D'une nécessaire critique de l'Etat pour repenser la psychiatrie.

Je propose une mise en perspective de la rupture qui s'est effectuée dans les institutions psychiatriques depuis la fin des années 90 et les années 2000. Je ferai référence à Michel Foucault et à Jacques Lacan, mais ce que je vais dire ensuite, propos plus politique, n'est pas pour autant dans le droit fil de ce que l'un ou l'autre a dit.

 

 Au sortir de la guerre, pendant laquelle de nombreux malades internés était morts de sous-alimentation, l'asile comme lieu d'enfermement devenait insupportable à ceux qui avaient connu les camps de concentration. Un courant anti-asilaire se développa, prit le nom de psychothérapie institutionnelle. Ce courant se voulait psychothérapique et pour cela se référait à Freud ; pour penser l'institution psychiatrique il se référait plus ou moins aussi à Marx. Il décrivait une double aliénation du fou : une aliénation mentale, et aussi une aliénation sociale du fait de la marginalisation sociale du fou organisée par la société. Ce courant a permis une réflexion sur la folie, sur la folie et sa place dans la société, il a mis en place des réunions institutionnelles et diverses initiatives permettant une ouverture sur l'extérieur de l'hôpital psychiatrique. Cette action et aussi l'invention de médicaments psychiatriques efficaces, à la fin des années 50 et au début des années 60, a permis un changement important des institutions psychiatriques. Et un débat sur la psychiatrie eut lieu, souvent en référence à Foucault et à Lacan.

 

Michel Foucault a publié sa thèse à la fin des années 60, thèse soutenue au début des années 60., intitulée « Histoire de la folie à l'âge classique ». Il y décrit le grand renfermement des groupes sociaux supposés dangereux au 18ème siècle. Puis vint la naissance de l'hôpital psychiatrique au 19ème siècle : les fous sont alors enfermés séparément ; les médecins-responsables de ces hôpitaux peuvent observer les fous, les décrire, les classer. Un savoir psychiatrique se constitue de ce travail, il s'y développe. Le médecin Pinel, dès la Révolution, propose ce qu'il nomme « un traitement moral » de la folie. C'est considéré généralement comme un moment fondateur de la psychiatrie et un moment humaniste. Foucault, au contraire, ayant décrit ce processus, commente : « Maintenant la folie aura peur, entièrement livrée à la pédagogie du bon sens, de la vérité et de la morale ». Ce qui a lieu avec la naissance de la psychiatrie, c'est, écrit-il, « la conversion de la médecine en justice, de la thérapeutique en répression ». Foucault éclaire ainsi la face répressive de l'institution psychiatrique. C'est une fonction répressive qui est confiée au corps des psychiatres ; c'est cette fonction répressive qui s'atténuera à certaines périodes historiques, s'exacerbera à nouveau à d'autres moments, comme le moment que nous vivons.

Dans la généalogie de la psychiatrie, il y a un savoir qui s'adosse à un pouvoir des psychiatres, un pouvoir sans contre-pouvoir pendant longtemps. Pour Foucault, la pratique des psychiatres des années 50-60 reste cette « tactique morale », qui est dit-il « simplement recouverte par les mythes du positivisme ».

 

 

 

 Jacques Lacan, à l’occasion de ce qu'il nomma « un petit discours aux psychiatres », devant un public d'internes en psychiatrie, à l’hôpital Sainte Anne, en novembre 1967, souligne l'importance de ce travail de Foucault, de cette description de la naissance de la « pratique psychiatrique » et aussi de cette position d'autorité particulière du psychiatre. Position qui est telle, souligne-t-il, qu'elle permet au psychiatre d'éviter l'angoisse suscitée par la première rencontre avec un être parlant de son délire. Lacan pose cette angoisse comme fil rouge de son discours. Il dit combien le jeune psychiatre venant à lui, attend de la psychanalyse qu'elle lui permette d'accéder à une « compréhension » du fou. Cette compréhension recherchée est une façon d'esquiver l'angoisse de la rencontre avec un sujet délirant, et Lacan situe alors, ailleurs, tout à fait ailleurs, la place de la psychanalyse. Il énonce que la pensée inconsciente existe, qu' elle est structurée comme un langage, que c’est ce langage qui fait le sujet parlant, et qui « fabrique le désir ».

Ce désir est causé par un objet qui peut être, entre autres, la voix,le regard, le sein maternel. Cet objet convoité dépend du désir de l'Autre pour le névrosé. Et, au contraire, l'objet voix, pour la personne qui vit des hallucinations auditives , est indépendant du désir de l'Autre. Lacan dans une de ses formules paradoxales, en déduit ce qu'il nomme la liberté du fou. Lacan montre ici que l' angoisse de la rencontre avec un sujet délirant ne peut être éclairée que du recours à la psychanalyse telle qu'il la reformule. Il montre comment la psychanalyse doit orienter les psychiatres dans leur relation aux sujets parlant, dans leur clinique.

