Taisez-vous ! Réjouissons-nous ! : la Thérapie d’Etat et le Citoyen Scientifiquement Défini sont arrivés

Dans sa présentation à la presse du troisième plan autisme, Marie-Arlette Carlotti avertit : « Que les choses soient claires, n'auront les moyens pour agir que les établissements qui travailleront dans le sens où nous leur demanderons de travailler. » Voici pourquoi cet avertissement est grave.

Dans sa présentation à la presse du troisième plan autisme, Marie-Arlette Carlotti avertit : « Que les choses soient claires, n'auront les moyens pour agir que les établissements qui travailleront dans le sens où nous leur demanderons de travailler. » Voici pourquoi cet avertissement est grave.

Marie-Arlette Carlotti occupe actuellement le poste de ministre déléguée chargée des personnes handicapées et de la lutte contre l’exclusion. Présentant les mesures envisagées dans le troisième plan sur l’autisme, elle dit : «En France depuis quarante ans, l'approche psychanalytique est partout, et aujourd'hui elle concentre tous les moyens. Il est temps de laisser la place à d'autres méthodes pour une raison simple: ce sont celles qui marchent, et qui sont recommandées par la Haute autorité de santé; »

Cela nous importe peu que la préférence de Marie-Arlette Carlotti aille à une méthode de soin plutôt qu’à une autre, cela est son affaire. Mais puisqu’elle occupe actuellement le poste de ministre déléguée chargée des personnes handicapées et de la lutte contre l’exclusion, on ne peut se satisfaire d’une « opinion » qui amplifie une rumeur. En quoi se base-t-elle, par exemple, pour affirmer cette « concentration de moyens de l’approche psychanalytique » ?

Si cette affirmation reflétait la réalité, on ne pourrait que saluer une initiative ministérielle qui faciliterait la diversification des pratiques. Or, les déclarations de cette personne, ne correspondent absolument pas à ce qui se passe en France, et depuis des années, dans les lieux de prise en charge des patients.

Continuant sa présentation elle avertit : « Que les choses soient claires, n'auront les moyens pour agir que les établissements qui travailleront dans le sens où nous leur demanderons de travailler. » En d’autres termes, Marie-Arlette Carlotti préconise d’empêcher, par le manque de moyens, la diversification des pratiques de pensée et de recherche. Cette décision est grave puisque contraire aux principes fondateurs de la République. N’y a-t-il pas eu un seul fonctionnaire pour rappeler à cette personne, qui occupe le poste de ministre, qu’en démocratie, régime politique régit par les institutions du gouvernement auquel elle participe, la liberté de pensée est une garantie constitutionnelle ?

Encore une fois : peu nous importe que la personne de Marie-Arlette Carlotti préfère telle ou telle méthode d’accompagnement de la souffrance humaine. Mais qu’elle détermine, en tant que ministre, une seule approche à l’exclusion de toute autre, constitue une ingérence totale et scandaleuse dans les pratiques de soins et d’accompagnement, ingérence sans précédent historique en France : l’Etat propose la définition d’un fonctionnement psychique et la thérapie qui va avec. La Thérapie d’Etat.

Aujourd’hui c’est l’autisme, demain ce sera l’ensemble de la psychopathologie qui devra être traduite dans un langage biologique, cognitif et comportemental. Comme politique d’Etat, cela a commencé avec Nicolas Sarkozy et s’amplifie : pour les diagnostics, le médecin généraliste prend la place du psychiatre, le pédiatre celle du pédopsychiatre. De toute façon nous avons déjà une certitude : le Citoyen Scientifiquement Libellé et Reconnu n’aura pas d’inconscient. – Quel soulagement ! 

Nous pouvons évidemment nous indigner et reconnaître, dans tout cette bouillie, la Violence de Bureau avec l'impunité qui accompagne et sédimente tant d'irresponsabilité, d'incompétence, de médiocrité. Sans aucun doute. Et il y a aussi des coïncidences troublantes.

