Ma France, tu la kiffes ou tu la quittes

Une adresse de Lotfi Bel Hadj, président de l'Observatoire économique des banlieues, à ceux qui voient au Quick halal ou sous le voile des «Français de trop».

Une adresse de Lotfi Bel Hadj, président de l'Observatoire économique des banlieues, à ceux qui voient au Quick halal ou sous le voile des «Français de trop».

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« La France, on l'aime ou on la quitte »...La phrase a fait mouche. Mouche, parce qu'elle a exalté ce qu'il y a de plus pitoyable en l'homme. La peur de l'autre, l'ignorance, la bassesse. Mouche aussi parce que la violence et la duplicité de l'injonction ont donné la nausée à beaucoup d'entre nous. Nous qui ? Des Français et des « pas assez » Français, tous attachés à ce pays, à ses valeurs, à ses institutions. Et à notre mémoire commune. Un héritage que chacun fait vivre au quotidien. Par son travail, sa réflexion, ses enfants aux prénoms d'ailleurs qui paieront les retraites de tous. Sans distinction.

 

Mais voilà, « Y'a un grand chantier » a claironné l'opportuniste Besson. Contrairement aux vrais chantiers, on n'y a pas vu beaucoup d'Arabes et de Noirs. Mais on en a parlé beaucoup. Pas en bien... Trop étrangers. Trop musulmans. Trop feignants.Trop voyants. Trop nombreux. L'identité nationale – belle trouvaille !– a enivré les forts-en-gueule. De doctes esprits ont pu gloser à souhait à la télé sur le mariage forcé, la burqa, les banlieues, les tournantes, les trafics, l'échec scolaire... J'ai beau reconnaître et même dénoncer les travers chez celui-ci ou celle-là, mais non, définitivement, le stéréotype ne vaut pas argument. Il exalte le peuple dans ce qu'il a de plus vil. C'est tout.

 

Je suis né à Paris. Je suis Français. C'est ce que me disent en tous cas les « vrais-faux » papiers d'identité qui m'accompagnent depuis mon enfance. Mais au fond, je suis Français ou seulement de nationalité française ? La réponse me viendrait du fameux débat ? Regardons les choses en face : conjuguer francité et islamité est à l'opposé de la représentation populaire du fantasme français, blanc et catholique. Y a-t-il encore place, dans ce contexte, pour l'idéal républicain ?Avons-nous réellement toutes et tous les mêmes droits quand on invoque la notion de diversité pour masquer, si mal, des velléités xénophobes ou racistes ? Quand l'islam n'est ni étranger ni une race...

 

Le problème est bien là. Dans le regard de l'autre, qui suis-je ? Paul Ricoeur affirme que l'identité est narrative. L'identité, c'est ce qu'on raconte de soi. C'est dans l'interaction avec son environnement que l'on se découvre, en se présentant aux autres. Mais justement, quand ce sont les autres qui vous racontent, qui vous dépossèdent de votre identité réelle et de votre parole. Quand le regard de l'autre vous fige, vous réduit à une caricature que l'on jette en pâture aux chiens. Ou fait même disparaître votre nom. Comme Ilham Moussaïd, cette candidate du NPA aux régionales dans le sud de la France dont on nous rabâche que le foulard est scandaleux. Sans jamais citer son nom. Dans les invectives des uns et des autres elle est juste « la candidate en foulard », désincarnée, sans identité. Un simple cliché. Une femme émancipée que l'on réduit à un foulard, à un objet. A quoi bon se présenter dans l'espace public comme individu et citoyen ? Quand dans la bouche de l'autre, vous n'êtes que le Français de trop. Celui qu'on n'avait pas prévu d'inviter à la table de la République, aux élections, aux grandes festivités d'une introuvable identité nationale. Ce parent qu'on cache dans les familles parce qu'il n'est pas comme les autres. Comme un bâtard qui rappellerait sans cesse à la France qu'elle a trahi ses idéaux, sa conscience, ses engagements. Si souvent. Et pour combien de temps encore ? Un grand hebdomadaire parisien avait en 1995 publié un numéro spécial intitulé « Les Français ont 50 ans ». On y trouvait une galerie de portraits de « Français » : le boulanger, le plombier, le curé, le rabbin... mais pas l'imam. Et au final, pas ou peu de mal blanchis. Des Français de trop. C'est ça. Nous sommes les Français de trop.

 

Décidées à rappeler les principes fondamentaux de l'humanisme, d'autres voies se font pourtant jour. Ainsi, le ministère norvégien des Affaires étrangères a mis en ligne en 2007 un clip promotionnel pour vanter les mérites de son pays dans lequel est mise en valeur une femme en burqa. Interrogés, les responsables du ministère ont expliqué sans détour qu'à leurs yeux la burqa faisait partie de l'identité norvégienne. La burqa ce n'est pas ma tasse de thé mais je note que la Norvège est classée première sur l'indice de développement humain et qu'elle est déclarée pays le plus en paix du monde par le Global Peace Index. Pourquoi pas ?

 

Mon identité, elle se nourrit de solidarité. Elle est faite de vous et de moi. De cette rencontre qui nous interpelle, nous étonne, nous dérange ou nous séduit. Mais qui toujours nous enrichit. Mon identité, c'est le jeune Slimane qui, en rentrant de la mosquée, remonte son litron de rouge et sa tranche de jambon à Mme Henriette. Parce qu'elle n'a plus les jambes pour faire ses cinq étages sans ascenseur. Et plus beaucoup de sous. Et Slimane pas de boulot. Mais çà, il ne faut pas en parler. Ce n'est pas très catholique de parler chômage ou retraite juste avant des élections. Ce n'est pas halal. Quick ne peut pas s'en faire une spécialité. Mon identité, elle vit au rythme de ces gamins de toutes les couleurs qui rient ensemble et se tiennent par la main dans la cour de l'école. Avant que la politique ne leur apprenne à se haïr et à se déchirer. Au nom de l'unité et d'une pseudo identité nationale.

 

Alors oui. Toi qui n'aimes pas la France telle qu'elle est. Belle dans ses couleurs. Riche de ses racines plurielles, de ses identités étouffées, assumées, revendiquées ou assignées. Riche aussi de ses contradictions, de sa bêtise comme de sa clairvoyance. Si cette France là, la seule qui existe en réalité, si tu ne la kiffes pas. Alors, oui, quitte-la...

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