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Mille deux cent dix-sept. J'ai retrouvé ce nombre inscrit au stylo rouge sur les pages de mon petit carnet à spirales. A l'endroit même où je plante certaines réflexions, certains événements dans le terreau blanc du papier satiné, afin qu'avec la nuit ils germent lentement jusqu'à devenir le lendemain matin un édito à détailler. Une petite coupe au traitement de texte, et voilà un arbuste de lettres qui fleurit sur Médiapart.

Mille deux cent dix-sept. J'ai retrouvé ce nombre inscrit au stylo rouge sur les pages de mon petit carnet à spirales. A l'endroit même où je plante certaines réflexions, certains événements dans le terreau blanc du papier satiné, afin qu'avec la nuit ils germent lentement jusqu'à devenir le lendemain matin un édito à détailler. Une petite coupe au traitement de texte, et voilà un arbuste de lettres qui fleurit sur Médiapart. Le soir, je n'ai plus qu'à recueillir vos commentaires comme autant de fruits qui nourrissent mon appétit démesuré pour ces mets que sont les mots.

J'épelle cette graine. 1 - 2 - 1 - 7. Rien d'autre sur la page.

Nombre mystérieux, date historique, code secret... Je ne me souviens plus de la signification de ces chiffres.

C'est curieux comme la mémoire nous fait parfois défaut. Par exemple, je me rappelle très bien avoir vidé quelques bières en regardant le dernier match de l'équipe de France. Mais je serais incapable de vous dire le nom et le nombre exact de bouteilles écumées. Bon, c'est vrai qu'il est compliqué de se souvenir dès lors que l'on parle d'alcool. Et puis rien que de repenser à cette soirée me donne la gueule de bois.

Un nombre qu'on oublie, ce n'est pas très grave. Mais ce qui me gêne, c'est que je n'ai pas beaucoup de temps pour rédiger un édito ! Et la graine que j'ai plantée dans mon carnet n'a pas germé. Il faut absolument que je retrouve sa signification.

Je vais développer la piste grâce à internet. Je tape le nombre sur google, et...

Une trappe vient de s'ouvrir et je tombe de haut.

Mille deux cent dix-sept. Il s'agit du nombre de prisonniers exécutés aux Etats-Unis, depuis le rétablissement de la peine de mort en 1976. Pour être plus précis, M. Gardner aura été la mille deux cent dix-septième personne à être exécutée, ce vendredi matin.

Pour moi, c'est le rappel du dix-huit juin.

Mille deux cent dix-sept. Je me jette en arrière, comme si je venais de recevoir un coup de poing.

Comment ai-je pu oublier ça ? Comment ai-je pu dissimuler dans mon esprit le fait avéré que quelqu'un allait mourir ? Entre le moment où j'ai inscrit ce nombre sur la page, et ce retour en cri d'alarme de ma mémoire, M. Gardner a reçu sa salve dans un terrible silence éditorial. Moi-même, j'étais passé à autre chose... Si je suis capable de lire une telle information, et puis d'aller le demain matin travailler en sifflotant, puis-je encore me regarder dans une glace sans sourciller?

Cet oubli a brusquement revêtu les habits du voleur, me dérobant le semblant d'humanité que je croyais posséder. Rends-moi ça ! ai-je envie de lui hurler. En as-tu besoin ? me répond-il. Chaque exécution est une mutilation du genre humain. Et il y en a déjà eu mille deux cent dix-sept ! De laquelle te souviens-tu? Quand t'es-tu érigé contre cette infamie ? Il marque un silence, puis rajoute : tu as oublié M. Gardner comme s'il s'agissait d'une bouteille de bière vide laissée sur la chaussée.

Attention, je n'excuse en rien ce qu'a fait ce monsieur. Mais maintenant que ma mémoire est revenue, je me souviens avoir inscrit ce nombre sur mon carnet afin de montrer d'un doigt craintif et effrayé, ce modèle de civilisation qui est le nôtre et qui programme froidement des assassinats comme un odieux spectacle.

Mille deux cent dix-sept. C'est un chiffre maudit.

Je jette ces mots sur la toile, comme un cri posé sur le papier. C'est silencieux, bref, modeste, peut-être inutile... mais l'épaisseur de la page sur laquelle je balbutie cet édito, me donne l'illusion de posséder encore quelques grammes d'humanité à opposer aux haches des bourreaux.

Ces dernières viennent de couper un arbre.

Alors ce soir, je n'ai aucun arbuste fleuri à vous offrir.

Juste ce qu'ils ont laissé après l'exécution.

Un amas de bois inerte.


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