Les cœurs secs

Il y a une fin pour chaque chose. Moi, j'aurais préféré qu'il n'y en ait pas. Mais voilà, elle est partie. Le pire dans tout ça, c'est qu'elle semblait soulagée, comme si sa future solitude lui était plus agréable que ma modeste compagnie. Elle affirmait qu'être seule lui serait salutaire. De mon côté, la seule chose que je retiens, c'est l'image cruelle d'une femme qui part avec le sourire.

Il y a une fin pour chaque chose. Moi, j'aurais préféré qu'il n'y en ait pas. Mais voilà, elle est partie. Le pire dans tout ça, c'est qu'elle semblait soulagée, comme si sa future solitude lui était plus agréable que ma modeste compagnie. Elle affirmait qu'être seule lui serait salutaire. De mon côté, la seule chose que je retiens, c'est l'image cruelle d'une femme qui part avec le sourire.

Les bars et bistrots parisiens étaient jadis les royaumes de pauvres hères semblables à moi. Les grand requins blessés au flanc venaient s'y échouer, et baignaient des nuits entières dans des mers d'alcool et des océans de misère. J'ai remonté le boulevard, mais je n'ai pas trouvé de rade où éponger ma peine. Les petits troquets d'antan n'existent plus dans le quartier. J'ai donc décidé d'aller m'acheter une bouteille de rhum au centre-ville, espérant que le liquide me ruine, pour qu'elle sente un peu mon désespoir, là-bas, de l'autre côté du monde.

C'était déjà compliqué, mais lorsque je suis rentré au quartier tout s'est envenimé. Un groupe de personnes est venu à ma rencontre et m'a demandé ce que je tenais dans la main. Je n'ai rien dit, je leur ai juste montré la bouteille, dont l'étiquette blanche faisait reluire l'image d'un grand palmier dans la nuit. C'est alors qu'ils m'ont insulté et qu'ils me l'ont arrachée des mains au nom d'un Dieu que je ne connaissais pas. Le rhum s'est renversé au pied d'un arbre, auréolé d'une couronne de verre brisé.

Je suis rentré sans bouteille.

Je me suis affalé dans mon fauteuil. On m'avait empêché de noyer mon chagrin, alors ce dernier se fit plus oppressant. Mon cœur était à vif, gros et écorché. J'allumai mon ordinateur sur facebook, avec l'intention de trouver quelque oreille assez compréhensive pour pleurer avec moi. C'est là que je les ai rencontrés. Les membres du bloc identitaire avaient les mots pour détourner ma misère en se focalisant sur l'attitude injuste des gars de mon quartier. Ces fanatiques religieux, de quoi se mêlaient-ils? Si j'avais envie de boire de l'alcool, j'en avais quand même bien le droit, non? Au lieu de quoi je trouvai Bacchus ligoté et bâillonné en son propre royaume! Les blogueurs avaient raison, c'était scandaleux.

Mais les gens nous accompagnent bien mieux dans la haine que dans l'amour. Et leurs discours étaient aussi extrémistes que l'attitude des musulmans que j'avais croisés. Les internautes avec qui je discutais s'avérèrent n'avoir que très peu de points communs avec moi, et leurs propos m'apparurent vite très saugrenus. J'ai tout éteint à partir du moment où ils voulaient s'incruster chez moi pour organiser un apéro «pinard et saucisson». Finalement, ces gens là étaient eux aussi très limités. En aucun cas ils ne méritaient que je boive avec eux.

Je suis un grand requin blessé, ballotté de droite à gauche par des courants extrêmement contraires, alors que je veux juste m'échouer sur le rivage pour oublier. Les donneurs de leçons me fatiguent avec leurs grandes généralités. Ils ont le cœur sec. Nous sommes tous différents, alors si l'on se cherche absolument une cause à défendre, il suffit de se taire et d'écouter ceux qui ont besoin de parler. Ne pas commenter leurs propos, ne pas les juger, mais simplement écouter. Alors les extrémistes religieux et politiques seraient tout simplement remplacés par des gens compréhensifs et bons, capables de redonner enfin un semblant d'humanité à notre monde.

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