La séance continue

Rafler le marché des âmes: tel est le dessein du philosophe Onfray, affirme le psychanalyste Michel Tort, qui rappelle l'histoire riche et mouvementée de sa discipline, de Vienne à New York en passant par Lacan. On n'y trouve «pas que des chromos de barbus sérieux comme des savants allemands, pas que des figures idéales, pas que des inventions géniales». Et pourtant elle tourne, cette pratique qui n'est pas une cause.

Rafler le marché des âmes: tel est le dessein du philosophe Onfray, affirme le psychanalyste Michel Tort, qui rappelle l'histoire riche et mouvementée de sa discipline, de Vienne à New York en passant par Lacan. On n'y trouve «pas que des chromos de barbus sérieux comme des savants allemands, pas que des figures idéales, pas que des inventions géniales». Et pourtant elle tourne, cette pratique qui n'est pas une cause.

 

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pave.jpgCe n'est pas d'aujourd'hui que la psychanalyse est représentée comme une réalité scandaleuse, aussi bien comme discours que comme pratique, et qu'il est au programme de la faire disparaître. Les fantaisies meurtrières s'étalent en toute tranquillité. Nous avons eu droit à tout depuis un siècle, jusqu'aux autodafés réels et aux persécutions. Mais cette débauche d'attaques venimeuses n'a en rien entamé le développement de la psychanalyse. Le caractère insupportable de la psychanalyse est exactement proportionnel au succès de sa diffusion, qui ne se dément pas. Des travaux historiques récents (Eli Zaretski, « Le siècle de Freud », Albin Michel 2010) ont retracé les chemins de cette success story, en montrant comment elle est inextricablement liée à l'histoire culturelle, sociale et économique de l'Occident. Plus que de la fin annoncée répétitivement de la psychanalyse, c'est donc plutôt de cette puissante vague qui la porte qu'il faudrait rendre compte.

L' histoire culturelle et sociale de la psychanalyse fait apparaître deux mouvements. L'un concerne la diffusion, indéfiniment remise en question par les psychanalystes, d'un processus, d'un dispositif (la situation analysante) et des éléments théoriques qui l'accompagnent: sexualité infantile, formations de l'inconscient, divisions du sujet, transfert, interprétation, etc. Autant de réalités qui, une fois identifiées, ne sont pas sur le point d'atteindre la date de péremption. Elles n'ont cessé de donner lieu à des inventions théoriques et pratiques qui, discrètement mais profondément, modifient, à travers les analyses, la vie quotidienne et la pensée d'innombrables sujets, enfants, adolescents et adultes. C'est d'ailleurs ce caractère à la fois laborieux et inventif qui laisse les psychanalystes, le plus souvent, impavides devant les agitations haineuses, tant qu'ils peuvent travailler.

Cependant l'exercice même de la psychanalyse a des conditions qui ne sont pas psychanalytiques, mais culturelles, sociales, bref politiques. L'autre aspect du développement de la psychanalyse est donc constitué par ces conditions historiques, extraordinairement différentes, qui, à un moment et en un lieu, commandent la diffusion, non pas tant de la pratique de la psychanalyse que d'une sorte d'exploitation des thématiques de la psychanalyse, exploitation qui les capte, les mobilise vers divers buts. Qu'est-ce qui, en dernière instance, a déterminé initialement la position de la psychanalyse dans ce contexte, comme horizon général? C'est son rapport au libéralisme. Ce rapport a été difficile et et contre la désubjectivation et la désexualisation exigées impitoyablement par les partis communistes à titre de sacrifices de l'individu et de la pensée à la Révolution. Tandis que la pratique de l'analyse se développait tumultueusement, dans des conflits institutionnels répétés, son mouvement social à la fois se diffusait comme ailleurs, dans les institutions de la santé mentale.

Mais l'originalité de la situation dans les années 60-70 en France est que l'intérêt pour la psychanalyse prend des formes opposées. D'un côté, on assiste à la relance de son alliance des années 1920 en Allemagne avec le socialisme révolutionnaire. De l'autre, elle fait l'objet de critiques politiques, qui vont de la présenter intrinsèquement comme un mouvement de repli petit-bourgeois anti-politique, jusqu'au festival de critiques menées par Deleuze, Foucault, etc. Cependant, ces débats n'ont rien à voir avec les opérations de basse besogne que l'on a vues se dérouler depuis les années 90. « La volonté de savoir » de Foucault obligea plutôt les psychanalystes à reconsidérer leur relation à l'histoire (même s'ils y restent sourds). Mais la psychanalyse amena aussi les historiens, sans parler des philosophes, à tenir compte de la dimension de l'inconscient, du sujet, de la sexualité, du féminin et du masculin, denrées peu répandues en terre philosophique jusque-là.

