Pauvres affiches de campagne

Ça y est, la France est entrée en campagne. Je le sais à cause de tous les panneaux métalliques montés devant les écoles, encore couverts de pauvres affiches, à droite comme à gauche.

Ça y est, la France est entrée en campagne. Je le sais à cause de tous les panneaux métalliques montés devant les écoles, encore couverts de pauvres affiches, à droite comme à gauche.

Vous voyez de quoi je parle : typo moche, choix de couleurs douteux, messages vagues et pas inspirants, et Jean-Paul Huchon planté là dans un K-way trop grand pour lui à côté d'une femme coiffée d'un casque de chantier. Vraiment, vous n'aviez aucune autre photo que celle-là, où vous avez l'air de surveiller les travaux de votre pavillon un lundi matin avec madame ?

Valérie Pécresse aussi a pensé que son affiche n'avait pas tellement d'importance ou alors elle n'aurait pas choisi cette photo fadasse qu'on verrait mieux sur une page Facebook que sur une affiche électorale.

Mais j'ai l'habitude. Ça fait des années maintenant que je retrouve ces mêmes têtes, mêmes mises en page. Les seules qui changent un peu sont les affiches du NPA d'Olivier Besancenot, probablement juste parce que son parti a un nom nouveau, et qu'ils veulent lancer la marque «anti» (je crois que j'ai vu quatre antis sur une seule affiche, disposés tout autour du visage de Besancenot).

Un autre problème, c'est que personne n'est sexy. Personne ne te saute aux yeux. La seule candidate qui ait une certaine gueule (parce qu'elle est en manteau de fourrure), est en fait un travesti en campagne. Sur le moment j'ai cru que c'était pour la sortie d'un album. Mais non.

Ce qui m'étonne, c'est qu'à part des affiches, on n'imagine rien pendant les élections en France : pas de badges, de pins ou d'autocollants sur les voitures, par exemple. C'est bizarre, en général les Français aiment bien les pins. Les enfants ont leurs pins Hello Kitty, les ados leurs pins des Clash (même s'ils ne les ont jamais écoutés), et les vieux ont leurs pins de Légion d'honneur. J'ai toujours trouvé que les pins de campagne font un souvenir intéressant, surtout pour les enfants, plus tard, qui n'auront aucune idée de la vie ni des politiques à l'époque de leurs parents, et qui peuvent donc les observer comme d'authentiques vestiges archéologiques.

Par exemple, j'ai tours le pins I LIKE IKE de mon père (pour Eisenhower en 56), et un badge WIN (WHIP INFLATION NOW) d'une campagne de Nixon en 72, mais je les regarde pour leur allure et leurs couleurs, pas pour le ségrégationniste ou le menteur paranoïaque. J'ai aussi un pin CARTER - MALAISE FOREVER qui a été fait je crois en 1980 par l'équipe Reagan, qui a en quelque sorte lancé la tendance à succès de la campagne républicaine négative. Le premier du genre. Maintenant c'est un collector !

Mais vous ne trouverez personne en France qui ait envie de garder une vieille affiche des élections régionales. Il n'y a pas d'affiche Robert Hue 2002 dans une chambre d'adolescent, accrochée au mur pour impressionner sa petite amie. Je n'en ai vu que dans des lieux improbables, comme dans des bureaux, scotchées à une vitre pour bloquer la lumière quand les stores sont cassés. Ou dans les garages des maisons de campagne : coincée entre une table et une commode empilées, une affiche Edouard Balladur 1994, pour protéger des éraflures.

Parfois c'est l'affiche du perdant qui a le plus de valeur, et il y en a qu'on peut trouver sur e-bay, juste pour l'effet «oh ouais, tu te souviens de lui !» Michael Dukakis aux présidentielles de 88 par exemple. Bientôt, on trouvera peut-être du Jospin 2002.

Et on se demande pourquoi personne ne vote. Mais franchement, tout ça n'est pas très inspirant. C'est triste, c'est pauvre et on se demande vite ce qu'on fait là. Comme un ami qui vous donne ses places pour le concert de Sting. On y va par devoir, parce que c'est gratuit. Mais est-ce que vraiment on avait envie d'aller voir Sting ? Evidemment non. Qui peut vouloir voir ou entendre Sting ?

