Frères et sœurs face aux troubles psychotiques

Les 1 et 2 Juin 2012 ont eu lieu à Reims les XIIIèmes Rencontres de la CRIEE sous le titre POLITIQUE DE L'HOSPITALITE.

Vous lirez ici l'intervention réalisé par HELENE DAVTIAN dans le FORUM des 39 contre "La Nuit Sécuritaire", forum qui a été animé par Patrick Chemla avec la présence de la Maire de Reims, Adeline Hazan. La voici :

Il est difficile de parler des liens fraternels sans s'arrêter sur l'état de la famille en psychiatrie aujourd'hui, et de constater comment une politique qui transforme la famille en établissement malmène les liens familiaux et l'idée même de famille.

Dans les textes qui régissent la psychiatrie, la famille, autrefois inexistante, se trouve aujourd'hui réduite à un rôle et à une fonction. Le Plan Santé Mentale 2011-2015 institue sans ambiguïté la famille à cette place « au delà d'un soutien moral, l'aidant familial est présent pour aider la personne à soigner et gérer sa maladie (…) notamment pour traverser les moments de crise ». Le plan attribue aux familles le rôle de « veilleur au quotidien ».
Dans cette conception :
    ⁃    La famille est considérée comme une entité monolithique, un tout indifférencié dont tous les membres seraient équivalents et interchangeables.
    ⁃    La famille est réduite aux adultes capables de tenir un rôle d' aidant familial, les jeunes de l'entourage sont totalement exclus.
Pour synthétiser l'état de la famille en psychiatrie aujourd'hui, je prendrai les propos du sociologue Normand Carpenter « la famille autrefois perçue comme cause des problèmes est devenue la solution pour maintenir la personne dans son milieu ». C'est le« lieu de relocalisation du patient ».
 
Quand on se pose la question de l'hospitalité, parler du fraternel est incontournable. La relation fraternelle est la relation où petit on apprend à composer avec l'autre, le frère oblige l'enfant à sortir de son égocentrisme et à découvrir dans l'autre à la fois quelqu'un de différent et quelqu'un de semblable. C'est dans cette relation entre pairs que se développe les premiers liens sociaux. Si nous avons choisi la fraternité comme devise républicaine c'est qu'elle porte en elle la capacité d'être ensemble. Mon frère, c'est « cet autre qui aurait pu être moi ».
Comme archétype de la fratrie, pensons aux frères Dalton de Lucky Luke, ils sont tous semblables et ils sont tous différents et ils se chamaillent tous pour attirer sur eux l'attention de Ma Dalton. La relation fraternelle évolue et se promène sur cette ligne tendue par les deux pôles Semblable / Connivence et Différence / Rivalité.

Quand le trouble psychotique émerge, l'attraction des deux pôles va s'intensifier : suis-je semblable à mon frère qui perd la raison, si j'ai encore quelque chose en commun avec lui qu'en est-il de la folie pour moi-même ? Est-ce que je ne suis pas malade moi aussi et comment le savoir ?
J'ai mené pour l'Unafam une recherche-action auprès de 600 frères et sœurs de patients en psychiatrie. De 10 à 79 ans, l'âge des personnes qui ont répondu montre bien qu'un frère représente souvent un compagnon de route dans la vie, la relation fraternelle étant souvent la plus longue de l’existence. L'enquête a permis de mettre en évidence l'importance des retentissements des troubles sur la fratrie :
    ⁃    54% disent que la maladie de leur frère ou sœur a des répercussions sur leur propre santé et ce chiffre  monte à 61% chez les jeunes de 10 à 21 ans c'est-à-dire ceux qui côtoient quotidiennement l'étrangeté du trouble.
    ⁃    45% disent éprouver un sentiment de danger, et ce sentiment se maintient quel que soit leur âge.
    ⁃    Du côté de la connivence, ils sont 74% à estimer avoir compris, avant leurs parents, que quelque chose n'allait pas. En effet les prémices des troubles s'expriment souvent dans cette connivence, le partage de la même chambre, de la même bande d'amis,.. « J'ai absorbé ses délires comme une éponge » « j'étais le confident de tous ses délires ».
    ⁃    
Pendant que leurs parents sont happés par leur rôle d'aidant de plus en plus écrasant, les frères et sœurs font face silencieusement et dans une grande solitude. La recherche a permis de dégager trois attitudes principales des frères et sœurs face aux troubles.
    ⁃    La prise de distance, beaucoup s'en vont temporairement ou définitivement comme cet homme de 30 ans qui venait aux réunions de l'Unafam et qui disait « Je n'ai plus de famille, je l'ai laissé à mon frère ».
    ⁃    La mise à l'épreuve de sa propre santé mentale par des expériences extrêmes pour s'assurer que l'on n'est pas malade soi-même.
    ⁃    La pseudo-indifférence à ce qui se passe dans une sorte de soumission à l'ordre social. Cette attitude passive est celle qui leur est la plus préjudiciable sur le long terme avec des troubles psychosomatiques sévères.
    ⁃    
Les dernières dispositions introduites par la loi de 07/2011, notamment la possibilité de soins sans consentement au domicile familial, semblent particulièrement préjudiciables aux liens familiaux et en particulier aux jeunes frères et sœurs.
    Une petite fille de 7 ans venait d'apprendre par hasard que son grand frère sortait de l'hôpital     où il était en Hospitalisation d'Office, elle posait son inquiétude sur une question concrète :     comment descendre de sa chambre pour aller au salon alors qu'elle devrait passer devant la     chambre de son frère qui laisse toujours sa porte entrouverte, ce qui la terrifie.
On voit dans les questions de cette petite fille que ce n'est pas banal de côtoyer la psychose au quotidien, que ce n'est pas banal de construire son identité avec un grand frère dont l'identité se délite.
Il semble essentiel aujourd'hui de lutter contre cette banalisation de la psychose et d'une certaine hypocrisie qui consiste à consiste à dramatiser les troubles chaque fois qu'ils s'expriment sur la sphère public et à les banaliser quand ils sont renvoyés au cœur de l'intimité familiale.

Si aujourd'hui on détermine que la famille représente le principal espace d'hospitalité pour ceux qui souffrent de troubles psychiatriques, certaines questions s'imposent pour éviter que la famille ne soit transformée en établissement  (un lieu où on s'établit) et puisse demeurer un lieu d'échanges :
    ⁃    Peut-on être accueillant si l'on se sent menacé par celui que l'on accueille ?
    ⁃    Peut-on être accueillant si l'on représente une menace pour celui que l'on accueille ?
    ⁃    Peut-on être accueillant si l'on est seul et isolé ?( Le mouvement de thérapie institutionnelle nous a appris que la base de l'hospitalité c'est que la folie se porte à plusieurs).
    ⁃    Peut-on être accueillant sous la contrainte ?
    ⁃    Peut-on être accueillant sans limite ?
    ⁃    Peut-on être un aidant familial à vie ? (le statut d'aidant familial tend à être standardisé pour toutes las pathologies dans le même mouvement de dé hospitalisation et de soin à domicile)
    ⁃    Peut-on être accueillant si on ne peut jamais dire « je ne peux pas » ?

 

                                                                              HELENE DAVTIAN

 

 

 


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