La folie, la chercheuse de Varsovie et les «scientistes» d'Hollande

Je suis allé à Varsovie. J’y suis allé pour le travail, avec un groupe d’amis. Ça m’intéressait d’y aller. Je savais, évidemment, mais ça m’intéressait. Et, en plus, je n’étais pas seul, il y avait les amis. Je suis allé à Varsovie où j’ai eu peur tout le temps.

Je suis allé à Varsovie. J’y suis allé pour le travail, avec un groupe d’amis. Ça m’intéressait d’y aller. Je savais, évidemment, mais ça m’intéressait. Et, en plus, je n’étais pas seul, il y avait les amis. Je suis allé à Varsovie où j’ai eu peur tout le temps.

Dès que je suis descendu de l’avion ça m’est tombé dessus. J’étais oppressé, j’avais du mal à respirer. Alors, j’ai bu. De la vodka. Presque un litre, très vite, jusqu’à la syncope.

Le lendemain j’avais la matinée libre. J’étais seul. Je suis parti marcher dans la ville. Il faisait moins treize. Je ne comprenais pourquoi je croisais des gens dans les rues. Et je ne comprenais pas ce que je ne comprenais pas. En fait, je ne comprenais pas pourquoi les gens que je croisais n’avaient pas l’air de fantômes. Parce que c’est cela que je savais avant d’arriver : Varsovie est une ville hantée.

Et alors je me suis dit que les gens qui marchaient  dans les rues avaient été mis là par l’administration de la ville. De la propagande : ils ont été mis là pour qu’on ne voit pas tous les morts assassinés qui marchent à côté d’eux et qui sont la vraie population. Et j’ai eu encore plus peur.

Peur que les vrais citoyens de la rue me prennent aussi pour un simulacre, un cache cadavre. Et qu’ils se vengent – à raison.

Puis j’ai eu faim. C’est terrible d’avoir faim à Varsovie par moins treize degrés. Il faut partager ta faim avec cent mille morts de faim à Varsovie. Et donc c’est un cauchemar de manger à sa faim à  Varsovie. Non, je ne me sentais pas coupable ; non, ça aurait été trop simple. Je me disais que celui qui mange à sa faim à Varsovie est un salopard – seulement les assassins le font.

Dans l’après-midi je suis allé retrouver les amis. Il y avait beaucoup de monde. Beaucoup de jeunes. Ils étaient très beaux. Je parlai de ma peur et on m’écoutait poliment. Et une femme est apparue. Elle s’appelle, ça ne s’invente pas, Eva. Elle m’a dit que j’avais raison. Elle m’a demandé : tu cherches le ghetto, n’est-ce pas ? J’ai dit : Oui, c’est ça.

Elle me prend par la main, m’amène dans la ville et me montre, par terre, un bandeau sur lequel est gravé : ici commence le ghetto. Puis elle dit : « Ici où ? C’est quand je dépasse cette ligne que je suis dans le ghetto, ou je suis dans le ghetto avant de la dépasser ? » Elle ajoute : «On n’est jamais sûr ; donc le ghetto (qui faisait un tiers de la ville) est partout.»

Eva raconte : elle est née juste après la guerre. Sa mère, institutrice, avait un appartement de fonction, attribué par le régime stalinien. Dans un immeuble en face au ghetto. Eva a passé sa petite enfance à jouer dans cette espace. Il y avait encore des ruines. Puis on a surélevé une chaussée et on a construit des nouveaux logements des quatre étages. Eva informe : ils n’ont pas vidé les caves, ils les ont seulement recouvertes.

Eva raconte : elle est partie de la ville pendant vingt ans. Elle a vécu partout. En France aussi, son français est parfait. Depuis son retour elle essaye de se réapproprier la ville. Eva conseille : à Varsovie il faut toujours regarder par terre : pour se repérer, pour comprendre.

Evidement, si Eva vivait aujourd’hui en France elle aurait des chances d’être mise par les sbires de Sarkozy en soins sans consentement, grâce à la nouvelle loi de Juillet 2011. C’est ce qu’on appellera un dépistage précoce de la folie.

Mais je ne suis pas sûr que sa situation serait meilleure si elle vivait sous un gouvernement de François Hollande qui aurait comme responsables des questions de santé Jean Marie le Guen ou Marisol Touraine. Tous les deux, plus Pierre Moscovici – porte parole du candidat – n’ont pas encore été informés de l’existence de l’inconscient ; ils préfèrent le dépistage précoce, les centres  de références et la multiplication des centres éducatifs fermés pour des jeunes délinquants, choisissant donc le sécuritaire contre la réinsertion – réinsertion qui suppose le travail thérapeutique de la relation au monde. Moi avec mes angoisses et la vodka je ne serai certainement pas bien évalué par ces conseillers hollandais ; en effet, selon la grille de diagnostique importé des Etats Unis – référence «scientifique» qui se veut indiscutable – je suis un alcoolique en puissance et, comme l’angoisse est sensée ne pas exister chez un citoyen performant, je suis certainement dangereux pour moi-même.

Revenons à Eva. Le lendemain elle nous amené au cimetière juif de Varsovie. Pour moi, le seul endroit vivant de la ville. Le froid, la neige, le soleil et cette forêt de tombes noires. Magnifique acte manqué incompréhensible des nazis qui on laissé intacte dans l’espace cette empreinte d’une culture dont il niaient l’existence ; la civilisation commence par le respect des morts.

L’après-midi Eva nous amène à la jonction entre le petit et le grand ghetto – par là où les armes sont rentrées dans l’enceinte. Eva, selon son principe, regarde par terre, nous montre des signes, des vestiges. Tout d’un coup, en regardant le pied d’un réverbère – tout au long d’une ligne qui délimite le territoire du ghetto il y a des réverbères – elle remarque l’indication de leur provenance : Auschwitz ! Nous sommes effrayés, abrutis, hébétés. Dès le lendemain Eva s’occupera de faire savoir partout cette horreur, cette obscénité.

