Entre les mondes

Au fond d'une bibliothèque, j'ouvre le journal en toute discrétion. Faut dire que j'ai réussi à pénétrer dans les lieux entre l'heure de fermeture et l'heure d'ouverture. Pris en étau entre le bureau et mes lunettes, je scrute impitoyablement l'actualité de ce milieu de semaine.
Au fond d'une bibliothèque, j'ouvre le journal en toute discrétion. Faut dire que j'ai réussi à pénétrer dans les lieux entre l'heure de fermeture et l'heure d'ouverture. Pris en étau entre le bureau et mes lunettes, je scrute impitoyablement l'actualité de ce milieu de semaine.

Je vois des joueurs assis derrière leurs vitres, sur leurs sièges, sous leurs casques de baladeurs... Ils s'étonnent de voir des gens venir encore les aduler. Mais bon, ils sont là ! Même madame la Ministre a demandé de les supporter. Pourtant, il y en a d'autres qui sont restés au pays, là-bas dans l'autre hémisphère, et qui eux ont les pieds sur Terre. Mais ils n'ont pas voix au chapitre, car en ces temps d'embrigadement, on confond patriotisme et fanatisme, et on traite les libres penseurs de traîtres. Dans ce mélange de sport et d'argent, les temps sont durs pour qui aime le ballon rond.

Le pêcheur regarde sa côte. Il n'en croit pas ses yeux. Il aimait bien le coloriage quand il était petit, mais il mettait des couleurs dans les paysages. Au lieu de quoi ils ont colorié son pays chatoyant en noir, et déclaré qu'ici la nuit allait durer des années. Le pauvre pêcheur ne sait rien faire d'autre. Il va bientôt faire partie de la faune de spectres qui hantent les rivages du golfe du Mexique.

Les deux frères ennemis se tiennent debout, face à face, et ils font miroiter leurs armes sous le soleil de plomb. Il ne fait pas bon venir de la mer pour se mettre entre eux. Les murs de haine qu'ils ont édifiés les coupent aussi du monde, comme le ferait une lame de rasoir sur un planisphère.

Et quel sera cet homme, qui au détour d'une autoroute, dans une chambre sordide d'un motel pouilleux, éprouvera une dernière fois cette sensation désagréable au bruit du vol proche et strident d'un insecte au costume strié de noir et d'or ? Il saisira un vieux magazine, et par un geste devenu machinal il le roulera entre ses mains, avant de l'abattre sur la dernière représentante du peuple des abeilles. Il n'aura nullement conscience d'avoir eu quelque responsabilité dans cette fin de règne, car il n'a pas créé les produits chimiques qui sont les véritables responsables de la disparition de l'espèce. Personne n'avait dit aux abeilles qu'il ne faisait pas bon se mettre entre le champ et l'avion.

Chaque jour qui passe se promène avec sa nuit sur le dos. Et il est impossible de ne déambuler qu'à l'aurore ou qu'au crépuscule. Je ne fustige en rien le fait de faire des choix. Mais ce qui est gênant, c'est que nous sommes trop souvent pris entre le fer et l'enclume. Le monde y est étroit, et nos imaginations sont priées de se conformer aux rêves qui nous ont été façonnés.

Ces hommes qui jouent en équipe de France et qui paraissent si méprisants, je ne parierai pas qu'ils ont déjà ouvert un livre d'Antoine Blondin. Ont-ils déjà lu un de ses articles ? On y apprend pourtant quelles sont les véritables valeurs humaines qui contribuent à forger des légendes. Car il ne suffit pas de gagner pour en devenir une.

Les dirigeants de British Petroleum ont-ils déjà ouvert un ouvrage d'Hemingway ? Se sont-ils vus assis sur une barque, en face d'un vieux pêcheur qui pleure sur les cadavres de goélands, se laissant glisser vers une plage où chaque grain de sable est devenu récif sur la mer noire de Satan ?

Qui se souvient des propos de William Blake ? Lui qui prétendait que le monde était semblable au géant Albion, plongé dans un sommeil de misère intellectuelle. Selon le poète, le seul remède était l'Imagination. Et la ville miraculeuse où la création devait naître se nommait Jérusalem. Que dirait-il aujourd'hui ?

Quant aux problèmes à venir, il convient de les examiner à la lueur d'une lampe posée sur un bureau de bibliothèque. Avec autour de nous, se tenant à l'écart dans l'obscurité d'un rayonnage, les silhouettes illustres de Shakespeare, de Voltaire, de Milton et de tant d'autres.

Nous devrions dialoguer un peu plus avec nos disparus.

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