Billet de blog 1 août 2016

Un acte fou n’est pas l’acte d’un fou

« Pour des esprits sécularisés, tout fou de Dieu est un fou tout court », a publié Jean Birnbaum le 21 juillet 2016 dans le journal Le Monde. Mais ne mêlons pas la folie à toutes les horreurs du dérèglement du monde et de notre société. Ce serait une insulte à la folie. La folie mérite mieux que ça. Et le risque est grand que le recours préventif à l'enfermement soit si commode...

Paul Machto
Psychanalyste - Psychiatre
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L’article de Jean Birnbaum, Pour des esprits sécularisés, tout fou de Dieu est un fou tout court, publié le 21 juillet 2016 dans le journal Le Monde, présente une analyse à partir de « l’état psychique de l’auteur de l’attentat de Nice ».

Cet article appelle quelques remarques. Il suscite chez moi quelques inquiétudes, car il expose cette tentative d’analyse, dans une certaine confusion, une ambigüité particulière.

Certes, s’il évoque avec justesse la complexité des relations de la société avec la folie, il n’en demeure pas moins qu’il semble accréditer la thèse d’un homme « dérangé », avec des connotations étonnantes, « la fragilité » de la « dépression », jusqu’aux « tendances psychotiques », « esprits faibles »…

La question si facile, voire commode de “ la folie ”, ne peut être, dans ces circonstances gravissimes, utilisée ainsi car elle peut être détournée de façon simpliste par certains politiciens habiles dans les surenchères et les simplismes.

Car il n’est pas loin le moment où un président de la République récent, surfant sur l’émotion générée par un fait divers dramatique et néanmoins exceptionnel à Grenoble en novembre 2008,en vînt à imposer un tournant régressif pour la psychiatrie, en engageant la psychiatrie dans une politique totalement sécuritaire, au nom du fait que des patients « même stabilisés peuvent soudainement devenir dangereux »[1].

Si je me permets de m’exprimer, en réaction à cet article, c’est qu’il peut être à craindre que la suspicion, l’ostracisme, le rejet, voire le renfermement, des « dépressifs, des fragiles, des individus aux tendances psychotiques », viennent prochainement – au prochain attentat ? – donner l’occasion à quelques politiciens avides de mesures radicales, d’en appeler à la surveillance, voire l’internement de quantité de personnes en souffrance psychique au nom bien évidemment de la prévention. Nous avons vu ces derniers jours, combien l’emballement, l’absence de discernement, la surenchère, peuvent entraîner des modifications du code pénal dans l’urgence, prôner des nouvelles atteintes aux libertés individuelles, au nom par exemple que « les morts n’en ont rien à faire de l’état de droit » !

Avec le récent meurtre sauvage à Saint-Etienne-du-Rouvray, pour l’un des deux meurtriers, on a pu lire les problèmes psychopathologiques, notamment du côté de l’instabilité et de l’agressivité, qui ont nécessité un suivi de l’âge de 6 ans jusqu’à ses 15 ans.

Dans ces périodes de l’adolescence et la post-adolescence,des jeunes adultes sont particulièrement aux prises avec des questions d’identité, de sens pour leur existence, et sont facilement influençables par d’autres aux desseins plus fanatiques et élaborés. La quête d’un idéal n’est-elle pas un des moments essentiels de cette période de la vie ? Le fanatisme ne vient-il pas procurer un cadre à ces gens en déshérence, en absence de repères, de perspectives sociales valorisantes ?

Avec la multiplication des attentats et des meurtres sauvages par ce type d’individus, le risque de “ solutions ” faciles et d’enfermement préventifs pourraient être envisagées, avec les psychiatres qui seraient sollicités pour “ signaler ”, si ce n’est “ dénoncer ” des patients à risque… Et beaucoup cèderaient facilement à cette pente pour “ préserver la société ”.

Or, par exemple Fethi Benslama,[2] très mesuré dans ses analyses et déclarations, nous invite à penser, à prendre de la distance, à propos de ces individus aux antécédents de passages à l’acte coutumiers dont les pulsions violentes peuvent trouver dans ces meurtres de masse des “ satisfactions ” mortifères et suicidaires.

Est-ce à partir d’éléments glanés auprès de voisins, de parents, de connaissances passagères, que l’on peut étayer un diagnostic ?

Est-ce à partir du témoignage d’un psychiatre qui l’a rencontré… il y a 12 ans, en 2004, et dont on ignore le nombre de consultations de suivi, que l’on peut affirmer de telles références séméiologiques ?

Est-ce à partir d’une ordonnance si banale, associant un neuroleptique à dose “ homéopathique ”, Haldol 1mg !, un antidépresseur et un tranquillisant, que l’on peut parler d’un individu à l’esprit dérangé, fragile ?

Est-ce à partir d’une affirmation présentant cette personne comme « ayant des problèmes avec son corps », que l’on peut établir une certitude pour qualifier cet individu de fou ?

Certainement pas ! Le laisser croire, l’écrire, parler de « démence individuelle », me semble très problématique, sinon dangereux, voire une certaine forme de désinformation.

Si je me risquais à évoquer quelques hypothèses, le meurtrier de Nice semble plutôt relever decomportements asociaux, d’instabilité, de violences et de passages à l’acte. Cet individu est en effet décrit comme coutumier de violences conjugales, d’alcoolisations, de sexualité débridée, de bagarres et d’hyper-agressivité comme en témoigne sa condamnation récente suite à une altercation avec un automobiliste.

Ce type de personnalité concerne des personnes rétives, voire résistantes aux soins psychiatriques, et plus encore à toute psychothérapie car inaccessibles à tout questionnement ou remise en cause personnelle. Lorsqu’ils sont hospitalisés en milieu spécialisé, ils ne doivent pas rester très longtemps, car ils peuvent mettre à feu et à sang un service par les manipulations des malades et les conflits qu’ils peuvent provoquer.

Seules les confrontations avec la loi sociale, la justice, les sanctions pénales, la prison, peuvent avoir une efficacité sur leurs comportements… en attendant qu’ils vieillissent et se calment.

Bien sûr, Jean Birnbaum, a raison d’énoncer que la folie est habitée par le politique, est en prise avec l’Histoire, plus encore dans les périodes troublées. Tout comme, il est fort juste d’avancer que Daech est désormais omniprésent dans les esprits de ceux qui ont la rage et la haine, chevillées au corps, et procure à tous ceux qui sont aux prises avec leurs pulsions violentes de trouver ainsi un sens et l’opportunité de les agir, avec en prime une notoriété publique enfin acquise par la publicité spectaculaire sur leur nom et leur image. 

Ou encore de souligner que « pour des esprits rationalistes et sécularisés, tout fou de Dieu est un fou tout court. Et voici une contradiction majeure : si nous assimilons spontanément le djihadisme au délire, au nom de quoi pourrions-nous dénier toute prétention djihadiste aux personnes fragiles psychiquement ? Il y a là une incohérence qui devrait faire réfléchir. »

Mais de grâce, ne mêlons pas la folie à toutes les horreurs du dérèglement du monde et de notre société. Ce serait une insulte à la folie. La folie mérite mieux que ça, car elle est d’abord une façon d’être au monde et, ne l’oublions jamais, une souffrance psychique immense et parfois indicible.


[1] Discours du Président de la République, Mr Nicolas Sarkozy : « L’hospitalisation en milieu psychiatrique » Antony 2 décembre 2008.

[2] Fethi Benslama : « Un furieux désir de sacrifice. Le surmusulman » Ed. Le Seuil. 2016.

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