En psychiatrie, la deshumanisation à l’œuvre

A la suite des révélations de Mme Adeline Hazan, Contrôleure générale des lieux de privation de liberté, concernant les pratiques qu’elle a constatées à l’hôpital psychiatrique de Bourg en Bresse, de nouvelles réflexions sur la destructuration de la psychiatrie et cette entreprise de deshumanisation qui affecte toutes nos institutions. En cela La Nuit Debout vient peut être nous réveiller.

Les révélations de Madame Adeline Hazan, Contrôleure Générale des Lieux de privation de liberté, à propos des entraves inouïes et systématisées aux libertés élémentaires découvertes à l’hôpital psychiatrique de Bourg en Bresse, provoqueront-elles, sans faire de mauvais jeu de mots, un électrochoc salvateur ?

Lors de mon précedent billet sur cette affaire, (Médiapart du 21 mars 2016), je n'avais pas encore pris connaissance de tous les détails de son rapport.

« Nous n’avions jamais vu cela, détaille Adeline Hazan. Des pratiques centralisées, honteuses, et choquantes».(…)« Sidérée que l’Agence régionale de santé, que la Haute Autorité de santé, que les différentes commissions départementales, toutes ces structures, venues ces dernières années, voire pour certaines ces dernières semaines, n’aient pas observé ce que notre mission a vu. Et qu’elles n’aient, en tout cas, pas réagi. Cela me laisse sans voix», a t elle ajouté.

En clair, ce n’est pas un acte isolé mais, aux dires de la contrôleure, une dérive systématique, organisée. Ainsi, pour chaque patient, se tenait un cadre de soins intégrant les interdits, le tout formalisé au cas par cas par un document standardisé intitulé «prescription de restriction de liberté d’aller et venir». Interdiction de sortir, de fumer (ou alors une demi-heure par jour), interdiction de communiquer aussi. Le tout avec «un recours à l’isolement et à la contention utilisé dans des proportions jamais observées jusqu’alors et non conforme aux règles communément appliquées ».[1]

Aussi les connivences, les compromissions de l’ensemble des personnels sont insupportables et nous font honte, tant elles jettent l’opprobre sur toute une profession.

En tant que psychiatre, en tant que soignant, on ne peut se sentir que salis !

« Porter atteinte à un homme, c’est atteindre toute l’humanité ! ».

Bien sûr, l’omerta est la règle dans ce milieu, certes comme dans beaucoup d’autres, mais comme on le disait il y a une trentaine d’années, « derrière les murs de l’asile, que se passe t il ? ». Omerta bien sûr car personnellement je me souviens d’une interview croisée avec une journaliste et un psychiatre syndicaliste -  qui se croyait éminent- lors des débats autour du projet de loi sur les soins sans consentement, au printemps 2011. Lorsque j’en vins à parler d’une dérive des pratiques, du développement de l’isolement et des contentions, il se leva brutalement, quitta la table, « Tu n’as pas le droit de parler de ça ! Sinon tu n’as qu’à démissionner ! » Tel est l’état d’esprit d’une certaine caste qui se croit au dessus des lois, et pense œuvrer « pour le bien »  de « nos malades ».

En  premier lieu doivent être dénoncés bien évidemment les responsables de la direction de l’hôpital puisque ce sont eux désormais  les « chefs des hôpitaux », « les patrons », par la grâce de ces « réformes » qui se sont succédés depuis ces dernières années (loi sarkoziste Hôpital Patients Santé Territoires de 2009, loi de santé hollando-tourainiste de 2016 instaurant entre autres les Groupements Hospitaliers de territoire).  Mais aussi ces médecins psychiatres, du président de la communauté médicale, aux chefs de pôle, et aux praticiens des unités, oublieux du serment d’Hippocrate, et également tous les autres acteurs « soignants » de cet établissement. Jusqu’aux syndicats de personnels, parmi lesquels seule la CFDT-Santé s’est risquée, dans un tract, révélé par le journal Libération, à reconnaître la nécessité d’être « contraints de réviser nos pratiques et, plutôt que de se lamenter sur une décision qui, de toute façon, ne nous appartient pas, voyons cela comme une chance de faire évoluer notre institution.» Et de terminer par : «La CFDT sera au côté des salariés pour les accompagner dans cette réorganisation.» Délicate attention, les malades et leurs familles apprécieront !

