Billet de blog 2 déc. 2011

LES ENSEIGNEMENTS DE LA FOLIE (30) : Un feuilleton «dangereux»

Clinique de Dostoïevski : Crime et châtiment (15/20) l’inhumain fait partie de l’humain La rencontre entre Svidrigaïlov et Dounia, sœur de Raskolnikov, nous plonge dans l’énigme de l’amour chez le pervers, énigme que nous avons déjà rencontrée avec l’homme du sous-sol. Dostoïevski demande discrètement notre vigilance en introduisant cette rencontre par une réflexion qui semble à première vue bizarre. Juste après que Raskolnikov pense que Svidrigaïlov est un débauché et un misérable, Dostoïevski écrit : Pourtant cette opinion qu’il proclamait ainsi était un peu prématurée et peut-être mal fondée. Quelque chose dans la manière d’être de Svidrigaïlov lui donnait une certaine originalité et l’entourait de mystère. (page 302)(Remarquons, au passage, le respect et l’amour que Dostoïevski a pour ses personnages, tous ses personnages. Remarquons aussi son amoralisme. Ceci sont deux traits de la force de son écriture.)

Heitor O'Dwyer de Macedo
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Clinique de Dostoïevski : Crime et châtiment (15/20)

l’inhumain fait partie de l’humain

La rencontre entre Svidrigaïlov et Dounia, sœur de Raskolnikov, nous plonge dans l’énigme de l’amour chez le pervers, énigme que nous avons déjà rencontrée avec l’homme du sous-sol. Dostoïevski demande discrètement notre vigilance en introduisant cette rencontre par une réflexion qui semble à première vue bizarre. Juste après que Raskolnikov pense que Svidrigaïlov est un débauché et un misérable, Dostoïevski écrit : Pourtant cette opinion qu’il proclamait ainsi était un peu prématurée et peut-être mal fondée. Quelque chose dans la manière d’être de Svidrigaïlov lui donnait une certaine originalité et l’entourait de mystère. (page 302)(Remarquons, au passage, le respect et l’amour que Dostoïevski a pour ses personnages, tous ses personnages. Remarquons aussi son amoralisme. Ceci sont deux traits de la force de son écriture.)

Soyons donc vigilants et subtils et parlons d’abord d’attachement. L’attachement de Svidrigaïlov à Dounia est déjà perceptible dans l’excitation qui est la sienne lorsque Raskolnikov le rencontre dans le cabaret, juste avant son rendez-vous avec Dounia. Puis, lorsqu’il parle à Raskolnikov de sa sœur, le mode fanfaron ne brouille pas entièrement l’expression des sentiments. Je cite Svidrigaïlov : Comment (ma femme) s’était-elle risquée à prendre une gouvernante aussi belle ? (…) Mais pourquoi est-elle aussi belle ? (…) Les éclairs qui peuvent lancer les yeux de votre sœur. Je vous assure que ce regard m’a souvent poursuivi en rêve. J’en étais venu à ne plus pouvoir supporter le bruit soyeux de sa robe. Je vous jure que je me croyais menacé d’une attaque d’apoplexie ; jamais je n’aurais pensé être atteint d’une folie pareille. Bref, je voulais faire la paix avec elle, mais la réconciliation était impossible. (pages 284, 284, 288 et 289. C’est moi qui souligne.)

L’attachement amoureux n’est pas seulement perceptible dans des bribes du récit, d’ailleurs. Parfois, la passion le submerge ; par exemple, à l’évocation du mariage entre Dounia et Loujine, Svidrigaïlov dans son impatience donna un violent coup de poing sur la table. (page 289)

Certes, Svidrigaïlov utilise le cynisme pour mettre à distance ses sentiments amoureux. Mais c’est, je dirais, une défense secondaire. La défense la plus importante est la tentative de transformer son attachement amoureux en pure excitation. Comme on verra par la suite cette tentative échoue. N’empêche qu’il présente ainsi les choses et qu’il croit, jusqu’à un certain point, à ce qu’il dit. Par exemple, en parlant de son élan vers Dounia, il déclarera : En un mot cela a commencé chez moi par un violent caprice sensuel. (page 286)

Svidrigaïlov est un exemple de l’économie de la jouissance. La jouissance est un fonctionnement psychique d’où est exclue la satisfaction. Dans cette économie, pour que le sujet soit assuré de son existence, il est exigé qu’il y ait toujours un degré élevé de tension, et que n’importe quoi devienne matériau de tension. Dans l’économie de la jouissance, donc, même l’excitation sexuelle n’est que tension et elle vient à la place d’une excitation psychique qui ne peut être vécue comme telle par le sujet. Mais Svidrigaïlov rate sa tentative de transformer une excitation psychique en pure excitation sexuelle, voire en pure tension.

