Après la nuit de Bicêtre, les ténèbres d’Antony !

Marie Didier(1) a raconté dans un récit saisissant et émouvant, la vie et l’itinéraire de Jean Baptiste Pussin, l’ancêtre mémorable des infirmiers psychiatriques.

Marie Didier(1) a raconté dans un récit saisissant et émouvant, la vie et l’itinéraire de Jean Baptiste Pussin, l’ancêtre mémorable des infirmiers psychiatriques. Comment cet homme simple, se retrouve à Bicêtre en 1771, et va, au fil des années rendre leur dignité d’hommes aux fous enfermés, enchaînés, réduits à l’état de bêtes. Sa rencontre avec Philippe Pinel, le premier des aliénistes, va ouvrir une nouvelle ère pour un « traitement moral » des insensés.
Nicolas Sarkosy, au « nom de sa responsabilité vis à vis des victimes et de la société », constant dans son obsession depuis son passage au Ministère de l’Intérieur, maniant le simplisme et le « bon sens », ramène à l’état de dangerosité, de potentialité criminelle, les fous, les malades mentaux. Il décide, tout en faisant preuve de force dénégations, le grand renfermement, l’assimilation du malade au délinquant sous surveillance électronique, et consacre les établissements de « soins » dans une orientation carcérale et de surveillance, après, bien évidemment, une introduction démagogique à l’égard des personnels soignants dont il a mis en exergue le dévouement et l’amour du métier...
C’est à une régression intolérable que nous conduit le Président, une régression à l’époque antérieure à la Révolution Française.
Ce n’est pas la subtile distinction entre les hospitalisés d’office et les autres qui permettra d’éviter les effets ravageants d’un tel discours. Effets d’abord sur les malades qui reçoivent une image déformée de leurs souffrances, renforçant leurs peurs d’eux-mêmes, des pensées qui les assaillent, des persécutions qui les envahissent. Effets sur leur entourage, parents, enfants, voisins, qui peuvent voir leurs craintes, leurs incompréhensions, leurs inquiétudes « officialisés », par le premier élu de la Nation. Effets sur les soignants qui exercent depuis de nombreuses années dans des conditions très difficiles, confrontés parfois à des situations complexes de violence, mais aussi et surtout à un vécu de non-reconnaissance de leurs engagements thérapeutiques par un envahissement de la gestion comptable, des protocoles, et de l’administratif, politique qui avait été dénoncée en 2003 lors des États Généraux de la Psychiatrie. L’ambiance même, l’atmosphère relationnelle dans les lieux de soins vont s’en trouver contaminées.
À instrumentaliser deux faits divers, un drame qui a fait une victime à Grenoble en novembre 2008, deux horribles meurtres à l’hôpital de Pau en décembre 2004, à jouer sur la peur, ce Président provoque les pires dangers : car tout praticien, tout soignant le tient de son expérience clinique, c’est la peur qui suscite le danger, c’est la contrainte injuste et le vécu d’abandon qui provoque la violence !
Que peut signifier cette méconnaissance , ou plutôt cette volonté délibérer d’ignorer les études des experts, le rapport de la Commission « Violence et santé mentale » en 2005 ? Il faut redire inlassablement les faits : sur 51411 mis en examen dans des affaires pénales (crime ou délit) 212 ont bénéficié d’un non-lieu pour irresponsabilité mentale, c’est à dire 0,4 % des crimes et délits ! Mais par contre, la prévalence des crimes violents contre les patients psychiatriques est 11,8 fois plus importante que par rapport à la population générale. La proportion des vols à leur encontre est 140 fois plus importante !
Ce sont d’abord eux les victimes : victimes de leurs tourments, de leurs délires, de leur exclusion, de leur isolement, de leur rejet.
Nous sommes très loin, d’un tout autre discours, prononcé dans un hôpital psychiatrique, à Sotteville les Rouen, en 1981. Celui d’un Ministre de la Santé, Jack Ralite. Celui-ci s’appuyait sur la culture,, sur ce courant humaniste qui a fait la gloire de la psychiatrie française, qui avait permis par les recherches théoriques et les pratiques mises en œuvre depuis la Résistance, l’apport de la psychanalyse, des thérapies institutionnelles, des traitements psychotropes, d’insérer la psychiatrie et les malades dans la Cité, d’œuvrer pour des innovations thérapeutiques et des améliorations indéniables. De telles perspectives avaient permis alors cette alliance nécessaire entre la communauté des soignants, les administratifs et la société. Il faisait l’éloge de l’humanité des malades, inscrivait la psychiatrie dans une perspective de progrès, soutenait les soignants.
À l’inverse, ce Président fait preuve d’une incroyable suspicion à leur encontre, tenant des propos où affleure le mépris, lorsqu‘il évoque que « les décisions de sortie ou de permissions ne doivent pas être prises à la légère», pour justifier des procédures administratives lourdes et complexes.
Connaît-il le travail d’équipe dans les lieux de soins, les réunions où sont discutés et élaborés les histoires cliniques des patients, où sont débattus souvent les décisions importantes par rapport aux projets thérapeutiques ... et notamment les sorties ?
Connaît-il la dérive des pratiques à l’œuvre dans les services depuis plusieurs années ? Des causes multiples et complexes ont déjà provoqué un retour à des pratiques d’enfermement et de contention que l’on croyait oubliées: pénurie d’effectifs, fermeture de lits, abandon des alternatives à l’hospitalisation, entraves administratives et budgétaires aux créations ou à la continuité d’unités de suite après l’hospitalisation, fermeture d’unités extra-hospitalières, disparition des formations spécifiques des infirmiers et des psychiatres, prééminence des approches médicamenteuses ou biologiques par rapport aux thérapies institutionnelles, abandon des patients à la rue, à la prison.
En proposant une approche sécuritaire, il vient parachever la destruction de la psychiatrie soignante, pour en faire une annexe carcérale où enfermer, surveiller, contrôler sera la triade inscrite au fronton des Directions « hospitalières ».
Certains, tout en déplorant la dimension sécuritaire, ont voulu souligner l’apport de quelques mesures.
Ce discours, parce qu’il avance une approche politique de fond qui provoque une rupture radicale avec la dimension humaine des soins psychiatriques, doit être rejeté en bloc ! Des excuses pour l’offense faite aux patients et aux soignants, devraient être exigées ! C’est une lutte pour la dignité qui doit regrouper toutes les énergies. Ensuite seulement, une concertation la plus large pourra envisager les mesures nécessaires pour des conditions d’accueil et de soins dignes et humaines, facteur d’une prévention possible qui, il faut le répéter, ne pourra jamais être totale tant le comportement humain ne peut être prévisible et l’irrationnel surgir.
Ce discours de ce sinistre 2 décembre 2008 doit nous rappeler « qu’une société se juge à la façon dont elle traite ses fous » ! Avec ce qui se met en place dans d’autres champs, notamment judiciaire, culturel, audiovisuel, économique, social (sans papiers, SDF), le fond de l’ère effraie : un Ordre Nouveau est en train de se mettre en place.
Paul Machto

 

(1) - Marie Didier : « Dans la nuit de Bicêtre », Ed. Gallimard 2006

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