Billet de blog 1 juil. 2020

La forêt de mon père, un film lumineux

Pour le retour dans les salles, ce superbe film de Véro Cratzborn ! Hier en avant-première à Villejuif, il sera en salle le 8 juillet 2020. Émouvant, poétique et ...politique : pour la première fois la question des enfants, des adolescents confrontés à un parent malade, dans le huis clos d’une famille où il y a beaucoup d’amour, une sensibilité à fleur de peau... malgré, « grâce » ???, à la folie

Paul Machto
Psychanalyste - Psychiatre
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Pour le retour dans les salles, à voir absolument et à soutenir ce superbe film de Véro Cratzborn!  Il sera en salle le 8 juillet 2020. 

Émouvant, poétique et ...politique : pour la première fois peut-être la question des enfants et adolescents confrontés à un parent malade psychique, dans le huis clos d’une famille où il y a beaucoup d’amour ... malgré, « grâce » ???, à la folie, à la sensibilité à fleur de peau. 

Affiche du film

http://laforetdemonpere.be/

À tous points de vue : esthétique, jeu et direction des acteurs, Léonie Souchaud extraordinaire de justesse, de retenue, et de révolte, Ludivine Sagnier, aimante et désemparée, Alban Lenoir remarquable dans son basculement psychique, et deux jeunes enfants étonnants de vie et de présence, musiques originales, images... et bien évidemment le propos : Politique, (avec un grand P), l’humanité de la folie, la famille dans sa complexité des liens, les contradictions, les tiraillements, un certain déni « je veux pas y croire, je veux pas savoir, ça va aller, ça va passer », le désarroi du conjoint, le désespoir de la personne malade envahie par sa lucidité, la conscience que « ça déraille ». Sans caricature, ni excès. Loin de la folie violente, « dangereuse », criminelle, exposée avec « des images  saignantes ».   

Dès les premiers images, très douces, nous sommes plongés dans une ambiance singulière : tout comme la forêt, apaisante, mystérieuse, et inquiétante accueillant la solitude de qui s’y laisse aller, le lieu d’un refuge possible. Le vent dans les feuilles des arbres, le vert, le bleu du ciel peuplé de quelques nuages, et tout doucement, insidieusement une musique douce et inquiétante qui succède aux chants des oiseaux, peuple invisible des lieux.

Nous y sommes déjà, au cœur du drame qui va se dérouler devant nous. Un homme, une très jeune fille, sont perchés tous les deux… Oui « perchés » ! Lui, pénétré, envouté par sa connaissance de la forêt, - il vient de se faire licencier de son emploi de forestier,  les arbres, leur majestueuse beauté, presque leur « humanité » en exagérant le propos, telle que la vit cet homme. Elle, fascinée par son discours, admirative, émerveillée de tant de beauté. Un père, sa fille. Voilà !

On pourrait être berné : ce n’est pas un film sur la folie d’un père, sur les « dégâts » fait à une famille par une personne malade psychique, malade mental comme on insiste aujourd’hui facilement de façon réductrice.  

Ce n’est pas un film sur la psychiatrie. C’est ce que laisseraient penser les premières réactions lors du débat qui a suivi la projection en avant-première hier, mardi 30 juin, au théâtre Romain Rolland de Villejuif, où vit la réalisatrice depuis 1996.  Sur une psychiatrie devenue honteusement majoritaire, ses malfaisances, son ignorance de ce que doit être un accueil humain et soutenant, son inhumanité souvent ; une psychiatrie qui isole, qui éloigne, qui passe à côté de l’essentiel par son aveuglement centré sur une personne, le/la malade, oubliant les interactions au sein de son milieu de vie, son environnement familial, les liens affectifs et parfois maladroitement soutenants.  

C’est un film sur l’adolescence, sur une adolescente aux prises avec sa relation aimante pour un père pris, envahi parfois et de plus en plus par une folie douloureuse, destructrice. Une adolescente prise dans des contradictions affectives, soutenante mais aussi dans la toute – puissance juvénile, « mais moi je peux l’aider, m’en occuper », mais aussi dans la découverte de ses premiers émois amoureux avec un jeune voisin, rôle très bien porté par le jeune Carl Malapa, qui va l’accompagner dans ses folles tentatives pour délivrer son père de l’hôpital où il est enfermé.

Une adolescente révoltée aussi, inévitablement, contre sa mère, amoureuse et désemparée devant la descente de son homme dans les abîmes du désespoir. Une femme qui porte à bout de bras la famille et qui se retrouve contrainte de prendre de très lourdes décisions.