Nous sommes là face à un immense scandale d’inhumanité, d’indignité face aux « traitements » infligés à ces hommes, ces femmes, atteints du dénuement extrême, le vacillement ou la perte de la raison.

Nous avons souvent rappelé cette parole de François Tosquelles,  « Sans la reconnaissance de la valeur humaine de la folie, c’est l’homme même qui disparaît ! ». Nous nous devons de tenter de remonter aux racines de ce mal qui pourrit nos institutions psychiatriques, mais aussi politiques.

Lorsque nous avions avec le Collectif des 39 lancé en septembre 2015, un Appel, signé depuis par près de 10 000 personnes, « Non à la contention, La sangle qui attache, tue le lien humain qui soigne »[2] nous étions encore bien en deçà de ce qui a été découvert par les équipes de Mme Adeline Hazan.

Ce scandale de Bourg en Bresse n’est pas un épiphénomène : tout récemment, l’hôpital de Ville Evrard, en Seine Saint Denis a été condamné pour le suicide en juin 2011, d’un homme placé en chambre d’isolement. Quelques semaines auparavant, c’est un autre hôpital de la région parisienne, Moisselles, et des psychiatres qui ont été condamnés pour la mort d’une jeune femme elle aussi placée en isolement.

Ceci traduit une destruction lente et progressive des soins en psychiatrie dénoncée dès 2003 lors des Etats Généraux de la psychiatrie à Montpellier.

Cette destruction est la conséquence de l’idéologie qui s’est imposée depuis le début des années 90. Une idéologie de re-médicalisation, de technicisation de cette discipline pourtant bien singulière au carrefour des sciences humaines, sociales, de la médecine, du politique et de la culture.

Cette idéologie, soutenue par plusieurs rapports sénatoriaux (dont notamment celui du sénateur du Vaucluse, Alain Milon, qui aurait des liens très proches avec l’industrie pharmaceutique), mais aussi par la Fondation FondaMental, qui bénéficie des bénédictions des laboratoires pharmaceutiques et de nombreux politiciens de droite – comme Marie Anne Monchamp, Alain Milon-, ou de gauche tel Jean Marie Le Guen.

Dans ce mouvement réactionnaire, auquel s’est associée une critique féroce, malveillante et erronée de la psychanalyse, il est surtout question de revenir sur « les dérives soixante-huitardes », et de remettre la psychiatrie dans le giron de la médecine. Car ce mouvement a partie liée avec les « immenses avancées des neuro-sciences et de la génétique » dont les effets d’annonces sur les découvertes exceptionnelles ne sont jamais suivis des rectifications et des résultats pour le moins modestes qui s’ensuivent…

Mais quelles sont les conséquences dans la pratique de ces mouvements, qui ne se préoccupent que de loin des patients ?

        - Déjà au niveau de la formation : au niveau  des psychiatres, la formation est désormais sous la coupe d’universitaires, plus préoccupés de traitements psychotropes que d’approches diversifiées.

         - Au niveau des infirmiers, leur formation est désormais limitée à quelques semaines de stage, quand elle était réalisée sur trois ans avant 1992.

         - Quant aux psychologues, les approches comportementalistes sont désormais la règle dans les universités où une véritable chasse aux sorcières a été entreprise pour traquer les orientations psychanalytiques !

 Ainsi dans les services, le lien avec les malades, la relation n’est plus l’essentiel, quand elle n’est pas rejetée ! On va même jusqu’à dire aux infirmiers en formation qu’il ne faut « surtout pas s’investir, s’impliquer, prendre des initiatives ». Dès lors la dimension humaine est bannie. Si auparavant le patient pouvait être considéré comme un semblable, il est désormais mis à distance, « radicalement autre ». Cette dimension de l’humanité se dissout au profit d’une conception d’un « objet à traiter », de « cibles » de soins et de troubles. Il n’est plus question de souffrance. Ce sont des troubles, qu’il s’agit de réduire, de corriger. Tels des troubles … à l’ordre public qu’il s’agit de prévenir, d’empêcher, et  réprimer. Il ne s’agit plus de souffrance humaine, psychique, qu’il s’agit d’apaiser, de prendre en compte, de soulager. Le délire n’est plus un langage à entendre, à décrypter, une tentative de lutter  contre l’effondrement ou la catastrophe intérieure : il faut l’éradiquer !  

