Le Collectif des 39 à Jazz In Marciac

Le collectif des 39 s’est créé en décembre 2008, en réaction au discours ultra sécuritaire de Nicolas Sarkozy alors Président de la République, désignant les malades mentaux comme « tous potentiellement dangereux voire criminels ». En 2010, ses membres ont rencontré Jean Louis Guilhaumon, président du festival Jazz in Marciac, pour lui proposer une sorte de « master classe psychiatrie, folie et culture » dans le cadre de cet événement. Bilan de la 5e édition.

Le collectif des 39 s’est créé en décembre 2008, en réaction au discours ultra sécuritaire de Nicolas Sarkozy alors Président de la République, désignant les malades mentaux comme « tous potentiellement dangereux voire criminels ». En 2010, ses membres ont rencontré Jean Louis Guilhaumon, président du festival Jazz in Marciac, pour lui proposer une sorte de « master classe psychiatrie, folie et culture » dans le cadre de cet événement. Bilan de la 5e édition.

Marciac, été 2015 © Paul Machto Marciac, été 2015 © Paul Machto

 

Ce sont d’abord des professionnels en psychiatrie, engagés dans des pratiques humaines, désaliénistes, et institutionnelles, dans lesquelles la place des patients est celle de personnes considérés d’abord comme sujets (et non comme « objet » de soins), comme citoyens. Ces psychiatres, psychologues cliniciens, ces psychanalystes, ces infirmiers, ces travailleurs sociaux, soutiennent aussi la dimension politique de la psychiatrie, la prise en compte de la dimension de révolte inscrite dans la folie. Outre la dimension singulière qui la caractérise, la folie vient faire « scandale » dans le social et interpelle l’entourage, et au delà la société, tout un chacun. 

La forte mobilisation initiée par le Collectif des 39 contre le projet de loi sur les soins sans consentement à partir du printemps 2010, a amené de nombreux patients, ex-patients, familles, amis, citoyens concernés a rejoindre le Collectif.

Depuis, le collectif réunit, outre les soignants, des personnes concernés directement par la psychiatrie – patients et familles – et le secteur médico-social (institutions telles que Instituts Médico-Educatifs, CMPP, pour les enfants, foyers d’accueil, E.S.A.T, établissements et service d’aide par le travail, SAMSAH pour les personnes handicapés etc). Dans cette dynamique, ce sont créés une association de patients HumaPsy, et un collectif de familles, « Le fil Conducteur ».

Les 39 et Jazz in Marciac

Si le Collectif soutient les pratiques soignantes centrées sur l’écoute, la parole et l’engagement dans les dispositifs soignants des patients, la prise en compte de la dimension politique de la psychiatrie à conduit à souligner l’importance de la culture et des initiatives artistiques, dans les démarches soignantes et institutionnelles : ateliers  de création, pour donner libre cours à la créativité et aux initiatives créatrices, que ce soit par l’expression plastique et picturale, le théâtre, la musique, la danse etc… Il faut rappeler ici l’importance du surréalisme si cher à Lucien Bonnafé, fondateur du désaliénisme et de la politique de secteur, l’importance de la poésie pour François Tosquelles et de l’esthétique pour Jean Oury, tous deux fondateurs du mouvement de psychothérapie institutionnelle, les recherches de Jacques Lacan, outre ses liens lui aussi avec le surréalisme, du côté de l’articulation entre la culture, la philosophie et la science.

Une certaine similarité entre l’improvisation en jazz et les pratiques thérapeutiques centrées sur l’écoute singulière, les associations d’idées en psychanalyse, une certaine filiation avec les racines cachées d’une tradition, d’une histoire singulière et collective, ont amené praticiens, soignants, à établir des passerelles entre des mondes apparemment séparés, avec le plaisir, la joie, et l’enthousiasme que procure la création jazzistique. Nous pourrions aussi établir un lien entre une certaine marginalité du jazz, la dimension de révolte et d’inventivité d’un discours musical avec la marginalité quand ce n’est pas l’exclusion des fous.

Tout ceci a conduit « naturellement » les membres du Collectif des 39 a rencontré Jean Louis Guilhaumon, président du festival Jazz in Marciac, pour lui proposer une sorte de « master classe psychiatrie, folie et culture » dans le cadre du festival. Cette proposition l’a enthousiasmé, l’a amené à soutenir « l’Appel à l’adresse des gens de culture » en 2010 que le Collectif des 39 avait lancé pour « Une Hospitalité pour la folie ».

Ainsi dès 2011, la Ligue de l’Enseignement du Gers qui organise les après-midis de débats citoyens dans le cadre du festival, a accueilli de façon remarquable notre initiative.