Peut-être qu'il faudrait un Joe the Plumber en France, transformer un obscur électeur surgi de nulle part en célébrité de télé-réalité. Bien sûr il y a les meetings en France, mais pas la star Joe, le monsieur tout le monde qui devient une icône simplement parce qu'il incarne un message basique. On a Joe the Plumber, pourquoi n'auriez-vous pas Rémi de l'Aubrac ?

Et où sont les vraies stars ? Sean Penn, Brad Pitt ou George Clooney peuvent prendre fait et cause pour Obama ou soutenir leurs sénateurs de Californie : pourquoi pas les stars françaises ? Problème : les stars en campagne, désolé mais c'est pas ça. Je n'ai aucune envie de voir Jane Manson à la tribune. Je veux des acteurs bankable. Je veux le candidat de Dany Boon contre celui de Marion Cotillard. Ça, ce serait du show politique.

Mais en France, personne ne veut dire pour qui il vote. Quoi ? Ils ont peur de se retrouver du mauvais côté de l'Histoire et de finir comme Leni Riefenstahl ?

Et puis tout est trop organisé. Vous ne pouvez pas mettre vos affiches là, vous allez voter là, vous ne pouvez pas dépenser plus que tant pour une campagne moche, pas le droit de faire campagne tel jour, pas de pub TV à tel moment, pas de passage à la radio si votre opposant n'a pas le sien, etc. La démocratie, ça doit rester un peu indompté, un peu sauvage, un peu imprévu. Pas sauvage comme Robert Mugabe, évidemment. Mais pas non plus dompté comme les ombres qui face aux urnes font la queue comme à la banque. Je veux de l'action. Des sondages qui basculent de cinq ou six points au dernier moment, des politiciens qui «merdent» à la radio, des supporters réacs qui hurlent : «Encore quatre ans, encore quatre ans !» à la sortie des bureaux de vote, à côté de militants hystériques qui twittent sur la longueur des file d'attente et postent leur estimations pour calculer si les jeunes sont venus massivement.

Oui, je sais, le système américain est pollué par l'argent et nos politiques passent la moitié de leur temps à lever des fonds pour la prochaine élection au lieu de gouverner. Je sais. Mais ceux qui n'ont pas le fric ont trouvé d'autres armes fatales. Youtube, à lui seul, a détruit le sénateur de Virginie et candidat républicain à la présidence et George Allen quand, en 2006, il s'est fait filmer en train de traiter quelqu'un de macaque. Il est fini. Des légions d'électeurs savent exactement quels sénateurs ont refusé de voter la réforme de la Santé. Ils trouvent leur adresse mail et leur page facebook et y mettent le feu. Un évangéliste abruti a affirmé à la télé que Haïti avait peut-être mérité son tremblement de terre ; quelqu'un a posté sur twitter son numéro «gratuit» (c'est-à-dire à ses frais), en quelques heures l'évangéliste a perdu des centaines de milliers de dollars.

Et il y a de l'énergie en France – généralement sous forme de «manif». Alors pourquoi ne pas capter l'énergie de la manif et tout lâcher la veille du vote ? Pourquoi le lendemain ? Et si on bloquait les rues au moment même ? Au jour J ?

En regardant récemment un débat entre des candidats, avec chacun son temps de parole, j'ai eu l'impression de regarder un spectacle de fin d'année. A l'école. Voir José Bové se lancer pour ses 5 minutes de temps alloué, c'était comme d'entendre la directrice de l'école annoncer «et maintenant les maternelles vont chanter Un Grand Cerf».

Ma peur est que si on finit par s'endormir, tous, bercés dans cette torpeur, seuls les allumés se verront.

Je me souviens de mon père qui se disputait toujours avec notre voisin. A chaque élection il sortait accrocher son affiche à l'arbre devant chez nous (oui, oui, il y a le droit). Ensuite il aidait le voisin à accrocher la sienne au même arbre (en dessous, évidemment). Puis ils recommençaient à se disputer en buvant des bières sur le pas de la porte. Cela me fait croire qu'il est possible de parler de politique au grand jour. Pour que ça soit énergisant et pas polarisant. Autre chose que de pauvres affiches, autre chose aussi qu' une heure de McCain/Palin achetée à prix d'or sur NBC. Sinon, chacun finira par rester chez soi, en se disant que rien ne change jamais, même pas les affiches, et «de toutes façons je sais même pas qui est la bonne femme avec son casque».

C'est comme cela que la démocratie meurt. C'est déjà arrivé.

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