Il se pourrait en revanche que la transformation par Lacan de la psychanalyse en construction philosophique pseudo-mathématique, enveloppant dans ses nuées une pratique plus qu'approximative quand elle n'est pas arbitraire, voire délinquante, ait entouré dès les années soixante « la psychanalyse » d'une aura sulfureuse d'une tout autre nature que les scandales de la sexualité freudienne. C'est un fait que les premières incriminations de la psychanalyse pour imposture sont liées au discours et aux pratiques échevelées de Lacan et de ses émules, non à Freud. D'autre part, la promotion des philosophes dans la représentation publique et « l'illustration » de la psychanalyse s'éclaire sans doute par le fait que l'insémination par discours de Lacan a permis aux philosophes qui en tenaient pour la psychanalyse de se tenir pour psychanalystes sans analyse.

Chacun sent néanmoins qu'une tout autre époque s'est ouverte dans les années 80. On peut considérer que le tournant réel de la mise en cause de la fonction sociale de la psychanalyse est strictement contemporain du développement du néo-libéralisme, sous la forme des réquisitions que ce dernier, sous les espèces de ses versions économiques les plus brutales, pose à l'égard des conditions d'exploitation réglée des sujets. Dans cette perspective exaltante, le développement obstiné, insolent, de la psychanalyse est apparu aux psychologues et philosophes cognitivistes, qui représentent ses relais dans la pensée du néo-libéralisme, à la fois comme une pratique à annexer et comme une entreprise concurrente sur un marché de l'exploitation psychique qu'ils estiment devoir leur revenir de droit, au nom de la « scientificité » de leur discipline (dont la vocation clinique avait pourtant échappé à tout le monde jusque-là).

L'opération a commencé par une tentative, plus ou moins réussie, d'occupation systématique des postes universitaires de clinique, où les exigences « scientifiques » du positivisme le plus plat sont supposées devoir prévaloir. Elle suit son cours dans le cadre de l'application de la « rationalisation » de la psychiatrie et de l'organisation nouvelle du travail, en mettant en cause la psychopathologie clinique du travail, présentée comme la voix du lamento misérabiliste français sur le travail. On a vu récemment le sociologue Alain Ehrenberg, prêtant la main à cette opération, présenter les nouvelles organisations du travail (qui se sont illustrées par des épidémies de suicides au travail) comme l'incarnation de la rationalité même. Les argumentaires d'un psychanalyste, Christophe Dejours, qui travaille depuis trente ans au CNAM sur la psychopathologie du travail, exprimeraient, selon Alain Ehrenberg, davantage le refus politique invétéré de la domination que l'acceptation de la dure et inéluctable réalité de l'organisation du travail. C'est dans cette perspective de justification du règne de la « rationalité » et de « la science » qu'il devient logique de montrer que la psychanalyse, qui recueille les effets psychiques de la politique de modernisation des psychismes, est non-scientifique, puis fausse, puis falsificatrice.

Parallèlement, la généralisation de la pop philosophie de magazine et de troquet fait apparaître on ne peut plus clairement la trame de l'ambition économique du coach-philosophe, qui rêvait de se mettre à son compte, de rafler le marché des âmes à la psychanalyse, plutôt que de subir le mépris désormais garanti dans l'enseignement public. Au demeurant, aux yeux du même, la philosophie ne fait-elle pas que reprendre son bien de toujours depuis Diogène, usurpé par la psychanalyse? C'est pourquoi il faut que Freud soit absolument un philosophe pour Michel Onfray, au point qu'il annonce une psychanalyse débarrassée de Freud. Dans cette opération de piraterie intellectuelle, le coach des âmes dispute aussi le butin aux psychothérapies les plus pittoresques, qui, après avoir vécu des lustres à crédit aux crochets de la psychanalyse, sans produire ni la moindre denrée intellectuelle ni la moindre pratique de soi sur laquelle on puisse argumenter, pensent que l'heure du pillage de la maison mère est venue.

Il ne résulte pas pour autant de ce qui précède que les psychanalystes soient pour rien dans la lamentable querelle actuelle, pompeusement nommée « débat Onfray ». Depuis les mêmes années 80, sans compter leur rôle central dans l'équarissage straight des esprits aux Etats-Unis, la participation principale d'analystes aux débats de société a largement consisté, en France, à défendre, au nom de leur expertise arrogante sur « l'inconscient du social », les normes traditionnelles les plus plates en matière de famille, de filiation, de sexualité et de genre, tout ceci au nom de « l'ordre symbolique » (entendez la législation du droit canon revue sans être corrigée). Qu'il s'agisse du Pacs, de la parité, de l'égalité, etc., un incroyable sottisier « psychanalytique », dont rien n'indique qu'il soit clos, s'est déversé en toute obscénité.