L’UNAFAM du Gers (Association des familles et amis des malades) est venu participer à ces rencontres et apporter un soutien aux thèmes et aux questions critiques que le Collectif développe quant aux dérives actuelles des pratiques soignantes, que ce soit du côté de la banalisation de l’isolement et de la contention, de l’envahissement de la gestion comptable, de l’hégémonie deshumanisante de l’idéologie médicale et scientiste soutenue par le lobby pharmaceutique.

Ces trois après-midis associent projection de films et débats publics.

Samedi 1er août : « Charlie Mingus, la colère créative » avec Patrice Charbit et Philippe Rassat, animateur de la discussion.  © Paul Machto Samedi 1er août : « Charlie Mingus, la colère créative » avec Patrice Charbit et Philippe Rassat, animateur de la discussion. © Paul Machto
Au cours de ces cinq éditions, Patrice Charbit, psychiatre à Montpellier, membre des 39, a fait de remarquables exposés sur les parcours de Charlie Parker, Thélonious Monk, Chet Baker et cette année il nous a parlé de Charlie Mingus. Au delà de leurs contributions à l’histoire du jazz, il a évoqué aussi leurs rencontres souvent très problématiques avec la psychiatrie américaine…

Au cinéma de Marciac, les projections successivement de Un monde sans fous de Philippe Borrel, Les voix de ma sœur de Cécile Philippin, 15 jours ailleurs de Didier Bivel produit par Elizabeth Arnac, puis A ciel ouvert de Mariana Otero, avaient rencontré un public attentif.

Cette année, c’est un documentaire réalisé par Dominique Cœur, Chacun a son rôle qui a été projeté. Chronique d’une création théâtrale dans la cité des Bosquets à Montfermeil en Seine-Saint-Denis, dans une libre adaptation contemporaine de l’Odyssée, « Ulysse retrouvé, le retour du père ». Cette création a réuni des patients et des soignants de l’association Champ Libre, du centre de jour de Montfermeil, sous la responsabilité médicale de Paul Machto, des jeunes et des femmes turcs de la cité des Bosquets, mis en scène par Christophe Ribet et Michèle Bustamante de la compagnie de comédiens professionnels du Groupe Intervention théâtrale et Cinématographique (le Githec), dirigé par Guy Bénisti. La rencontre entre patients, soignants fréquentant le secteur psychiatrique et citoyens de la cité a donné lieu à des moments très forts et favorisant une dynamique d’insertion dans la ville.

Le troisième après-midi a été l’occasion les années précédentes de discuter avec Patrick Coupechoux, auteur de plusieurs livres sur la psychiatrie, à partir de son dernier ouvrage, Un homme comme vous, essai sur l’humanité de la folie. Puis Marie Cathelineau, psychologue clinicienne à Antony, Simone Molina, psychanalyste à l’hôpital Montfavet d’Avignon animatrice des ateliers Marie Laurencin, Sylvie Prieur, psychologue clinicienne à l’hôpital du Mas Careiron d’Uzés, nous parler de leurs ateliers de création.

Cette année, Olivia, membre des 39 et de l’association de patients HumaPsy, est venue avec Philippe Letty, réalisateur d’un documentaire De l’écoute ! … (pas que des gouttes), exposer ce que des patients attendent des soins psychiques, en psychiatrie, de leurs conceptions du soin et de l’importance de la parole et de l’écoute, de l’indispensable prise en compte en tant que sujet acteur des dispositifs soignants.  

Olivia avait rencontré le Collectif des 39 lors d’un débat organisé par les 39 et Médiapart, soutenu par Sophie Dufau, à la Maison des Métallos, en janvier 2011, sur l’accueil et les soins. Elle y avait développé son parcours et exposé remarquablement les carences qui l’avaient révoltée.

Lors du débat à Marciac, elle a pu nous exposer avec beaucoup de finesse en quoi le diagnostic provoque une violente blessure. Une double blessure ! Déjà aux prises avec sa propre souffrance personnelle, elle n'a pu être entendue car enfermée, réduite à une dénomination diagnostique « objectivante ». Exit sa propre subjectivité ! 

Le débat a porté également sur le constat navrant de la soumission des psychiatres et des soignants à un rôle réduit de techniciens, oublieux de l’histoire et de la fécondité de la pensée comme bien d’autres professionnels du champ médical, éducatif et social.

C’est ainsi que s’est clôt cette cinquième édition du Collectif des 39 à Marciac, et les concerts de Roberto Fonseca en hommage à Ibrahim Ferrer, et de Chucho Valdés, Tribute to Irakere, ont conclu dans la fête cette séquence annuelle. 

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