Les antiphrases liberticides de Monsieur Sarkozy à propos de la psychiatrie.

Le discours de Sarkozy, le 2 décembre à l'hôpital d'Antony, apparait comme un discours voulant ravaler les institutions psychiatriques à une fonction de maintien de l'ordre, à un rôle sécuritaire. Et le billet d'Yves Gigou, la prise de position de Guy Baillon précisent cela.

Mais il faut prendre garde aussi à la façon dont ce texte est construit (ce qui est possible grâce en particulier au lien donné par Joha1008 en commentaire à ce billet cité).

Sarkozy dit que 13% des hospitalisés en milieu psychiatrique le sont sous le mode de "l'hospitalisation d'office", ce qui ne fait pas frémir son auditoire, ce chiffre correspondant pourtant à la somme des personnes en "hospitalisation à la demande d'un tiers" et des "hospitalisés d'office", ces derniers représentant 2% des hospitalisations.

Pour Sarkozy, peu importe la précision et l'exactitude, il est venu parler de "l'hospitalisation d'office", et non de "la psychiatrie", ou plutôt, il ne discerne pas les deux termes.

 

Mais reprenons ce discours:

"Il n'y a aucune raison de cacher votre métier"dit-il avant de faire un éloge des soignants. Alors que la référence à la psychologie, à la chose psy sous diverses formes, envahit les pages de tous les quotidiens et hebdomadaires, il est étonnant qu'un Président qui lit son texte énonce cela.

"On doit parler de vos établissements autrement qu'à l'occasion des faits divers qui mettent en cause des patients qui vous sont confiés", faits divers qui, il tient à le préciser, "ne mettent nullement en cause votre compétence". Et puis la référence à ces faits divers sanglants, Grenoble et aussi Pau, sera le fil rouge de son discours.

Sarkozy parle par antiphrase pour introduire ses exigences sécuritaires. Il félicite les soignants en psychiatrie qui n'ont "pas à se cacher", à avoir honte de leur "compétence" excellente et méconnue, pas du tout. Quoique.

 

Alors, il continue: "Mais ces faits divers doivent nous interroger" sur "les lacunes de la prise en charge". Il évoque le meurtre de Grenoble commis par "une personne éminemment dangereuse". Il montre que, pour lui, l'estimation de la dangérosité d'une personne relève de sa compétence. Puis il ajoute: "mon propos n'est pas de dire que la seule solution est l'enfermement, encore moins l'enfermement à vie". Deuxième antiphrase majeure: l'institution psychiatrique a pour fonction d'enfermer, d'enfermer à vie si besoin, comme la suite du discours le confirme. Il enchaine sur le "schizophrène qui est avant tout une personne malade"; et puis sur la nécessité de "protéger la société", "ses compatriotes", les soignants et les familles des patients.

Ce terrifiant enchainement d'idées dit que pour le pouvoir Exécutif, l'hôpital psychiatrique doit enfermer des "schizophrènes", supposés dangereux, de par l'expertise présidentielle, aussi longtemps que nécessaire. Et la durée de l'enfermement est imprévisible puisque la violence est dite "éruptive, imprévisible". Sarkozy le dit: "des patients peuvent soudainement redevenir dangereux". L'enfermement d'imprévisible devient illimité.

 

Puis notre Président qui aime les faits concrets, annonce "un plan de sécurisation" des hôpitaux psychiatriques. Il dit qu'il faut "mieux contrôler les entrées et les sorties" de l'hôpital psychiatrique, avant de préciser qu'il parle encore des "hospitalisations d'office". L'hôpital psychiatrique doit donc se réorganiser tout entier autour de la fonction d'enfermement, de surveillance, de "géolocalisation" des patients en "hospitalisation d'office", stigmatisés par ce discours étatique comme tous dangereux.

Puis il parle de "la réforme sanitaire des procédures d'hospitalisation d'office", et de l'"obligation de soins", sans qu'il apparaisse que l'intervenant distingue les deux. Mais il parle encore et toujours des hospitalisations d'office, de la "décision de sortie des hospitalisations d'office": "je ne dis pas qu'elle est prise à la légère". Troisième antiphrase majeure de Monsieur Sarkozy.

Cette-fois, il y a quelques remous dans la salle; alors en homme de dialogue, il dit à l'auditoire: "vous avez vos convictions, j'ai les miennes". Il est manifestement convaincu que les psychiatres sont d'un "angélisme"insupportable, n'ayant pas des "compétences", mais des "convictions".

Et puis il présente la commission qui devra donner un avis sur une sortie d'une personne en hospitalisation d'office, avant que le Préfet, seul, ne décide. Le texte de Guy Baillon montre que cela devrait conduire à la suppression des sorties.

 

Le Président conclut en disant qu' aller dans le sens de la réforme ainsi présentée sera une condition sine qua non pour que l'Etat alloue plus de moyens aux hôpitaux dociles, ou plutôt aux directeurs de ces hôpitaux, qui doivent être les seuls "patrons" et dont la soumission devrait faire donc l'objet d'une évaluation étatique. Ensuite il s'emmêle les pinceaux (regardez la vidéo, il est grotesque) pour arriver à dire que les directeurs doivent décider seuls. Est-ce qu'il se rend compte qu'il énonce "le principe du chef", et est-ce cela qui le fait un peu hésiter? Nous ne savons pas.

Mais il continue sans vergogne. Il manie la menace à l'égard des directeurs et des psychiatres hospitaliers (référence à la "responsabilité"réitérée).

Une dernière antiphrase: "on n'a pas besoin de changer de trottoir quand on passe à côté d'un hôpital psychiatrique". Et puis non, encore une: "je comprends parfaitement que le malade est une personne humaine", alors que tout son propos montre sa certitude politique qu'il s'agit d'exclure le malade mental (stigmatisé comme dangereux) de la communauté humaine.

Et il finit de conclure en affirmant sa volonté d'un juste équilibre entre "la prison, la rue, l'hôpital". La "trilogie"selon monsieur Sarkozy, le destin qu'il assigne manifestement aux classes dangereuses.

 

Durant la campagne présidentielle, Sarkozy répétait: "je ne vous mentirai pas, je ne vous trahirai pas, je ne vous décevrai pas". A peine élu, par quelques signes forts, il a montré à qui il s'adressait: exclusivement à la grande bourgeoisie. Il ne les déçoit jamais.

C'est ainsi: monsieur Sarkozy est franc comme l'or. Il a utilisé quelques formules de style pour annoncer qu'il aller reconfigurer l'hôpital psychiatrique, mais il l'a dit. Il nie le travail de secteur, il nie l'existence d'une psychiatrie de service public hormis sa fonction répressive, il nie le travail des psychiatres d'exercice privé. Et surtout il stigmatise des êtres fragilisés, en souffrance.

Pas par vice, pas par stupidité, pas par défaut de ses conseillers et de sa ministre (inutile) de la santé; non, par nécessité politique. La récession et son cortège de malheurs s'annonce; il prépare un appareil répressif centralisé, docile, sans état d'âme.

 

 

 

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