 

 De plus, il dit aussi combien selon lui le discours de la science devenu universel et intégré au discours dominant, va entraîner une évolution vers toujours plus de ségrégation au niveau mondial. De nos jours, nous constatons combien un discours politique s'appuyant sur une fausse rationalité et un vrai scientisme se répand qui justifie l’exclusion de groupes sociaux variés ; aujourd'hui les Roms sont l'objet d'attention privilégié d'une xénophobie d’État. Revenons en 1967, avec Lacan ; il interpellait ainsi ces jeunes psychiatres : « vous pourriez avoir quelque chose à dire sur les effets de la ségrégation, sur le sens qu'elle a. ». Cette question reste d'actualité comme il l'avait prévu.

 

 

 

 

 

 Si ce questionnement de Lacan n'a pas toujours eu un écho important, les années 60 et 70 connurent cependant des débats parfois passionnés. En Italie, le courant Psichiatria democratica mit l'accent sur la nature pathogène des institutions psychiatriques de ce pays et milita, parfois avec des organisations syndicales, pour la fermetures de celles-ci. Le film « Fous à délier » de Marco Bellochio illustre cette aventure. En Grande Bretagne, Laing et Cooper animèrent le courant de l'antipsychiatrie qui mettait l'accent sur le fonctionnement pathologique et pathogène de certaines familles, sur la place dévolue dans ces familles à celui qualifié de schizophrène. Ken Loach fit le film « Family Life » à partir de ces thèses.

 

 

 

 

 

 Où en sommes nous aujourd'hui ? Depuis les années 80 et 90, nous sommes entrés dans une période politique, où le capitalisme est devenu planétaire et où sa forme néolibérale est devenue hégémonique mondialement, de la Grande-Bretagne de Thatcher, des USA de Reagan, du Chili de Pinochet, hier, jusqu'à la Chine et à la Russie très autoritaires ou encore au Brésil actuels, en passant bien sûr par l'Union européenne. Un nouveau discours capitaliste s'impose partout qui vient justifier une nouvelle forme de domination capitaliste.

M. Thatcher affirmait qu'il n' y avait aucune alternative à ce capitalisme existant, où la libre-concurrence est réputée devoir ne connaître nulle entrave et où le libre-échange doit concerner tous les aspects de la vie sociale.

 

 Le capitalisme a mis a son service la science qui voit son autonomie relative diminuer sans cesse, et un discours scientiste s'impose partout comme justification des dominations existantes.

Au nom de la libre-concurrence en expansion, les services publics sont appelés à être démantelés, vendus à l'encan, comme ce fut fait récemment en Grèce et comme cela continue d' y être fait. Les hôpitaux en France connaissent, moins gravement certes, cette évolution inquiétante.

 

 Selon cette idéologie élitiste, le pouvoir revient rationnellement aux seuls capitalistes, et aux technocrates.

 

La conséquence de tout cela est que le débat démocratique, la controverse argumentée perdent de sa légitimité et de sa substance. Et le néolibéralisme suscite un consensus populaire très relatif et fragile. Et donc le néolibéralisme s'accompagne de politiques sécuritaires, de politiques de plus en plus autoritaires. Et la psychiatrie est alors convoquée par l’État.

 

 

 

 A ce propos, je rappellerai juste quelques phrases de Sarkozy lorsqu'il était président, dans un discours à l'hôpital d'Antony, le 2 décembre 2008.

 

Il disait « On doit parler de vos patients autrement qu'à l’occasion de faits divers qui mettent en cause des patients qui vous sont confiés », et aussi : « mon propos n'est pas de dire que la seule solution c'est l'enfermement, encore moins l'enfermement à vie », et il tint à préciser : « je comprends parfaitement que le malade est une personne humaine ». Il disait aux soignants de psychiatrie que les schizophrènes étaient dangereux, étaient en dehors de l'humanité, devaient être enfermés à vie, que tel était le cœur de métier de la psychiatrie.

 

 Cette conception autoritaire et simpliste est antagoniste au savoir psychiatrique accumulé au 20 ème siècle. Même si nous avons dit combien ce savoir était critiquable, même s'il est un savoir éclectique et peu satisfaisant, il reste un savoir où la question du traitement des psychotiques chroniques fut posée, élaborée, où généralement il est su que ce traitement demande une longue patience, nécessite de se placer dans une position de « fraternité discrète » selon la belle formule de Lacan.

 

 

 

 Il importe de parler encore de la psychiatrie, de la psychiatrie et son lien à la psychanalyse, d'en parler publiquement puisque la psychiatrie est devenue un enjeu politique, pour le pire depuis plusieurs années. La critique de la fonction d'enfermement de la psychiatrie, son étude minutieuse, sa réduction le plus possible, la critique de ces discours dominants qui s'opposent à la possibilité même de l'accueil d'une parole affolée, la proposition de nouveaux liens entre la psychanalyse et la nouvelle psychiatrie à venir, sont des voies qu'il me paraît possible et intéressant d'explorer.

 


 

Pascal Boissel


 

Ce texte a été écrit à l'occasion de la série de débats organisée à Niort, les 16, 18, 19 octobre sur le thème "Peut-on encore sauver la psychiatrie". http://www.rezocitoyen.org/Peut-on-encore-sauver-la-psychiatrie.html

 

 

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