Au secours, Docteur Burroughs ! par Victor BOCKRIS

Victor Bockris m’a envoyé durant l’automne 1990 cette interview de William Burroughs qu’il venait de réaliser, afin que je l’ajoute au « Temps des Naguals – Autour de Burroughs et Gysin » qui en était alors à son tout début.

Victor Bockris et William Burroughs - Lawrence - Septembre 1990 Victor Bockris et William Burroughs - Lawrence - Septembre 1990

Victor Bockris nous fait découvrir un Burroughs tel qu'en lui-même, passionné par l’hypothèse de l’existence objective d’entités cherchant à établir le contact avec les humains. S’en suit un échange échevelé au cours duquel Victor verbalise ses angoisses existentielles sur la question, réconforté par le « Dr Burroughs » qui lui donne des conseils avisés tirés de sa propre expérience et qui clôture l’interview par un entretien post mortem avec Jean Genet. Disruptif.

Mise en garde :

La lecture de ce texte est fortement déconseillée aux lecteurs dépourvus d’humour et inaccessibles au second degré.

Au secours, Docteur Burroughs !  LA DERNIÈRE INTERVIEW QUE JE FERAI JAMAIS par Victor BOCKRIS

Traduction: Isabelle Aubert-Baudron

 

Victor Bockris : T'est-il déjà arrivé, au cours de ton existence, de te comporter comme ce que l'on pourrait appeler quelqu'un de peureux ?

William Burroughs : (Assis très droit, fixant la table d'un regard dur, presque irrité) TU ES FOU!?

V. B : Ma foi, non, je ne te vois pas comme quelqu'un de peureux du tout.

W.B. : Je vis comme la plupart des gens dans un état d'affolement permanent. C'est le cas de la plupart des gens qui ont un tant soi peu de bon sens. Ils ne s'en rendent peut-être pas compte mais c'est ainsi. Nous sommes virtuellement menacés à chaque seconde. Cette décennie n'est pas drôle du tout, cette décennie est absolument sinistre. Sinistre et détestable.

(Nous sommes assis autour de la table dans la salle de séjour de la maison de William Burroughs à Lawrence dans le Kansas, James Grauerholz, Bill Rich et moi. Des chats sont installés sur nos genoux ou se prélassent sur le sol. La veille nous sommes revenus de Los Angeles où nous étions allés au vernissage d'une exposition de Burroughs à la galerie Earl Mac Grath. Juste avant que je rentre à mon hôtel la nuit précédente, William m'avait mis deux livres entre les mains - "Quantrill and his Civil War Guerillas" de Carl W. Brethan et "Majestic", un roman de Whitley Streiber. En 1989, Burroughs avait rendu visite à Streiber dans le but d'entrer en contact avec les étrangers dont ce dernier avait parlé dans "Communion et Transformation".)

Victor Bockris : Comment as-tu fait la connaissance de Whitley Streiber ?

William Burroughs : Très simplement. Ses premiers livres m'avaient beaucoup intéressé et j'étais convaincu de l'authenticité de ce qu'il avançait, quelle qu'en soit la nature. J'avais l'impression qu'il ne s'agissait ni d'une escroquerie, ni d'un truquage. J'ai ensuite donné ses livres à lire à Bill, qui se trouve ici et qui se montre toujours très, très sceptique, et il a dit : "Après les avoir lus, je ne mets pas en seul mot en doute." J'ai dit que j'étais certain qu'on se trouvait en présence d'un phénomène. Suite à cela, j'ai écrit une lettre à Whitley Streiber pour lui dire que je souhaiterais beaucoup entrer en contact avec lesdits visiteurs. Anne Streiber m'a alors répondu en disant : "Nous voulons nous assurer qu'il s'agit bien de vous. Nous recevons une foule de lettres complètement abracadabrantes." Je lui ai donc envoyé une autre lettre en disant : "C'est bien de moi dont il s'agit" ; sur ce, elle a répondu : "Après en avoir discuté, nous serions heureux de vous inviter à venir dans notre chalet." Nous nous sommes donc rendus là-bas pour un week-end. Et après m'être entretenu un certain nombre de fois avec Streiber au sujet de ses expériences, j'ai été absolument persuadé qu'il disait la vérité

V. B. : De quoi a-t-il l'air ?

W. B. : Eh bien, c'est un homme de taille moyenne, environ un mètre quatre-vingt-cinq, de corpulence moyenne. Il a ceci de bizarre que la partie de son visage qui va du front jusqu'en dessous du nez ressemble à un masque.