Aujourd’hui, en Pologne, il y a des gens qui vivent dans ce mot. On y dort, on mange, on marche dans ce mot. Il y a des enfants qui naissent dans mot, qui courent, qui jouent dans ce mot. On y fait des réverbères.

L’erreur aberrant des responsables de gouvernement en France, responsables d’aujourd’hui et de demain, c’est de considérer que toute réflexion politique sur la folie s’arrête à la porte des experts. D’où le respect religieux qu’ils ont tous pour la Haute Autorité de Santé qui vient d’interdire aux parents d’enfants autistes d’avoir recours à la psychanalyse et au paking. Or cette Haute Autorité ne fait que dénigrer par des mensonges, ce qui constitue l’excellence de la psychiatrie française depuis la Deuxième guerre mondiale, Haute Autorité dont la compromission avec des laboratoires pharmaceutiques vient d’être révélée.

D’un Président qui choisit - dans le pays de Ronsard, Hugo, Rimbaud, Verlaine, Baudelaire – de faire connaître son nouvel amour à la presse sous le regard de Mickey Mouse, toutes les stupidités sont possibles. Mais, que ceux qui se réclament d’une tradition humaniste, soient incompétents au point d’oublier que la folie est un fait de culture d’une importance politique fondamentale, est affligeant, préoccupant, et dangereux pour la suite.

Chaque fou porte avec lui une blessure de notre mémoire, une violence sociale, une exclusion non reconnue, un meurtre historique dénié. Par chaque fou, nous revisitent les fantômes des pensées interdites, des pensées en souffrance. C’est pourquoi tout homme politique passionné de démocratie devrait accomplir le devoir de citoyen qui consiste à s’instruire auprès des lieux où l’on donne hospitalité à la folie. Ces lieux de contre-culture, où l’on invente des institutions capables de traiter les problèmes cruciaux, devant lesquels la rationalité de la société globale a décrété faillite.

Le quotidien de ces sociétés de soins c’est de trouver les moyens d’accéder à l’inattendu, à la nouveauté, à la joie de la vérité déguisés sous les traits d’une douleur stigmatisée. En ce sens, les sociétés de soins font partie du «travail de la culture» dont parle Freud. La recherche de l’inattendu, de la nouveauté, pour une personne, n’est bien sûr pas la même chose que la recherche pour la création d’un programme politique – mais il y a des points qui se recoupent.

Le quotidien de ces sociétés de soins étant l’accueil de l’étrange et de l’hétérogène rejetés par la société globale, elles sont des véritables laboratoires de la démocratie où l’on ré-apprend la valeur égalitaire de la parole, l’usage du  pouvoir, l’importance du collectif et de ses décisions, le lien indissociable entre inconscient et créativité politique. Les responsables de gouvernement gagneraient du temps à visiter ces sociétés de soins – extraordinaires mini-maquettes des pratiques sociales capables d’accueillir, traiter et dépasser ce que la société globale a déclaré comme impasses insolubles. Ces sociétés de soins  sont un enseignement précieux pour les hommes de gouvernement ; ils y apprendront comment on chemine du bricolage d’une réponse à l’esquisse, puis à la création, d’un paradigme à même de déceler des nouvelles voies pour résoudre les difficultés rencontrées dans l’actuel de la société globale.

Les hommes qui ont pensé la psychiatrie française comme des sociétés de soins, invention célébrée partout dans le monde – François Tosquelles, Lucien Bonnafé, Jean Oury – ainsi que leurs disciples – Pierre Delion et quelques autres – seraient à leur place dans un Ministère de la Culture dont a besoin une pratique pleine de la démocratie ; ces hommes et ces femmes, forgés par la pratique de l’accueil de l’hétérogène, sont ceux qui peuvent permettre au politique d’élargir le possible de leurs horizons.

On comprend donc le sens du projet de la Haute Autorité de Santé de détruire les laboratoires de démocratie qui sont ces sociétés de soins. Instrument politique du pouvoir en place, la Haute Autorité de Santé a compris que la pratique de pensée démocratique qu’on y promeut est dangereuse pour le projet néo-fasciste de société qu’on essaye de nous faire gober sous le masque «d’évaluation expertable» du «bon usage» de notre humanité. (Ecrire ce dernier paragraphe c’est toucher par la pensée l’horreur nauséabonde de la norme dans laquelle on veut nous engloutir tous)*

Si Hollande garde ses «scientifiques» actuels, la Haute Autorité de la Santé continuera à produire ses impostures.

Si Hollande garde ses «scientifiques» actuels, ce qui constitue la zone d’ombre de notre humanité n’aura pas le droit de vivre en nous : or, comment éprouver nos joies et nos désirs, si l’on stigmatise notre tristesse, notre angoisse, notre désespoir, nos catastrophes ? - Si ce n’est pas l’humain qui fait l’humain, comment faut-il définir l’humain ?

Si Hollande garde ses «scientifiques» actuels, les recherches comme celle d’Eva, la première femme, ne pourront donc plus exister.

J’avais peur à Varsovie et j’ai peur en pensant à l’éventualité d’un monde où le passé n’est plus pris en compte. Plus peur qu’à Varsovie ; on ne pourra quand même pas proposer comme solution toute la vodka du monde.

 

* Pour comprendre comment a été mise en place l’universalité des normes videuses de subjectivité, il est nécessaire et incontournable de lire le livre de Pierre Dardot et Christian Laval, La Nouvelle Raison du Monde, essai sur la société néolibérale, La Decouverte/Poche.

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