Faut-il encore répondre à Michel Onfray?

«Freud a falsifié ses cas: c'est connu et documenté, cela n'invalide pas pour autant la voie «royale» qu'il a ouverte et qui permet depuis d'aider bien mieux les patients, y compris dans les hôpitaux psychiatriques», rappelle Christophe Chaperot, psychiatre, psychanalyste.

«Freud a falsifié ses cas: c'est connu et documenté, cela n'invalide pas pour autant la voie «royale» qu'il a ouverte et qui permet depuis d'aider bien mieux les patients, y compris dans les hôpitaux psychiatriques», rappelle Christophe Chaperot, psychiatre, psychanalyste.

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pave.jpgFaut-il encore écrire au sujet du livre de Michel Onfray, «Le crépuscule d'une idole - l'affabulation freudienne», paru chez Grasset, et ajouter une publicité supplémentaire à ce livre pour le moins inabouti ? Oui ! car Onfray jouit d'une audience qui donne une force et un impact à ses idées fausses.

Elisabeth Roudinesco a déjà pointé, avec une précision toute chirurgicale, certaines des erreurs nombreuses, en terme de dates ou d'interprétations, Michel Onfray n'ayant par exemple pas saisi l'ironie freudienne dans sa dédicace à Mussolini du livre «Pourquoi la guerre», qui rappelle les quelques lignes rédigées sous contrainte afin de dédouaner les services du IIIe Reich avant que ceux-ci ne le relâchent, dans lesquelles il recommandait «chaleureusement» la Gestapo. Par ailleurs, doit-on jeter l'anathème sur l'œuvre de Heidegger au motif qu'il a maintenu son enseignement sous le IIIe Reich? Cela serait stupide et basé sur le fantasme d'une collaboration bien difficile à montrer. Et si rester et persister à penser formait une variété de résistance? Et si même une collaboration inacceptable condamnait l'homme mais pas l'œuvre? Doit-on cesser de lire Céline?
On trouve une foule d'erreurs assez peu excusables: par exemple Freud est raillé pour son intérêt pour la télépathie. Or, à son époque, la télépathie était un sujet scientifique sérieux et largement étudié, on peut avec profit se référer aux travaux de Le Malefan pour le vérifier. De même, l'usage de la cocaïne était à l'époque expérimental et ne constituait pas une toxicomanie connue. Et quand bien même, quelle importance? Et a-t-il effectivement couché avec sa belle-sœur comme le suggère Onfray, en le cachant à sa femme? S'il a pu s'épanouir sexuellement sans faire souffrir quiconque, je ne vois pas ce qu'il y a à en dire. Voilà des considérations morales bien étroites. Somme toute l'homme Freud est bien plus attaqué que sa pensée.
Quelle est la thèse de l'auteur : Freud base la théorie psychanalytique sur une problématique qui lui est propre et spécifique, l'oedipe, et il falsifie ses cas cliniques afin d'appuyer ses idées. L'auteur nous indique par là même qu'il n'est aucunement concerné par la problématique oedipienne, grand bien lui fasse, on notera tout de même qu'il s'attaque au père de la psychanalyse. L'oedipe auquel s'attache Onfray constitue l'ébauche d'une pensée et d'une pratique plus complexe :
1. Il existe des complexes refoulés, et des fantasmes inconscients, qui peuvent provoquer des symptômes pour s'exprimer sous forme modifiée.
2. La parole libre permet d'actualiser ces complexes dans l'adresse transférentielle à l'analyste, et de les entendre, permettant ainsi une réorganisation psychique.
Le complexe d'oedipe est une réalité psychique que le psychanalyste est toujours inquiet de trouver dans son chapeau comme le magicien trouve le lapin qu'il a précédemment installé dedans. Sa forme primitive est relativement caduque mais a permis de construire une pratique de l'écoute et de l'ouverture qui s'est considérablement étoffée depuis. Mais, outre ces considérations, que signifie la démarche freudienne à côté de laquelle Onfray, pas assez imprégné en profondeur du texte, est passé ? Freud a tenté de déchiffrer la psyché pour y repérer des invariants structuraux, des formations universelles spécifiant l'humain. Et c'est en partant des variations pathologiques que l'on peut repérer ces structures essentielles qui fondent l'humanité, chacun s'y articulant de manière singulière. Et la psychanalyse s'attache à déchiffrer la singularité de chaque analysant dans son mode d'articulation à certains invariants inconscients. Pour dire vite, et c'est ce que Lévi-Strauss va montrer, toutes les sociétés reposent sur des structures inconscientes qui interdisent une jouissance. Une jouissance est interdite qui n'est pas forcément celle de coucher avec sa mère : cela peut varier d'une culture à l'autre.
Freud a falsifié ses cas: c'est connu et documenté, cela n'invalide pas pour autant la voie «royale» qu'il a ouverte et qui permet depuis d'aider bien mieux les patients, y compris dans les hôpitaux psychiatriques comme le rappelle Pierre Delion.
Cela étant, Onfray tombe dans l'humour involontaire, dans sa réponse à Elisabeth Roudinesco (Le Monde du 22 avril 2010), il accuse cette dernière de «projeter» ses «fantasmes» (lire aussi sur Mediapart). Ainsi de manière très freudienne, il interprète ce qu'il estime être le transfert de Madame Roudinesco sur sa personne. Il s'est donc convaincu lui-même.
Nul n'est besoin de s'apesantir sur les procédés rhétoriques d'amalgame par exemple lorsque l'auteur raconte avoir acheté les livres de Freud d'occasion sur des étals de marché proches des marchands de soutiens-gorge.
En tout état de cause, Michel Onfray se mesure à Freud et condamne l'homme plus qu'il ne démonte véritablement les thèses. S'agit-il d'un coup éditorial comme le sous entend Elisabeth Roudinesco? Peut-être. Peut-être même pas. Mais cela manque de sérieux.
J'attendais fébrilement la sortie du livre que j'ai lu immédiatement. Quel projet passionnant ! Repenser Freud à partir de Nietzsche, tout un programme, déjà balisé par Assoun ceci étant. Car, à la lumière de Freud, quid du libre arbitre, du dépassement de soi indépendamment de l'idéal, etc... ces questions ne sont pas travaillées. Le danger des auditoires acquis est de ne pas proposer de véritables contradicteurs ou débatteurs, et de laisser sa pensée s'aliéner à des succès faciles. Ainsi, gageons que la belle idée de l'université populaire ne glissera pas dans l'université populiste.

Christophe Chaperot

Psychiatre, psychanalyste

Médecin chef de service à Abbeville

Rédacteur en chef délégué et secrétaire général adjoint de l'Evolution Psychiatrique.

 

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