C’est au moment même où il doit reconnaître que Dounia ne l’aime pas, que Svidrigaïlov fait la découverte fulminante de son amour pour elle. Si cette découverte désintègre le peu de monde interne qui lui reste et confirme son projet de suicide, c’est que l’irruption de l’amour fracasse la théorie inconsciente qui régit son fonctionnement psychique. Et qu’est-ce qu’elle dit, cette théorie ? Elle dit que les liens se tissent avec le fil de la haine et se maintiennent par la peur qu’entretient l’emprise. À ce propos, rappelons ce que dit Svidrigaïlov à Raskolnikov en parlant de Dounia : J’étais à l’époque si toqué d’elle que si elle m’avait dit : ‘assassine ou empoisonne (votre femme) je l’aurais fait immédiatement. » (page 289. Je souligne)

C’est comme conviction que cette théorie inconsciente se présente à la conscience. Et c’est pourquoi, pour Svidrigaïlov, il n’y a aucune contradiction entre son attachement amoureux et l’organisation d’un traquenard, aucun doute non plus que ce moyen n’entamera pas chez Dounia des éventuels sentiments tendres ou amoureux à son égard. Cette conviction est aussi agissante lorsque Dounia le menace avec un révolver ; encore plus lorsqu’elle lui tire dessus ! – « Elle essaye de me faire peur, donc elle m’aime », pourrait être la phrase inconsciente qui soutient la relative indifférence de Svidrigaïlov à l’égard de la fureur d’animal traqué chez Dounia. Notons seulement que la clinique enseigne que l’efficacité psychique de la conviction selon laquelle la violence et la haine sont le ferment de l’amour est beaucoup plus répandue que ne le pensent ordinairement les hommes.

Je vous propose qu’on s’arrête au moment où cette conviction se désintègre chez Svidrigaïlov. Je cite :

Tout à coup elle jeta l’arme.

« Vous la jetez », s’écria Svidrigaïlov tout étonné, et il respira profondément. Son âme était soulagée d’un lourd fardeau qui n’était peut-être pas uniquement la crainte de la mort ; pourtant il aurait eu du mal sans doute à expliquer ce qu’il éprouvait. C’était, en quelque sorte la délivrance d’un autre sentiment plus douloureux, que lui-même n’aurait pu déterminer. Ce soulagement d’un lourd fardeau, cette délivrance de la douleur, sont certainement l’effet du jaillissement fulgurant et fugace d’une croyance, celle de la fin de la solitude effroyable où le pervers s’est englouti. À ce moment, aussi éphémère soit-il, Svidrigaïlov reconnaît la réalité de l’amour. Je poursuis le texte : Il s’approcha de Dounia et lui enlaça doucement la taille. Elle ne lui opposa aucune résistance, mais elle tremblait comme une feuille et le regardait avec des yeux suppliants. Il s’apprêtait à lui parler, mais ses lèvres ne purent que s’entrouvrir dans une grimace. Il ne proféra pas un mot.

« Laisse-moi » supplia Dounia.

Svidrigaïlov tressaillit. Ce tutoiement n’était pas celui de tout à l’heure.

« Ainsi tu ne m’aimes pas ? » demanda-t-il tout bas.

Dounia fit un signe négatif de la tête.

« Et tu ne peux pas ? … tu ne pourras jamais … chuchota-t-il d’un accent désespéré.

« Jamais !» murmura Dounia.

Durant un instant, une lutte terrible se livra dans l’âme de Svidrigaïlov. Ses yeux étaient fixés sur la jeune fille avec une expression indicible. Soudain, il retira le bras qu’il avait passé autour de sa taille … (Sa conviction venait de se fracasser, le déni disparaissait. Il était un mort vivant. Il dit :) « Partez vite (…) vite, vite » répéta Svidrigaïlov toujours sans bouger, mais ce mot « vite » résonnait terriblement. (C’est sûr qu’il utilisait toute son énergie pour s’empêcher de l’assassiner.)

