Psychiatrie: destruction accélérée

Un article écrit pour la dernière livraison de la revue "l'école émancipée", pour son dossier "santé en danger"

Il y a une façon économiste de poser le problème de la psychiatrie : un Français sur trois souffrira de troubles mentaux au cours de sa vie, et ça coûte cher : en 2016, les maladies psychiatriques et les traitements chroniques par psychotropes ont coûté 23 milliards d’euros soit 14% de des dépenses de santé. La psychiatrie est donc aussi un marché (cliniques privées, laboratoires pharmaceutiques, etc.).

 

Pour la rapporteure (LREM) d'une mission parlementaire qui est en cours, Martine Wonner,« le financement de la psychiatrie hospitalière a besoin d’une réforme substantielle » et elle ajoute dans la même phrase : « tant dans le secteur public que dans le secteur privé ». Ce qui est une excellente nouvelle pour les cliniques privées et leurs regroupements ; car quand des néolibéraux mettent sur le même plan les services publics et des cliniques « complémentaires », c'est toujours pour ruiner les premiers et enrichir les seconds.

Elle annonce aussi vouloir « permettre le développement d’une expertise spécialisée en psychiatrie , sans toutefois renoncer à l’objectif d’une offre de premier recours réactive et accessible à toutes et tous, sur l’ensemble des territoires ». Or, cette « offre de premier recours sur tout le territoire » existe ou plutôt existait, elle fut démolie par les politiques successives de santé, on l'appelait « politique de secteur » ; c'était la déclinaison du service public dans le domaine de la psychiatrie publique. Donc il faut lire ici que seront valorisées une myriade d' « expertises » forcément spécialisées au détriment de toute conception globale et sociale du soin psychiatrique. Soit une destruction accélérée du service public ici comme ailleurs. Voici leur projet. Passons à nos combats.

 

Ces derniers mois, les mouvements dans les services psychiatriques se sont succédés. Les soignants en lutte de l'hôpital du Rouvray organisèrent une grève en mars puis une grève de la faim en juin 2018. Ils mirent leur vie en jeu pour parvenir à être écoutés par les hiérarchies ! Depuis, la visibilité des luttes et grèves dans les hôpitaux psychiatriques a notablement augmenté ; et ces luttes se multiplient, mais sans coordination. Ce qu'ils dénoncèrent c'était la maltraitance institutionnelle, un management destructeur consciemment organisé. A leur suite, furent dénoncés comme insupportables dans les services de soins les pratiques professionnelles standardisées donc déshumanisantes. Sans oublier que le recours massif aux CDD courts, et le turn-over de plus en plus important des professionnels détruisent la cohésion des équipes.

Un appel a été lancé il y a quelques mois, en lien avec ces équipes en lutte, « Printemps de la psychiatrie » . Il associe des soignants, des patients et des familles pour dénoncer cette psychiatrie. Nous affirmons que la maladie mentale n'est pas une maladie comme les autres.

 

Retour dans le passé : Sarkozy dans son discours à l'hôpital d'Antony en décembre 2008 affirma que le cœur de métier des psy était d'enfermer et de garder sous clé les humains que lui diagnostiquait comme fous-donc-dangereux. Il imposa un élan sécuritaire au management des institutions psychiatriques, élan qui n'a jamais été brisé ensuite.

Au début de cette année, la Contrôleuse générale des lieux de privation de libertés, Adeline Hazan, a fait paraître son rapport qui dénonce notamment le recours toujours en augmentation à l'isolement et à la contention. Cette violence institutionnelle est régulièrement condamnée par la Cour Européenne des Droits de l’Homme.

Et ce contrôle social s'accentue : les patients en souffrance psychique font déjà l’objet d’un fichage (HoPsyWeb). Puis, par un décret de mai 2019, un croisement du fichier des fichés « S » (FSPRT) et du du fichier « HoPsyWeb » est organisé. C'est un nouvel amalgame entre terrorisme et troubles psychiques.

Par ailleurs, la secrétaire d’État au handicap a affirmé sur une radio, il y a peu,cette année, sa volonté «de ne plus placer les enfants autistes devant un psychiatre», en dénonçant une «prise en charge inadéquate dans les hôpitaux psychiatriques où ils n’ont rien à faire». Il a fallu rappeler que la psychiatrie hospitalière a de tout temps été celle qui accueillait ces enfants et adultes dont personne ne voulait. Que ces pédopsychiatres ne réclament aucun monopole mais mettent en place des partenariats avec les familles et tentent de mettre un place pour chaque enfant un travail multidisciplinaire avec des éducateurs, des infirmiers, des psychologues, etc. Ainsi une secrétaire d’État , dans ce gouvernement comme dans les deux précédents, peut attaquer un service public et appeler à sa destruction puisque c'est bien la logique de son propos, en apparence approximatif.

 

Quant à nous, nous voulons une psychiatrie émancipatrice du sujet, le respect des libertés des patients, l'affirmation que les troubles mentaux ne sont pas une «maladie comme une autre». C'est le minimum pour tenter d'être vraiment soignants malgré une ambiance délétère.

Pascal Boissel, Union syndicale de la psychiatrie.

 

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.