Après L'Immigré, LE Jeune de banlieue, LE chomeur, voici "LE-SCHIZOPHRÈNE"

Jeudi 1er Janvier 2009, flash d'information à 13h53 sur F.I.P.
"UN schizophrène réputé dangereux a été reconnu, ivre dans un bar d'Aix en Provence. Il a été interpellé et transféré à l'hôpital Edouard Toulouse de Marseille" !
Soyez rassurés braves gens, festoyez tranquilles puisque désormais UN schizophrène a été interpellé et arrêté !
En cette période sombre, il ne fait pas bon être malade, fou.
Ce journaliste ne nous dit en rien s'il s'agit de la personne qui a fugué de l'hôpital quelques jours plus tôt. Non c'est Un Schizophrène.
Il y a quelque chose d'ahurissant dans ce traitement de l'information, où la nomination d'un diagnostic sert ainsi de nouvelle désignation de l'inquiétant, du dangereux, du violent, de l'Étranger, finalement.
Entendrons-nous un jour sur France Inter : "un hypertendu au volant de sa voiture, en brûlant un
feu rouge dans une banlieue de la région lyonnaise, a renversé un diabétique de 22 ans" ?
Certainement pas, car nous savons bien que ce sont souvent les fous qui sont aux avant-postes de la ségrégation !
Depuis le drame à l'Hôpital Psychiatrique de Pau en décembre 2004, ce fut le Ministre de la Santé, M. Douste-Blazy, qui a lancé à la vindicte populaire, "c'est un schizophrène qui est à l'origine de ce meurtre horrible."Depuis le Président de la République se saisit de chaque opportunité pour parler DU schizophrène de Pau qui doit être jugé, DU schizophrène de Grenoble, par exemple. Et de nombreux médias, de nombreux journalistes, reprendre ainsi cette désignation sans se poser la moindre question.
Le glissement vers l'assimilation schizophrène - délinquant est effectif sans aucun problème : on parle "d'évasion" de l'hôpital psychiatrique. On pourrait tout de même faire observer que l'on "s'évade" de prison. Est évoquée "l'interpellation" du schizophrène ivre, comme on interpelle celui qui a commis un délit !
Est-ce que ces journalistes se posent la question de ce que peuvent éprouver, ressentir, penser les centaines de milliers de patients traités pour schizophrénie, psychose, ou autres troubles psychiques, ainsi traités comme des coupables, des délinquants. Reviendra-t-on à l'époque où les malades étaient traités comme des pestiférés ? Ces personnes sont pourtant particulièrement touchées ou sensibles aux mots employés, sensibles au sens caché des paroles, parfois interprétant des mots qui ne leur sont nullement adressés, mais qui viennent rencontrer leurs délires, leur perception altérée de leur réalité.
Est-ce que ces mêmes journalistes se posent la question des effets que de telles désignations, de telles stigmatistions sur leur entourage, leur parent, leurs enfants, leurs voisins ?
Le souci éthique de cette profession ne serait-ce pas d'interroger cette démarche des politiques, et notamment du Président de la République, consistant à se jouer ainsi du diagnostic, de faire entrer dans le langage commun, les termes médicaux ... Rappelons-nous les jeux de mots de Jean-Marie Le Pen, à propos des "Sidaïques", ou de l'utilisation du concept de "sain” , de "santé" dans le discours d'exclusion de l'extrême droite
Sommes-nous ainsi rendus à une nouvelle extension du domaine de la haine de l'autre ?
Mais attention, si l'on n'y prend garde : à l'intérieur de chacun, il y a de l'autre, de l'étrange, de l'étranger.
Ne va-t-on pas ainsi tranquillement, insidieusement vers plus de dangerosité, vers plus d'inquiétant, vers plus de mauvaises surprises ?
Paul Machto

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