C’est aussi un film sur les enfants au contact d’un parent qui déraille. La naïveté et la joie de la petite de 5-6 ans, le rejet et l’admiration par le garçon de 10-12 ans pour un père parfois détesté mais aimé, pris par son identification « est-ce que je serai comme papa ? », laissant en suspens la fin de la question, … « avoir des muscles comme lui ? »

Un film au raz de la famille, dans le champ clos, dans le huis-clos d’une famille.

Il est rare que le cinéma montre la vie douloureuse à hauteur d’enfants. Car se préoccuper des enfants aussi est totalement oublié : On fait peu de cas de leur vécu, de leurs questions, de leurs incompréhensions lorsqu’ils sont confrontés à un parent qui va mal, qui fait parfois peur, dont les réactions impulsives surprennent.

C’est en ce sens que ce film est politique aussi. L’oubli des enfants. Ils ne comptent pas pour les psychiatres, les médecins, les soignants. Ils sont dans le tableau, mais on ne veut pas les voir, on les ignore. Alors qu’ils sont en devenir, en construction psychique et relationnelle, et qu’ils savent eux, ce qui se passe, qu’ils sont les témoins du quotidien et des contradictions des grands, des adultes. On ne fait rien pour eux, pour leur accompagnement, leurs hontes aussi d’avoir un parent comme ça. On ne fait rien pour les aider à grandir avec ce poids fait de rejet, de haine, d’amour et de culpabilités diverses.

Mais ce film illustre bien « l’humanité de la folie » : voilà un homme, sensible, attentif et aimant ses enfants, sa compagne, mais aussi irritable et hyper – réactif au bruit des chamailleries de ses enfants, voulant réparer de façon totalement folle, inadaptée, ses conneries impulsives, totalement en phase avec la nature, les arbres, les étoiles, désireux de transmettre à ses enfants. Mais aussi saisi par les fulgurances de la lucidité, de la conscience du drame intérieur qui l’assaille, de ses impulsions irrépressibles, et soudainement submergé par un désespoir immense.  

De même, le vécu de la compagne est parfaitement juste, tiraillée par les décisions qu’elle est contrainte de prendre, le souci de protection pour son compagnon, la charge de porter seule sa famille. On découvre, et l’on adhère à son désarroi, son incompréhension face à l’attitude des médecins, des psychiatres et du corps soignants : « on ne peut rien vous dire ; je suis pas habilité à vous répondre ; les visites sont interdites, je ne peux pas vous dire pour combien de temps ; il n’a pas besoin de ses vêtements ; le psychiatre est occupé, etc. etc. ». Toute la panoplie de la deshumanisation de la psychiatrie actuelle, qui retrouve dans un contexte médicalisé et aseptisé ses réflexes de l’époque asilaire que l’on croyait révolue.  

Ce film, soutenu par la L.D.H., a pâti lui aussi du confinement et du Covid 19 : il avait été sélectionné pour Cannes, avec huit autres longs métrages internationaux dans le cadre de la Sélection « Écran junior », quinzaine pour des films qui éveillent le regard des jeunes. L’annulation du festival l’a privé du label, bien utile, pour défendre ce film au petit budget, qui va sortir pendant l’été, avec le retour possible vers les salles de cinéma.

La réalisatrice, Véro Cratzborn, a porté ce film depuis huit ans. A partir de son histoire, de son adolescence confrontée à un père douloureusement malade, elle a pu en passer par la création. Elle a su réaliser une fiction, en insistant ce n’est pas « un copié-collé de mon histoire ».

Elle nous livre son premier long-métrage après son parcours, d’abord dans une société de production, puis une formation continue à la FÉMIS. Elle se lance dans sa première production en 1997,  F(r)ictions  film tourné en super-huit, clandestinement dans le métro, pour illustrer la montée de la peur de l'autre, après la vague d’attentats. Puis avec la peur de l’an 2000, c’est le « délirant» Lavomatic sur le vivre ensemble demain. Son troisième film sera tourné lui dans l'Usine Géo du Kremlin-Bicêtre.

Pour mener à bien son projet de long-métrage, elle va « faire connaissance »avec  deux lieux de soins psychiatriques, le centre de jour de Montfermeil, d’un secteur de Ville - Evrard et un hôpital de jour sur un secteur attaché à l’hôpital Paul Guiraud de Villejuif. Elle y sera en résidence et réalisera avec patients et soignants de ces deux unités deux courts métrages.

Nous espérons que l’envie de voir ce film et la fréquentation des premiers jours permettront qu’il reste à l’affiche pendant quelques temps dans ce moment des réouvertures des salles de cinéma. 

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