La raison néolibérale construit-elle un homme nouveau?

Le livre "La nouvelle raison du monde" de Dardot et Laval propose une analyse du néolibéralisme se concluant sur un chapitre intitulé "la fabrique du sujet néolibéral". Ce livre a fait l'objet de recension élogieuse dans Mediapart et ailleurs. Avant de traiter de la question de l'existence éventuelle d'un sujet néolibéral, ce qui nous est proposé par ces deux auteurs (ce qui est un sujet crucial pour ce qu'il en est d'un discours sur la normalité et la folie), il nous faut auparavant dire quelques mots sur leurs thèses.

 

Avec le néolibéralisme, "ce qui est en jeu, c'est ni plus ni moins que la forme de notre existence (...)Le néolibéralisme définit une certaine norme de vie dans les sociétés occidentales et, bien au-delà, dans toutes les sociétés qui les suivent "sur le chemin de la modernité".

C'est une nouvelle "raison du monde" qui s'impose, une "raison-monde" tendant à "intégrer toutes les dimensions de l'existence humaine". C'est "la raison du capitalisme contemporain". "Considéré comme rationnalité, le néolibéralisme est précisément le déploiement de la logique du marché comme logique normative, depuis l'Etat jusqu'au plus intime de la subjectivité".

 

C'est "un projet constructiviste" qui rompt avec la logique du laisser-faire, avec la logique du marché comme naturel avec ses lois soi-disant immanentes. La concurrence est la norme absolue. Appliquée à l'Etat, cela amène à soumettre l'Etat à cette concurrence, à remplacer les normes de droit public par des normes de droit privé.

"L'Etat est désormais tenu de se regarder comme une entreprise, tant dans son fonctionnement interne que dans ses relations aux autres Etats. Ainsi, l'Etat, auquel il revient de construire le marché, a en même temps à se construire selon les normes du marché". Toutes les réformes de l'Etat, de tous les services publics (Education Nationale, Hôpitaux, Poste, SNCF, etc..) sont ainsi mises en perspective.

C'est un Etat fort, un Etat stratège qui est construit. Un Etat qui se donne les moyens, par la persuasion et l'autorité, de se réformer à marche forcée pour se transformer en entreprise privée.

 

"De la construction du marché à la concurrence comme norme de cette construction, puis de la concurrence comme norme de l'activité des agents économiques à la concurrence comme norme de la construction de l'Etat et de son action, enfin de la concurrence comme norme de l'Etat-entreprise à la concurrence comme norme de conduite du sujet-entreprise: tels sont les moments par lesquels s'opère l'extension de la rationalité marchande à toutes les sphères de l'existence humaine et qui font de la raison néo-libérale une véritable "raison-monde"".

Cette phrase essentielle montre le caractère expansif de cette raison néolibérale: l'entreprise, ses dirigeants, ses salariés, l'Etat, les agents de la puissance publique et leurs dirigeants en premier lieu, et puis tout individu se muant librement en "sujet-entreprise". Etant entendu que cette raison néolibérale a des effets sur les corps et les esprits.

 

Cette raison néolibérale ruine la "séparation entre sphère privée et sphère publique" et donc "jusqu'aux fondements de la démocratie libérale elle-même". "Dilution du droit public au profit du droit privé, conformation de l'action publique aux critères de la rentabilité et de la productivité, ", dévaluation de la loi au profit du contrat et de la procédure, "renforcement de l'exécutif" et "tendance des pouvoirs de police à s'affranchir de tout contrôle judiciaire": "autant de tendances avérées qui témoignent assez de l'épuisement de la démocratie libérale comme norme politique".

"La référence de l'action publique n'est plus le sujet de droits, mais un acteur auto-entreprenant qui passe avec d'autres acteurs auto-entreprenants des contrats privés les plus variés". C'est "une remise en cause de la citoyenneté comme telle".

La destruction systématique de l'Etat social, la référence omniprésente au contrat de droit privé, destruction des catégories d'"intérêt général", de "bien commun"et de "citoyenneté"concourent à ruiner les "fondements de la démocratie libérale". La perte de légitimité des représentants de l'Etat, des "autorités" est un symptôme.

 

"Quand la performance est le seul critère d'une politique, qu'importe le respect des consciences, de la liberté de pensée et d'expression, qu'importe le respect des formes légales et des procédures démocratiques?"

"Le néolibéralisme est, en tant que doctrine, non pas accidentellement mais bien essentiellement, un antidémocratisme".(...) "Reste que la rationnalité néolibérale est susceptible de s'articuler à des idéologies étrangères à la pure logique marchande sans cesser pour autant d'être la logique dominante" (avec le néoconservatisme religieux, la célébration de la libéralisation des moeurs, des doctrines autoritaires...).

Le néolibéralisme est étranger à la démocratie; sa vision du monde a d'autres mots-clés: performance, adaptabilité, rentabilité, etc... Cest évidement un thème majeur, longuement démontré.

 

Que peut faire la gauche?

La gauche "ne peut pas camper sur une ligne de repli qui consiste à opposer "libéralisme politique" à "libéralisme économique": une telle position reviendrait à reconnaitre que les bases mêmes du libéralisme "purement politique" sont minées par un "néolibéralisme" qui est tout sauf "purement économique".

Donc il n' y aurait pas de salut à se retourner vers un libéralisme politique détruit par le néolibéralisme et qui est d'un temps révolu.

Il n' y a pas de "social-libéralisme"; "ce qui existe bel et bien en revanche, c'est un néolibéralisme de gauche qui n'a plus rien à voir avec la social-démocratie comme avec la démocratie politique libérale". Il ne semble pas excessif de considérer que les PS, leurs factions diverses, les groupes de centre-gauche divers sont tous concernés par cette critique. Et qu'une autre gauche est à construire.

Une gauche digne de ce nom ne peut qu'ête en rupture avec ce néolibéralisme triomphant.

 

Il s'agirait pour des deux auteurs d'inventer "une gouvernementalité de gauche"qui sache répondre à la question: "comment sortir de la rationnalité néolibérale?". Par des "contre-conduites" au sens de Michel Foucault, liant éthique et politique: "refus de se conduire vis-àvis de soi-même comme entreprise de soi et refus de se conduire vis-à-vis des autres selon la norme de la concurrence"; une "multiplication et intensification des contre-conduites de coopération". Pour une raison alternative, "une raison du commun".

 

Ces quelques points forts du livre étant posés, nous poserons la question de la validité de la notion de "néosujet" proposée par Dardot et Laval en un deuxième article, "néosujet qui serait une contruction du néolibéralisme et son sujet aliéné et dévoué à son développement. Une notion essentielle à discuter donc.

 

Bibliographie

"La nouvelle raison du monde", Pierre Dardot et Christian Laval, Ed La Découverte, 2009.

les références proviennent des pages 5 à 20, des pages 457 à 481.

 

Pascal Boissel

 

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