Manque d'horizon

On ne devrait jamais tirer sur un bateau. Il vient de derrière la mer, d'un endroit que vous ne pouvez voir depuis le rivage. Il a emprunté un long chemin afin d'arriver par chez vous. Il ne faut pas tirer sur lui. S'il vient d'aussi loin, c'est qu'il a peut-être quelque chose à dire, non ?
On ne devrait jamais tirer sur un bateau. Il vient de derrière la mer, d'un endroit que vous ne pouvez voir depuis le rivage. Il a emprunté un long chemin afin d'arriver par chez vous. Il ne faut pas tirer sur lui. S'il vient d'aussi loin, c'est qu'il a peut-être quelque chose à dire, non ?

 

Oh, mais rassurez-vous, je ne tiendrai ici aucun propos sur les militants qui étaient dessus. Leur message à eux était suffisamment clair, je crois. Tout comme la réponse qu'ils ont «reçue» d'ailleurs. Une conversation à deux balles, et neuf morts en conclusion. Une dissertation sur le blocus de Gaza qui vire en dissection. Mon objectif n'est pas de chercher des noises aux uns ou aux autres. Avec un sens de la rhétorique aussi meurtrier, je ne m'aventurerai pas sur leur territoire.

Mais les bateaux. Ils sont les envoyés du grand large. Les émissaires de l'horizon. Et on leur tire dessus... Au nom de quoi ?

On invoque des zones interdites, et des frontières infranchissables. Tels de grands murs que l'on aurait bâtis en pleine mer.

C'est vrai qu'il y a toujours des problèmes dans ce coin du monde. Ils sont énervants à se chamailler comme ça. On aurait parfois envie de leur confisquer leur territoire afin de les obliger à vivre ensemble !

Mais notre époque est marquée par le sceau de la propriété. La clôture est notre meilleure amie, et nos voisins doivent rester bien derrière. Aujourd'hui, on construit des murs.

C'est la victoire du point de vue vertical.

A contrario, l'horizontalité offre une égalité sur une ligne où tous les points sont au même niveau. Aucun n'est plus haut ou plus bas que l'autre. L'horizon est son application terrestre : une droite planétaire qui ne semble posséder ni origine, ni fin, ni sens. Mais qui pour l'homme a souvent représenté un but.

Les grands navigateurs ont toujours été happés par cet horizon. Comme une sorte de rêve lointain mais toujours présent, qu'ils partageaient avec d'autres aventuriers et quelques poètes. Aujourd'hui l'homme n'a plus d'horizon auquel se fier. Comme s'il s'agissait d'insectes sur lesquels on avait posé une boîte, les hommes ont paniqué et commencé à grimper sur les parois. Ils ont développé en eux une logique verticale.

La ligne verticale est un ensemble de points superposés les uns sur les autres. Il y a les points qui sont en bas, et ceux qui sont en haut. La montagne en est son illustration naturelle.

Beaucoup d'entre nous ont déjà ressenti l'appel du vertical. Lorsqu'ils sont arrivés au sommet de la montagne, qu'ont-ils fait ? Ils se sont assis et ont longuement contemplé l'horizon. Contempler l'horizon est un accomplissement, un gage de réussite. Voilà pourquoi les appartements les plus chers se trouvent à la cime des plus hauts buildings. L'homme a vite compris que le manque d'horizon induisait une solution verticale. Il faut se hisser. Alors nos sociétés sont pyramidales, et à l'instar des insectes dans leur boîte, on n'hésite plus à se marcher dessus pour être le plus haut possible.

Ainsi, partout sur notre globe, sont apparues des zones sur lesquelles les constructions devinrent toutes verticales. Leurs fondations est un mélange de béton et de nationalisme. Dans tous les cas, on édifie pour atteindre l'horizon perdu.

Aujourd'hui, si l'on tire sur des embarcations, c'est parce qu'elles s'approchent trop près de nos édifices. De nos frontières derrières lesquelles se dressent nos hautes tours. De nos sociétés verticales, érigées sur des convictions que de nouvelles idées venues de la mer pourraient faire vaciller.

Un jour, peut-être, nous pencherons un peu nos têtes, et nous nous apercevrons qu'un gratte-ciel n'est rien d'autre qu'un navire qui ne peut sortir du port. Alors, il faudra l'arracher à cet infime territoire pour lequel tant de gens sont morts, et une fois là-haut, quand le vertical n'aura plus de sens, nous redécouvrirons peut-être de nouveaux horizons.

En attendant, puisque la verticalité n'est par essence, pas propice au rapprochement des peuples, les uns et les autres continueront à se disputer et à se surveiller du haut de leurs murs, d'un œil menaçant.

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