Aussi finalement quoi de plus banal que l’isolement, la contention, puisque le soignant ne va pas ressentir une quelconque proximité avec cet autre, le malade !

Dans un tout autre registre, mais finalement pas si éloigné que cela, la campagne de communication récente en témoigne, « ça commence par des mots, des insultes, ça finit par du sang » ! Oui la problématique raciste n’est pas loin. L’autre, le noir, l’arabe, le juif, l’étranger, le différent, est vraiment autre et peut être sans questionnement mal–traité. Avec de telles analogies, nombreux soignants qui pensent faire correctement leur travail, en appliquant procédures et protocoles pré-établis vont se sentir heurtés. Mais c’est là où le bât blesse : lorsqu’il y a disparition du « métier » au profit du « travail » et de tâches d’exécution, il y a disparition de l’humanité qui reste la noblesse de ce métier. 

Il faut lire, dans les réseaux sociaux, ces justifications écrites par des infirmiers sur les bienfaits de l’isolement et de la contention, les mises en pyjama systématiques déjà dénoncées dans un précédent rapport de la Contrôleure Générale des Lieux de privation de liberté : « Ils n’y connaissent rien. Ils n’ont qu’à y venir dans les services. C’est pour que les malades ne se fassent pas de mal, qu’on les attache. » Ou pire encore, reprenant là des arguties théoriques, voire par un détournement de références psychanalytiques : « ça les contient, certains viennent nous remercier plus tard ». Par un tour de passe-passe langagier fallacieux, on va évoquer même la «contention thérapeutique » et la nécessité d’une « prescription » médicale !

Cette inhumanité qui s’instaure est particulièrement provoquée, aidée par la transformation de l’hôpital en entreprise, le « management » étant exalté, la gestion prenant une emprise déterminante sur les corps et les êtres.

La novlangue, le néolibéralisme vient alors parachever toute cette entreprise de deshumanisation. Marie José Mondzain, dans une tribune récente dans Médiapart [3]en démontre l’impact : « nous sommes en pleine confiscation prédatrice du langage ».

Or la Haute Autorité de Santé, avec ses procédures, ses certifications, ses démarches d’accréditation, ses visites dans cet établissement avaient validé encore en novembre 2015, la « bonne marche de cet établissement ».

Quelle meilleure démonstration sur le rôle  néfaste, morbide et destructeur  des processus d’accréditation imposés par l’HAS à toutes les équipes de soins ! Les protocoles imposés ont une objectif : la traque de  la dimension humaine du soin, l’instauration de normes, de comportement identique pour tous, l’élimination de toute initiative individuelle, de toute subjectivité. Empêcher l’hétérogène, la diversité, pour homogénéiser, lisser les attitudes et les soins, imposer une « démarche qualité » unique, standardisée.

Mais quand l’insupportable devient banal, quotidien, peut – on encore se taire ?

Nous n’avons eu de  cesse depuis de dénoncer le fait que sous l’appellation « qualité », et la novlangue inventée par l’HAS qui l’accompagne, nous voyons en fait un ensemble de termes et indicateurs permettant de quantifier et d’évaluer le soin, pour le soumettre à une logique marchande et sécuritaire .

Cette logique tente d’expulser les soignants de leur fonction première : accueillir, écouter, accompagner chaque personne souffrante de la manière la plus singulière possible, en lui proposant des soins adaptés à son histoire, ses attentes, son contexte socio familial, ses possibilités d’appréhender sa pathologie.  Pire car cette logique autorise l’aveuglement dont s’émeut Mme Hazan ! Pire encore cette logique institue la violence : peur des patients, peur de la relation avec eux !

Il nous faut rappeler que ce sont des parents à Bourg en Bresse, qui ont appelé au secours : d’abord sans aucune réponse, c’est une association de parents et amis, l’UNAFAM qui a alerté la Contrôleure générale des lieux de privation de liberté, qui s’est inquiété et a fait son travail !

Sans l’alerte par les parents, les patients, l’horreur aurait pu continuer.

Alors ne faudrait –il pas que Direction, chefs de pôle, psychiatres, personnels s’interrogent sur leurs responsabilités… et en tirent toutes leurs conclusions ?

