Les mots bleus, les maux des bleus...

Mauvais conte de la folie ordinaire ! Petite folie insidieuse qui envahit mon psychisme, nos inconscients ? Sommes-nous tous en passe de l’être, de le devenir, fous ? Voici le récit de cette effraction tellement insérée dans notre vie quotidienne où s’étalent Covid 19, terrorisme, politique sécuritaire débridée. Ainsi s’intriquent histoire, politique, social et inconscient

Je suis sur le quai de la gare. Je les vois arriver. Ils ne me sourient pas. Ils sont quatre. Une petite bande ? Je regarde ailleurs, en cette fin d’après-midi plutôt agréable de novembre.

Le temps de ce mois de novembre est plutôt bien plus supportable pour le moral que les novembre pluvieux et gris si courants. Je devrais être à l’aise. J’ai passé plusieurs jours assez joyeux. J’ai la chance d’avoir été épargné jusqu’à aujourd’hui par l’épidémie.

Le « connardovirus », comme je me suis amusé à l’appeler lors du premier confinement ne m’a pas atteint. Humour salvateur, nécessaire, indispensable dans cette saleté de période, cette sale année 2020. Beaucoup de gens se sont soignés, ont pris soin de leur moral tellement malmené, en faisant preuve de beaucoup d’inventivité, de créations pour lancer des vidéos, des dessins, des paroles à l’humour décapant ! Tout ce qui s’est partagé, propagé…  Et ça continue avec ce deuxième « confit-ne-ment », car comme on se plait à dire en Gascogne, « jamais le confit ne ment ! ».

Voilà il faut lutter, résister moralement pour ne pas sombrer de trop dans l’inquiétude de cette pandémie. Malgré les chiffres quotidiens des morts, des hospitalisés, des personnes en réanimation, assénés par des gouvernants voulants « informer » la population de la gravité de la situation, par des médias télévisuels si gourmands du sensationnalisme dramatique des faits divers, des actes terroristes terrifiants, ou d’autres terribles évènements.

Donc je vais plutôt bien malgré tout cela. Privilégié.

Mais pourtant, les quatre s’avancent vers moi. Ils ont le regard noir de ceux qui suspectent un acte délictueux, une action malfaisante, une intention malveillante. Je suis pourtant blanc, plutôt âgé, et propre sur moi. Face à ce que je perçois comme le risque d’une agression possible, une altercation potentielle, je tente peut-être maladroitement, de dire très vite, évidemment sur le ton de celui qui ne va pas se laisser faire, le verbe fort de celui qui masque mal sa peur, j’ai plus de 71 ans, je suis médecin, je rentre chez moi.

Mes mots se bousculent et puis vous voyez bien j’ai mon masque et je mets aussi une visière… j’ai mon attestation de sortie, je rentre chez moi, vous voulez la voir ?

Parce que ces quatre-là ce sont des policiers !

Et ils me font peur ! Oui, désormais j’ai peur de la police.

Alors je bredouille d’autres « arguments », ne réfléchissant même pas à l’incongruité de ce que je crois être naïvement un solide moyen de protection, j’ai de très nombreuses connaissances parmi les journalistes ! Alors que désormais avec ce qui est en train de s’installer dans le pays, la défiance et la suspicion vis-à-vis des journalistes atteignent des sommets d’indignité, la liberté de la presse devient de plus en plus menacée. Jean-Sylvain Bailly, premier maire de Paris, avait lancé le 13 août 1789, cette phrase mémorable mais tombée dans l’oubli[1], « La publicité est la sauvegarde du peuple ! » la publicité à l’époque signifiant rendre public. Donc rendre public, publier, informer, est la meilleure garantie pour un peuple libre. En cet automne 2020, rendre public les agissements coupables de certains membres des « forces de l’ordre » deviendrait dangereux et donc doivent être proscrits par le pouvoir en place. Il y a bien longtemps que l’on ne parle plus des « gardiens de la paix ». Ce sont depuis une quinzaine d’année « les forces de l’ordre ». Glissement sémantique particulièrement signifiant.  

Alors je réagis… j’allume la lumière ! Il est quatre heures du matin. Je suis dans mon lit. Somnolent depuis un petit moment, je suis assailli, dans cet état de semi-conscience, par cette fiction psychique. « Un rêve » semi-éveillé. J’éteins. Je veux me rendormir. Il est encore trop tôt pour se lever. La somnolence se réinstalle … avec cette même scène envahissante qui se répète et s’impose à mon esprit, malgré mes tentatives de penser à des situations plus agréables et plaisantes.

Voilà où j’en suis rendu en ce mois de novembre 2020 en France ! Où nous en sommes rendus ? La peur de la police. La crainte de la police républicaine, chargée en principe de nous protéger, de protéger chacun de nous, les citoyens, les personnes, toutes les personnes, les enfants, les femmes, les personnes âgés, les enseignants, quelque que soit notre couleur de peau, notre religion ou pas, permettant à tout un chacun de vivre en société, libres et tranquilles. Une police au service de la population !

Je pourrais redouter d’être victime d’un attentat aveugle, d’un terroriste malade de son idéologie mortifère et délirante.

Je pourrai redouter d’être victime de ce virus Covid 19, incontrôlé, ravageur, destructeur.

Je pourrai redouter d’être victime d’un type caractériel, agressif qui me bouscule pour entrer avant moi dans un commerce.