V. B. : Est-ce qu'il dégage de la sérénité ?

W. B. : Non, il n'a pas l'air serein du tout, sans pour autant être inquiétant. Au premier abord c'est un homme qui dégage une formidable énergie et qui est toujours occupé. Depuis que je suis allé le voir, il a écrit un livre entier, Billy, qui est sur le point d'être adapté à l'écran. Il travaille sans arrêt, il a toujours quelque chose à faire et il se promène dans sa propriété; c'est quelqu'un de très actif, tu vois, de très déterminé. Il apparaît comme un homme très accueillant et plein de bons sens. Je ne peux pas dire en ce qui me concerne que j'ai expérimenté quoi que ce soit. Et il m'a dit ceci : au moment où l'expérience se produit, c'est très précis, très physique, il ne s'agit pas de quelque chose de vague, pas comme une hallucination, ils sont bien ; maintenant moi, je n'ai rien vu de tel.

V. B. : (Écartant cette possibilité) : Dans ces conditions, tu n'avais aucune chance de voir quoi que ce soit.

W. B. : Comment ! Qu'est-ce que tu veux dire ?

V. B. : Tu étais un visiteur qui arrivait dans le coin en tant que journaliste. (L'interviewer, après avoir souffert trois jours sur la route dans le rôle du journaliste, commence à crier) TU FAISAIS PARTIE DE LA PRESSE!

James Grauerholz[1] : (conciliant) Voyons...

V. B. : TU REPRÉSENTAIS LA PRESSE ? ESPÈCE D’ENFOIRÉ ! TOUT LE TEMPS EN TRAIN DE PARLER DE LA PRESSE ! TU APPARTENAIS A LA PRESSE !

W. B. : (calmement) Je n'en faisais pas partie.

V. B. : (Sarcastique) Si, tu en faisais partie. Tu étais dans la position du journaliste et ces enfoirés ne voulaient même pas descendre te parler.

W. B. : (dignement) Je n'ai jamais été journaliste.

V. B. : Allons, voyons, tu parlais sans arrêt de la presse, la presse, cette putain de presse ...

W. B. : Ça ne va pas, mon vieux !

V. B. : Évidemment que ça ne va pas !

J. G. : C'est insultant, ce que tu dis là, Victor. Tu as été injustement accusé de représenter la presse...

V. B. : Mais c'est intéressant, il y a de la pertinence dans ce que je dis...

W. B. : Non, non et non...

V. B. : Non, mais, William, excuse-moi...

J. G. : William était un chercheur, il regardait de trop près.

V. B. : Bien sûr !

J. G. : Quand on regarde de trop près, on ne peut rien trouver.

V. B.: Non, j'imagine que c'est en tant qu'écrivain que tu es allé le voir, il te connaissait manifestement comme écrivain, dans ces conditions, il y avait à mon avis peu de chance pour qu'il se passe quoi que ce soit d'important.

J. G. : C'est comme s'ils regardaient, c'est comme s'ils étaient dans des soucoupes, c'est comme...

V. B. : Ouais, si l'on en croit effectivement le récit de Whitley Streiber, que je suis certainement tout disposé à accepter, d'accord, pourquoi diable se précipiteraient-ils quand un écrivain fait le déplacement pour venir passer deux jours ?

W. B. : Pour des tas de raisons. Il y avait des tas de raisons pour que...

V. B. : Qu'est-ce que tu entends par-là ? (De nouveau sarcastique) Écoute, tu crois vraiment qu'ils ont réalisé qui tu étais ?

W. B. : JE CROIS QUE JE SUIS L'UN DES ETRES LES PLUS IMPORTANTS DE CE PUTAIN DE MONDE...

V.B. : (Sursautant) Eh bien je suis d'accord avec toi...