Ne parlons même pas de la réponse permanente par le déni aux questions délicates mais légitimes soulevées depuis longtemps par tels énoncés et positions indéfendables de psychanalystes, Freud en tête, déni qui a contribué largement à diffuser la représentation d'une psychanalyse réactionnaire, justifiant n'importe quoi avec un mépris splendide. Dans l'histoire réelle de la psychanalyse, il n'y a pas que des chromos de barbus sérieux comme des savants allemands, pas que des figures idéales, pas que des inventions géniales. Non seulement parce que les divergences théoriques et pratiques se sont développées, à mesure que le champ clinique s'est étendu aux cas limites, aux états narcissiques: il s'agit là de difficultés normales; mais aussi en raison de manœuvres institutionnelles peu reluisantes voire scélérates (la négociation pour « sauver la psychanalyse » sur le dos des analystes juifs), de trahisons, de manières peu glorieuses, de transgressions patentées, de folies caractérisées (voir la « horde sauvage » des freudiens racontée par François Roustang), etc.

Mais ces difficultés et ces épisodes problématiques, qui font l'objet d'une historiographie disponible depuis longtemps, sont traités d'une manière caricaturale par les détracteurs professionnels de la psychanalyse depuis les années 90. Ainsi, dans « Le crépuscule d'une idole », on sent bien que les affaires freudiennes seraient acceptables à condition... que Freud ait été strictement vertueux. Des curés, il paraît logique d'exiger (en riant) la pureté, puisqu'ils s'en targuent et prétendent faire régner la vertu. Voyez le sérieux de pape du réquisitoire contre Freud de Michel Onfray: cigares, coke, belle-sœur, inceste, petites pépées, bref Freud en Scarface. Au fond, on ne pourrait croire les psychanalystes, qui manient le sexuel pour la première fois tout autrement, que s'ils étaient chimiquement purs de l'objet obscène dont ils parlent.

Mais cette absurdité serait plus éclatante si la psychanalyse ne s'était aussi située obstinément sur ce terrain de l'adhésion. Dans le livre tout récent du sociologue Samuel Lézé, « L'Autorité des psychanalystes » (PUF 2010), on est consterné par le mal qu'il éprouve à effectuer son enquête chez des psychanalystes qui entreprennent, séance tenante, ignorant résolument son objectif sociologique, de le convertir à la psychanalyse et de l'allonger.

Il paraît peu contestable, avec du recul, que ce soit justement cette constitution de la psychanalyse en « Cause » qui représente une erreur historique monumentale, répétée. La psychanalyse n'est pas une cause, c'est une discipline et une pratique prosaïque. En se constituant en cause, elle a pris le chemin des mouvements politico-religieux: adhésion, croyance, défense des idéaux, etc. C'est sur ce terrain inintéressant de la diffusion de la Cause qu'elle rencontre ses détracteurs, qui n'ont cure du travail empirique positif accumulé, capitalisé chaque jour. Ce qui les intéresse, c'est le, les chef(s) de religion à déboulonner. Et il y en a.

Il n'y a plus à s'étonner, dans ces conditions, de l'indignation étrange dont sont saisis les défenseurs/défenseuses de « la psychanalyse », faisant fi de toute attitude analytique, à l'égard des attaques contre leurs idoles. Dans cette perspective, il est difficile de considérer que la contre-attaque psychiatrique (cf Libération du lundi 26 avril 2010), dénonçant la « folie raisonnante » de l'auteur de l'attentat contre Freud, renvoyant l'intéressé à la lecture du traité de psychiatrie de Sérieux et Capgras, manifeste le moindre souvenir de l' attitude analytique.

Le silence remarquable de l'immense majorité des analystes tient à ce la psychanalyse se défend par ses propres moyens et uniquement par là: par l'analyse, qui continue. Toute réponse à un certain type de détracteurs se situe nécessairement sur le même plan que les « critiques ». En fait de « débat » aujourd'hui, il est clair pourtant qu'il s'agit d'un non débat. Le consensus est établi par l'unanimité des « réponses » au livre de Michel Onfray: les conditions minimales ne sont pas remplies pour débattre, parce qu'elles n'ont pas été respectées par l'intéressé. C'est que l'objectif d'un projectile n'est pas que l'on tombe d'accord en échangeant des arguments, mais que l'on tombe – que Freud soit abattu: nous sommes plutôt dans l'altercation de rue, qui n'a jamais été un lieu ni un moment où débattre. Ou bien, au mieux, dans un méchant thriller « philosophique », Batman-Onfray contre Freud Joker.

La charge passionnelle débridée du livre d'Onfray l'expose à une psychanalyse sauvage qui est une psychanalyse de sauvage. Il paraît plus intéressant de commencer par le rendre posément à l'histoire. Le happening actuel s'inscrit largement dans cette réaction populaire et populiste au mépris de « l'élite », de « l'aristocratie de l'esprit », réaction si ancienne en France qui a contribué, comme le montre l'historien Robert Darnton dans « le Diable dans le bénitier, L'art de la calomnie en France1650_1800 » (Gallimard 2010), à saper la monarchie et la religion par des libelles acharnés, calomnieux. Ce qui devrait nous amener à penser que l'on a les sans-culottes de la pensée que l'on mérite.

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