Je pourrai redouter d’être agressé par un automobiliste énervé par les embouteillages et cette circulation devenue impossible.

Eh bien non ! c’est de la police que j’ai peur, et de plus en plus peur. Car je la perçois incontrôlée, de plus en plus incontrôlable, si ce n’est encouragée par les ministres de l’intérieur que se sont succédés depuis … 2002 !

Les derniers événements y sont bien évidemment pour beaucoup : loi de « sécurité globale », à l’intitulé si explicite, répression ahurissante des fins de manifestation quelles qu’elles soient. Tactiques sauvages et effrayantes du maintien de l’ordre de toute manifestation.

Cet état de fait s’est surtout imposé depuis 2016 lors des mobilisations contre la loi Travail sous la présidence de François Hollande, Manuel Valls étant premier ministre et Bernard Cazeneuve ministre de l’Intérieur. Depuis mai 2017 avec Emmanuel Macron, Christophe Castaner et maintenant Gérald Darmanin, c’est « roue libre » pour la police et la gendarmerie ! Désormais pour aller manifester il faut y réfléchir à deux fois ; lorsque l’on y va, c’est prévenu des gazages lacrymogènes intensifs, des risques de LBD, ou « simplement » d’être sévèrement matraqués.  

Pour l’anecdote, chose curieuse, on n’entend plus du tout parler des blacks bocks, qui ont justifié les nouvelles tactiques répressives des manifestations. Alors blacks blocks partout ? 

Charles Pasqua en son temps avait déclaré « Nous allons terroriser les terroristes » ! Jolie formule dont l’objectif était plutôt de rassurer le bon peuple, que de dissuader des gens motivés quoiqu’il leur en coûte de faire valoir leur détermination politique à coups de bombes, de mitraillages ou de meurtres à l’arme blanche.

Mais actuellement je me demande « qui est de plus en plus terrorisé » …

Mesure-t-on l’impact sur notre psychisme des événements politiques ? Quels effets sur notre moral, sur notre état d’esprit peuvent provoquer les décisions prises pour « nous protéger », pour « notre sécurité ».

Commencent seulement à émerger dans le discours des responsables du ministère de la santé, les effets psychiatriques et psychiques de l’angoisse de la pandémie : manifestations dépressives en très forte hausse, consommation de plus en plus importante de tout type de psychotropes, des tranquillisants aux antidépresseurs. L’épidémie et les risques pour sa propre santé sont effectivement en cause et ont été particulièrement négligés, sous estimés.

Mais peut-on nier ou passer sous silence l’impact sur le moral des individus, sur le psychisme, des mesures de confinement, les incohérences et les contradictions des gouvernants confrontés à une crise sanitaire imprévue mais surtout agissants dans l’imprévoyance et avec un tâtonnement très mal assumé. Seule politique claire et déterminée : la contrainte, l’infantilisation des citoyens avec ces attestations ridicules et contrôlitaires, l’absence de pédagogie mâture, d’éducation ou d’information sanitaire responsable, et pour finir s’appuyant sur des actions culpabilisantes, répressives et punitives.

Le passage à l’acte terroriste abominable contre Samuel Paty, ce professeur d’histoire assassiné, les meurtres terroristes dans une église à Nice, « achèvent » de créer un moral d’angoisse et de peur généralisée.

C’est dans cette ambiance dramatique, que ce ministre de l’Intérieur en mal d’ambition politique débridée, un président de la République obnubilée par sa réélection, détournent l’attention qui sur les islamistes radicaux, qui sur les islamo-gauchistes -terme qui rappelle les judéo-bolchéviques d’antan-, qui sur une presse coupable et des intellectuels engagés, qui sur ces citoyens qui osent vouloir contrôler une police, des forces de l’ordre à qui l’on a lâché la bride et qui se savent désormais au-dessus des lois.

Peut-être vous qui avait lu le récit de ce rêve semi-éveillé vous demandez-vous si je ne suis pas devenu quelque peu trop exagérément persécuté, si je ne glisserais pas dans un processus paranoïaque ? Vous avez en partie raison, car je me pose moi-même la question ! Dans cette ambiance délétère, pandémie, terrorisme, oppositions haineuses de tous contre tous, exacerbation des tensions politiques dans des stratégies politiciennes … nullissimes, révélatrices des ambitions étroitement personnelles, je me demande quels peuvent être leurs impacts sur nos psychismes, nos inconscients, sur notre moral « au cas par cas » comme on dit chez les psychanalystes.

Certes j’ai personnellement eu à subir lors du premier confinement fin mars trois interpellations par des gendarmes particulièrement et outrageusement zélés. J’ai ressenti ces interpellations comme d’authentiques agressions verbales stupides et totalement aberrantes. J’ai réussi par ma soumission à l’ordre gendarmesque évité la punition des 135 euros. Mais j’ai fait en cette occasion l’expérience de ma situation de citoyen à la merci du « bon vouloir » des forces de l’ordre !

Ainsi dans ce terrible contexte politique actuel de répression exacerbée et envahissante, ce rêve semi-éveillé est venu me rappeler la fragilité et l’intranquillité dans laquelle nous sommes en train de basculer.     

[1] Edwy Plenel « La sauvegarde du peuple : presse, liberté et démocratie », La Découverte, 2020.

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