Une fois son amour parti, Svidrigaïlov resta encore trois minutes auprès de la fenêtre. Un sourire affreux lui tordit le visage (…) Le revolver jeté par Dounia avait roulé jusqu’à la porte (…) Il y restait encore de quoi tirer une fois. Après un moment de réflexion il le fourra dans sa poche, prit son chapeau et sortit. (Et il se tuera avec l’arme de Dounia). (pages 317 et 318).

Sortant dans la rue il rencontre une pluie torrentielle. Dostoïevski le laisse se tremper d’eau, lui qui depuis toujours ne sait plus pleurer. Et il ira dans la ville, figure hallucinée, de maison en maison, distribuant son argent avant de se tuer.

Sa dernière nuit, il la passe dans une espèce de mansarde, ou de cave, ou de … sous-sol … lugubre et sordide. Mais, contrairement à l’homme du sous-sol, il ne vitupère pas. Ce n’est plus un mort vivant, c’est un cadavre sur le corps de qui se promènent des rats bien réels. Et le cadavre rêve d’enfants morts, d’enfants prostitués.

Il est vrai qu’il n’y a pas de place pour l’enfance dans un univers sans mouvement, sans jeu, sans surprise ni étonnement, sans commencement ni nouveauté. Et c’est pourquoi l’avenir et le temps sont, comme il le disait à Raskolnikov, une vieille chose abandonnée et morte.

Pour le geste final, Dostoïevski aura la générosité – et le génie – de redonner à Svidrigaïlov la cohérence de ses défenses perverses. Il se tuera donc devant un pauvre petit soldat, cherchant à retrouver dans le regard effrayé de celui-ci le reflet de la haine qu’il voue à son impensable souffrance.

(Pour les citations se référer à Crime et Châtiment, Volume IIFOLIO, traduction de D. Ergaz, Paris, 1991)

lundi prochain : un amour nommé Sonia

Historique : Le 2 décembre 2008, à l’hôpital d’Antony, Nicolas Sarkozy, Président de la République Française, désigne comme potentiellement criminelles, en tout cas potentiellement dangereuses, toutes les personnes qui présentent des signes peu ordinaires de souffrance psychique. Dans le droit fil de ce discours, au 1 août dernier une loi dite des « soins sans consentement » est entrée en vigueur.

En d’autres termes, le gouvernement érige le trauma en projet de société. Mettre l’angoisse, le désir et la pensée à l’index est une nécessité inséparable de son modèle économique: le citoyen doit être un individu sans subjectivité, sans sensibilité, simple reproducteur anonyme des conditions de fonctionnement d’un système d’échange où il n’y a plus d’échange, qui produit le vide de sens dont la machine a besoin pour se perpétuer - et la princesse de Clèves peut aller se faire foutre.

Lors de la première manifestation appelée par Le Collectif des 39 contre La Nuit Sécuritaire pour répondre à l’insulte faite à notre humanité par celui qui a fonction de Président, les patients ont inventé un mot d’ordre vite repris par les manifestants : Nous sommes tous des schizophrènes dangereux. C’est en réfléchissant sur le sens de cette proposition que je me suis dit qu’il serait bienvenu d’évoquer les enseignements que nous donnent la folie et les fous. Et j’ai pensé que revisiter le grand clinicien de la folie que fut Dostoïevski pourrait être une contribution à la lutte citoyenne contre l’application de la loi des « soins sans consentement » , lutte inaugurée et soutenue par Le Collectif des 39.

Cette démarche rejoint par ailleurs notre souci à nouer, ensemble, la prise en compte de l’inconscient, une pratique politique et le sentiment du monde qui nous est donné par la littérature et l’art en général.

Mon point de départ pour ce « feuilleton » a été l’idée que chez Dostoïevski, la grandeur ou la misère des personnages fondamentaux de l’œuvre accompagne la découverte qu’ils font de l’inconscient. Que les personnages soient construits à partir du trauma de la rencontre avec l’inconscient, est certainement une des raisons principales de leur pérennité. En nous appuyant sur ces personnages nous démontrerons que leur enseignement sur le trauma, le fantasme, la perversion, la folie nous apprend la vie vivante. Mon travail se concentrera sur deux textes Les Notes du sous-sol et Crime et Châtiment.

Pour plus d’informations sur Le Collectif des 39 contre La Nuit Sécuritaire on peut consulter :

http://www.collectifpsychiatrie.fr/?p=338

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