Communiqué de STOP DSM suite à la mort de Robert Spitzer

Suite à la mort de Robert Spitzer, père spirituel du DSM III, le communiqué de l'association STOP DSM offre un regard intéressant sur notre monde : les conceptions de la folie, ainsi que les disputes qu'elles engendrent, sont toujours un révélateur de la santé politique et démocratique d'une époque.

DECLARATION DE STOP DSM

 

Robert Spitzer vient de mourir à l'âge de 83 ans. Ce psychiatre restera dans l'histoire comme le maître à penser de la troisième édition du DSM le fameux DSM III.

Robert Spitzer a cherché à moderniser la démarche psychiatrique et à rendre les diagnostics psychiatriques plus rigoureux et plus fiables afin d'améliorer la recherche et l'épidémiologie. Son grand concept était l'athéorisme car il pensait que les différentes théories et en particulier la psychanalyse étaient responsables du désordre qui régnait dans la sphère du diagnostic psychiatrique. Sa méthode «athéorique», inspirée par le pragmatisme, reposant sur la recherche de critères opérationnels, privilégiait l'utilité et la fiabilité des diagnostics au détriment de leur validité. Il a su également tirer profit, contre certains psychanalystes, de la bataille de l'homosexualité remportée par les activistes et certains professionnels gays qui ont réussi à imposer grâce à un vote au sein de l'American Psychiatric Association que l'homosexualité ne soit plus considérée comme une pathologie mentale, de même que le courant féministe a contribué au démembrement de l’hystérie.

Selon ses principes le DSM III, paru à la fin des années soixante-dix du siècle dernier, représentait un changement radical dans la psychiatrie. Conçu comme un système expert avec des diagnostics axés pour l'essentiel sur l'observation des comportements, le DSM III a été salué, par une profession avide de respectabilité scientifique, comme une révolution. Le DSM est ainsi devenu au fil du temps hégémonique.

Trente cinq ans plus tard, de l'avis même de Robert Spitzer et de son successeur à la tête du DSM Allen Frances, le bilan est loin d'être positif. La simplification de la démarche diagnostique a entraîné une perte considérable des connaissances cliniques chez les praticiens car le DSM III et les suivants sont devenus les manuels de référence pour la clinique et l'enseignement alors que le DSM III était conçu à l'origine pour la recherche pharmacologique et les statistiques épidémiologiques. Par ailleurs, la mise en coupe réglée comportementale des symptômes les a transformé en cibles pour des médications ouvrant toute grande la porte à des conflits d'intérêts et à des sur-prescriptions. Nous avons pu observer que tous les comportements et toutes les émotions sont, petit à petit, entrés dans le champ de la pathologie avec une psychiatrisation outrancière de la vie quotidienne aboutissant à une sur-prévention et à un sur-diagnostic, en particulier chez les enfants. On ne compte plus les fausses épidémies déclenchées par le DSM (Troubles bipolaires, Autismes, Trouble déficitaire de l'attention etc...). Tout cela alors que le DSM n'a aucune validité scientifique établie, ses diagnostics reposant sur de simples consensus d'experts.

L'ère de l'hégémonie du DSM touche très probablement à sa fin, les chercheurs s'en éloignent essayant des critères qu'ils considèrent plus scientifiques (RDoc) , les cliniciens sont aussi tentés de revenir à des critères plus complexes et donc plus proches de la réalité clinique.

Un vaste mouvement s'est développé contre l'hégémonie du DSM aux USA mêmes, mais aussi au Royaume Uni, et ailleurs en Europe. En France, le collectif STOP DSM anime à sa façon depuis cinq ans un renouveau de la psychiatrie fondée sur une prise en compte à la fois de la réalité psychique et des données scientifiques, refusant tout autant la nostalgie de l'époque pré DSM III que la soumission à l'ère neurobiologique.

D'autres systèmes de classification ont ainsi vu le jour, la dernière en date étant la Classification Française des Troubles Mentaux (CFTM).

Robert Spitzer aura tout de même incarné , malgré les critiques radicales que nous formulons à l'encontre de son œuvre, plusieurs valeurs que nous admirons chez nos amis d’outre-atlantique : l'esprit d'innovation, le pragmatisme et surtout la courageuse capacité à reconnaître ses erreurs.

 

Collectif STOP DSM :

Jean-Claude Aguerre, Guy Dana, Marielle David, Francis Drossart, Tristan Garcia Fons, Nicolas Gougoulis, François Kammerer, Patrick Landman, Claude Léger, François Leguil, Jean-Baptiste Legouis, Geneviève Nusinovici, Bernard Odier, Michel Patris, Gérard Pommier, Louis Sciarra, Jean-François Solal, Dominique Tourrès Landman, Jean-Jacques Tyszler, Alain Vanier, Pierre Zanger

Décembre 2015

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