas pouvoir fournir le compte exact, ce qui n'est ni compréhensible ni acceptable pour la plupart des caissières que j'ai rencontrées.

L'autre jour, je mets sur le tapis une bouteille de Badoit et un paquet de noix de cajou pour la somme de 3 euros et 67 cents. «Vous avez la monnaie, monsieur ?» me demande ma caissière tout à fait sérieusement.

«Ah non, désolé, je n'ai pas 67 cents», ai-je ri, trouvant que sa demande était un peu excessive. Mais elle ne riait pas du tout. Regard brun froncé vers son tiroir caisse. «Vous êtes sûr ?» insiste-t-elle, les yeux rivés sur les poches de mon manteau.

«Bah je peux vérifier, si vous voulez» dis-je dans un soupir, un peu agacé, pensant que ça la gênerait, ce qui était impossible, et sortant donc finalement ce que j'avais. 15 cents.

«Ça va pas nous aider», dit-elle.

Elle a fini par me rendre la monnaie sur un billet de 5 euros, sans un merci, sans un au revoir, juste un «la prochaine fois, je serai moins coulante» dans le regard.

Et ça arrive tout le temps. Au point que je suis devenu obsédé par ce compte exact. Quand je ne l'ai pas, j'ai l'impression d'être irresponsable et inorganisé, inconséquent, même, et quand je l'ai, quand j'ai ces 57 cents, 58, 59, Oui !! j'ai l'impression que le ciel m'est favorable et que mon destin est entre mes mains.

La joie d'avoir le compte exact va bien au-delà du plaisir de le coller dans la main de la caissière. Il y a un sentiment de contrôle, qui provient d'une compréhension des évènements et des situations – d'où naît la sagesse.

Mais ces moments sont rares. La plupart du temps, je fouille dans toutes mes poches les unes après les autres, je fais tomber mes gants en essayant de rattraper mon iPod qui a glissé de ma veste tandis qu'attendent, douloureusement, la file et le monde.

Pour essayer de m'aider, ma femme m'a offert un de ces portefeuilles avec un petit porte-monnaie sur le côté, vous savez, un de ces objets anti viril qu'aucun homme ne s'achèterait jamais lui-même mais dont il finit par ne plus pouvoir se passer – un peu comme un cabas.

J'ai aussi décidé de prendre l'initiative d'annoncer tout de suite mon problème à la caissière, pour qu'elle ne puisse pas dire que je ne l'avais pas prévenue. «Avant de vous demander une baguette, je voulais que vous sachiez que je n'ai pas la monnaie. Désolé. J'ai dix euros, pas un euro cinq. Ça ne se reproduira pas.»

Les caissières apprécient immensément, pas parce que vous avez été honnête, mais parce qu'elles vont maintenant pouvoir vous humilier publiquement. A elles de prendre leur temps pour farfouiller dans la caisse et trouver votre monnaie, vos 8 euros et quatre-vingt quinze centimes. A elles de bien vous les sortir en pièces de 50 et même de 1 et 2 centimes, juste pour que vous quittiez la boulangerie les poches lourdes en brinquebalant comme un cowboy avec ses éperons, avec l'air d'une tirelire humaine.

Aux Etats-Unis, on ne se trouve pas dans ces situations épineuses, sans doute parce que la culture consumériste repose tant sur des transactions rapides pour le commerçant et indolores pour le client. Dans les supermarchés, la monnaie jaillit d'un petit toboggan comme si on était dans un parc d'attraction, en synchro bien sûr avec vos sacs miraculeusement remplis par la caissière ou son assistant. Tout ce qu'il reste à faire est de sourire et saluer. Sourire et saluer.

En France, ça n'est pas la même histoire. Evidemment ça commence avec mon problème de manque de monnaie, mais ça fait vite boule de neige avec le prédateur menaçant derrière moi qui pose impatiemment ses courses sur le tapis, en les mélangeant avec les miennes. Le temps que j'aie payé et reçu ma monnaie avec les billets, les pièces et le ticket de caisse largués tout ensemble dans ma main et que je dois ensuite vite enfoncer dans ma poche, le profiteur de derrière s'est déjà glissé devant, et il emballe ce qui m'a bien l'air d'être mes courses ! Bien sûr c'est à ce moment que je réalise que les sacs sont payants, et qu'il va falloir que je refouille dans mes poches pour trouver les 43 centimes qu'ils coûtent. «Il n'y a pas d'autre solution ?» Je suis en plein désespoir. «Un chariot», dit la personne qui est en train de me prendre mes courses.

D'une certaine façon, la crise actuelle nous révèle l'ampleur du changement, de la génération «chaque sou compte» (celle de mes grands-parents, celle de la Grande Dépression) à la génération carte de crédit, PayPal et prélèvement automatique, toutes choses qui ont fait de l'action d'acheter, quelque chose de plus rapide et plus facile, tout en atrophiant en même temps notre sens de la valeur de l'argent.

Peut-être que la caissière a raison. C'est bizarre que je ne sache pas combien d'argent j'ai dans ma poche, et le fait que je ne me soucie même pas de regarder en dit long. Au fond, si je n'ai pas envie de mettre mes pièces sur le comptoir pour les compter centime par centime (parce que je suis quelque part au-dessus de ça), c'est moins parce que je suis pressé que parce que je n'ai pas envie d'avoir l'air de compter, justement. Et ça c'est inquiétant –quand pour se sentir «riche», on ne doit pas savoir combien on a.

C'est exactement cette logique, aux plans micro et macro économiques, qui nous a mis dans la situation où on est. A part les caissières, on dirait que personne ne veut s'embêter à compter la monnaie.

En 2009, pour soulager avec le programme TARP (Troubled Asset Relief Program) les banques malades mais «trop grosses pour tomber», le Président Obama a augmenté le déficit américain (financé par les contribuables donc) de plus de 700 milliards de dollars. Malheureusement, le coût exact pour chaque contribuable n'a jamais vraiment été évoqué, et personne n'a l'air d'avoir envie de poser de questions.

Ici, le «grand emprunt» du Président Sarkozy a été salué comme le moyen de donner la flexibilité qui entraînera le retour de la croissance en France. Ah. Mais la dette exacte, sa durée, son coût, le montant à payer par chaque foyer français ? Tout ça reste très flou.

C'est ironique qu'avec toutes les réformes et les mesures drastiques exigées dans le menu détail par le gouvernement de Nicolas Sarkozy, pas une fois on ne s'aventure dans le détail de combien d'argent exactement on économise avec toutes ces suppressions de postes ou ces mouvements sur l'âge de la retraite. Probablement parce que regarder des choses aussi humaines que les emplois, les carrières ou la retraite (qui sont beaucoup, en fait de détails, pour la personne concernée) à travers le prisme de modèles financiers et de projections de coûts ne paraît pas très opportun, ni humainement ni politiquement. Et puis ils misent sur le fait que de toutes façons on ne veut pas vraiment le savoir. Compter chaque centime sur le comptoir, ça ne semblerait pas très élégant, ça ne fait pas «riche». Ça ferait désespéré et misérable. Indigne d'une France qui doit mener l'Europe.

Donc j'imagine que je devrais être content que les caissières en France continuent le combat, et m'aident, nous aident, à garder la main sur ce qu'on dépense, sur ce qu'on a, et sur ce que ça vaut. Malheureusement tout le système est parfaitement huilé pour que surtout on ne compte pas, du moins pas avant qu'il soit trop tard.

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