Valérie Trierweiler, "première dame" de France ne fait pas de la politique, c’est connu. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir des sensibilités. Qu’elle partage avec nous grâce à sa chronique dans Paris Match. Dans celle du 2 juillet 2012, en rendant compte du livre de Gersende et Francis Perrin, Louis pas à pas, elle écrit ceci : «(Ce livre)  est encore un plaidoyer pour cette méthode ABA, toujours pas reconnue officiellement en France. « Que ce soit bien clair : le combat que nous avons mené et que nous menons encore – ce livre en est la preuve – consiste principalement à ce que le traitement ABA soit reconnu en France et puisse bénéficier des mêmes avantages que les autres traitements », écrivent-ils. (…) Une victoire que Francis et Gersende veulent partager avec tous les parents d’enfants autistes et nous autres lecteurs. Une leçon de vie que nous voulons relayer à notre tour.»

Le relais a donc fonctionné, les méthodes comportementalistes seront les seules reconnues et financées par l’Etat français. Si nous pouvons imaginer l’émotion éprouvée par des couples de parents devant les performances de leur enfant, cela n’est pas suffisant comme critère de reconnaissance d’un traitement et, surtout, d’un choix national à l’exclusion de tous les autres approches. D’ailleurs, pour ce qui est du côté scientifique – ce qui inclut les jugements catégoriels de la Haute Autorité de Santé –, André Core, physicien et historien des sciences, dans une intervention à Montreuil, le 17 mars 2012, a présenté une revue des publications américaines qui refusent à la méthode ABA la scientificité qu’elle revendique. Le plus impressionnant, et angoissant, ce sont les informations qu’André Core nous donne sur les recherches à l’origine de la méthode ABA : recherches basées sur l’utilisation de chocs électriques et de privation de nourriture dans le traitement des patients autistes et psychotiques, utilisation elle-même importée des expériences similaires faites sur des rats. Je vous donne le lien où vous pouvez visionner l’intervention de cet historien des sciences, intervention proprement effrayante, à l’égard de la recommandation de cette méthode par l’Etat (cliquer ici).

Pour la chronique de Valérie Trierweiler, vous pouvez la consulter .

Pendant plusieurs décennies, des successifs gouvernements brésiliens ont sous-traité l’hospitalisation des malades mentaux. L’Etat ayant maintenu un nombre très réduit d’hôpitaux publics, une partie colossale du budget national alloué au prix de journée de leur hospitalisation était intégralement versé à des cliniques privées. Celles-ci, avec une petite partie de l’argent reçu,  empilaient – littéralement – les malades drogués dans des chambres exiguës. Le restant de la somme, considérable, a fait la fortune de plusieurs familles qui prospérèrent dans le commerce, dans l’industrie, dans le tourisme.

Lorsque un secrétaire de santé, Gilson Cantarino, a reçu l’appui gouvernemental pour que ce budget réintègre l’Etat en vue du financement d’une politique publique humaniste de soins de la souffrance psychique, les responsables municipaux et départementaux, qui devraient mettre en application cette orientation, ne pouvaient se déplacer sans gardes du corps, voire avec une escorte policière. Ce qui n’a pas empêché, d’ailleurs, qu’ils soient victimes d’attentats.

En quoi cette affaire ténébreuse nous concerne-t-elle ?

Depuis quelques années, ceux ou celles qui réfléchissent sur, critiquent ou questionnent les méthodes comportementalistes deviennent la cible des professionnels (et des bénévoles) de l’injure, qui pensent ainsi défendre les associations auxquelles ils appartiennent, autour desquelles ils se regroupent. Un certain nombre de praticiens qui ne travaillaient pas exclusivement  dans cette direction ont été harcelés, agressés ou ont reçu des menaces de mort. Ce lien (cliquer ici) permettra de se faire une idée de cette démarche de terrorisme intellectuel appliquée à toute pensée différente.

Le budget alloué, exclusivement aux établissements pratiquant la méthode comportementaliste sera de 213 millions d’euros – quel marché ! Cela signifie, donc, qu’une politique publique humaniste de soins de la souffrance psychique sera remplacée par une énorme machine enracinée par dans le privé. Celle-ci devra, par la contrainte, exterminer l’angoisse et normaliser les conduites.

Bien sûr, il ne faut pas rendre équivalents un pays sortant de la dictature et celui où la démocratie est un référent. Mais l’argent c’est l’argent. Cette machine, financée par l’Etat, à exclusion de toute autre approche de prise en charge, multipliera les actuelles sessions de formation de ces cadres, créera des nouveaux emplois, distribuera des salaires, engendrera une corporation et les puissants intérêts économiques et financiers qui vont avec.

Il y a de quoi avoir peur.

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