Quant à la ministre, la Haute Autorité de Santé, l’Agence Régionale de Santé …

Les voilà tout occupés à tenter d’imposer leur nouvelle « réforme » : les Groupements Hospitaliers de Territoire, (les G.H.T). Cette réorganisation des établissements hospitaliers cache sous des apparences de cohérence un but : faire des économies, réduire les coûts, mutualiser les moyens ! En créant des regroupements d’établissements, il s’agit de créer des mastodontes, des énormes machines bureaucratiques. Comme dans l’industrie on créé des « grands groupes », comme sur les territoires on créé de grandes régions, comme dans les hôpitaux on supprime des services d’urgence de proximité. Sous couvert d’améliorer la qualité en invoquant des plateaux techniques performants, on supprime les échelons à taille humaine et la proximité. Dans les années 70, un économiste britannique, Ernst Friedrich Schumacher, avait publié un recueil d’essais « Small is beautiful – une société à la mesure de l’homme ». De nombreux projets, des militants, des praticiens s’étaient emparés de ce concept, de cette référence, Small is beautiful, pour transformer les pratiques ! Dans les années 80, tous ceux qui inventaient des alternatives en psychiatrie, créaient des unités d’accueil, des centres de crise, des appartements thérapeutiques ou associatifs, des centres de jour. C’était effectivement des unités dans la ville, à taille humaine, dans l’esprit, l’orientation de la politique de secteur psychiatrique inventée en 1960, comme politique officielle en France. Cette politique a été cependant détournée, pervertie par les pouvoirs politiques et administratifs successifs, qui ont vu là l’occasion de réduction des coûts des dépenses hospitalières en fermant des milliers de lits hospitaliers sans pour autant permettre des alternatives dans les territoires…

Nous voilà en 2016, dans cette dynamique de « réforme » avec les G.H.T. dans un retour à des lieux de concentration et pour ce qui concerne la psychiatrie, de ségrégation.

Pourquoi y a t il si peu de résistance et d’opposition à ces mastodontes et à ces regroupements ? Pourquoi, médecins, praticiens, ne refusent- ils pas ces réformes trompeuses, pourquoi cèdent –ils à ces mensonges et ces leurres ?

Ne serait-ce pas l’attrait d’un certain pouvoir, de plus de pouvoir et d’une obéissance aveugle aux attraits d’une soi-disant modernité ? Tout comme avec la loi H.P.S.T. qui a créer des « pôles », ces regroupements de service, voilà des carriéristes en quête de plus de pouvoir. Peu importe que cela les éloigne du terrain, de la clinique. De plus, le ministère, va habilement les appâter avec des primes pour l’extension de leur responsabilité et leurs participations à ces efforts de réforme ?

Ces regroupements d’hôpitaux en instaurant ces monstres bureaucratiques, s’attaquent aussi à la spécificité de la psychiatrie, en obligeant les hôpitaux psychiatriques à être intégrés dans les établissements de médecine, chirurgie, obstétrique. A l’objectif idéologique dissimulé du retour dans la médecine, se double la perspective économique d’intégrer les budgets de la psychiatrie publique de secteur dans la masse budgétaire générale, générant ainsi des opérations de redistribution budgétaire d’un secteur doté de seuls moyens humains vers des activités et des investissements techniques. Déjà les intégrations d’un certain nombre de secteurs de psychiatrie dans les hôpitaux généraux ont démontré depuis de nombreuses années comment les activités de secteur ont pu être affectés ! Ces activités de soins reposent en psychiatrie de secteur essentiellement sur des personnels qui doivent s’engager dans des démarches de soins et d’accompagnement sur le territoire, en dehors de l’hôpital, que ce soit à domicile ou dans des unités sur les communes. La seule façon de réduire les coûts réside dès lors dans les diminutions de personnel.

Dans un contexte politique où tout est  morcelé, c’est à cette profonde transformation du paysage institutionnel qu’il faut s’opposer ! Car c’est alors la voie ouverte à la deshumanisation, au renforcement des pires pratiques.

Paul Machto

Avec Hervé Bokobza et Monique Thizon

Membres du Collectif des 39.

 

 


[1] Libération du25 mars 2016 « Psychiatrie, l’enfer derrière les portes »Par Eric Favereau

[2] http://www.hospitalite-collectif39.org/?NON-A-LA-CONTENTION

[3] Médiapart 28 mars 2016

 

 

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