W. B. : ...et s'ils avaient un tant soit peu de bons sens, ils se seraient manifestés.

V. B. : Je suis d'accord...

W. B. : Alors c'est exactement ce que je suis en train de dire.

J. G. : En tous cas ils se sont effectivement manifestés à Streiber.

V. B. : C'est bien là le problème ! William Burroughs fait partie des gens les plus importants de ce putain de monde et quand il est allé là-bas pour les rencontrer, ils ne se sont pas manifestés, alors, sérieusement, je dis "Hé !" Si une personnalité X arrive en disant très clairement "Je viens ici pour entrer en contact" et que le contact ne se fait pas - demandons-nous ce que cela veut dire... !

J. G. : Je pense que cela veut dire que le swami avait mal à la tête.

V. B. : Non, je ne pense pas que ça veuille dire ça.

W. B. : Eh ! attends un peu...

V. B. : C'est une connerie, mon vieux, c'est une réponse de merde...

W. B. : ... attends un peu, pas si vite, ne sois pas si stupide ni si désagréable. Cela peut vouloir dire un tas de choses. Cela peut vouloir dire qu'ils n'ont pas jugé bon de venir me chercher à ce moment-là. Cela peut vouloir dire qu'ils auraient remis le contact à une date ultérieure ou cela peut vouloir dire qu'ils me considèrent comme un ennemi.

V. B. : (Avec dévotion) Je ne vois pas comment ils le pourraient.

W. B. : Eh bien, pourquoi pas ? Nous ne savons pas qui ils sont... Je te dis... Ecoute, nous n'avons aucun moyen de connaître leurs véritables intentions. Ils peuvent trouver mon intervention hostile à leurs objectifs. Et il se peut que leurs objectifs ne soient pas amicaux du tout. Exactement comme quand les grands dieux blancs ont débarqué chez les Indiens en Amérique Centrale et c'étaient les Espagnols. Les Indiens ont dit : "Les voilà" et les Espagnols leur ont coupé les mains. Ouais, alors tu ne connais pas leurs intentions.

V. B. : J'aurais pensé que les intentions de William étaient tout à fait claires si bien que j'aurais pensé que tout étranger venant visiter la planète aurait accueilli la démarche de William avec un esprit ouvert.

W. B. : Pas nécessairement. Tu pars du principe qu'ils raisonnent comme nous, comme moi. Nous ne savons absolument pas comment ils raisonnent, ni sur quels critères ils évaluent, ni ce qu'ils veulent ! Nous n'avons pas de clef. L'un d'eux a dit : "Nous sommes des âmes recyclées." Donc nous procédons sans information...

V. B. : Non, écoute, mon vieux, tu n'as pas à me convaincre, je suis complètement...

W. B. : (Tranquillement) D'accord...

V. B. : (Élevant la voix) MAIS !

W. B. : (S'exprimant lentement et clairement, d'une voix calme, patiente mais ferme, comme un docteur) Calme-toi, mon vieux, calme-toi. Tu t'excite beaucoup trop, tu es beaucoup trop catégorique et je pense que tu devrais tout simplement te détendre et prendre les choses très, très calmement parce que tu es manifestement - sais-tu - très impressionné et bouleversé par toute cette affaire. Alors maintenant on se calme et on parle tranquillement, tu deviens...

V. B. : Je suis tracassé par toute cette histoire parce que j'éprouve la sensation très forte d'être envahi.

W. B. : Qui ne l'éprouve pas ! Tu n'es pas plus envahi que nous tous. Quand je me plonge jusqu'à un certain point dans mon psychisme, je me heurte à une force très très hostile, très puissante. C'est aussi net que si je rencontrais quelqu'un qui m'attaquait dans un bar. (Nous gardons généralement nos distances) mais je ne pense pas que je gagne ou que je perde nécessairement la partie.

V. B. : Je souffre d'une forte sensation d'envahissement. Je l'ai combattue...

J. G. : Eh bien, tu es avec le docteur...

W. B. : C'est pour ça que je t'ai dit de te calmer parce que je vois bien que tout cela te préoccupe. Maintenant, écoute, (murmurant) calme-toi tout simplement. Raconte-moi tout. (Haussant les épaules) Je suis le vieux docteur. Après tout j'ai été... écoute, mon chou, j'affronte ça depuis tant d'années et je sais que cette invasion se produit. Écoute, à partir du moment où tu approches quelque chose d'important, tu ressens cette invasion et c'est comme ça que tu reconnais que là il se passe quelque chose. Moi-même il m'est arrivé de me sentir comme un jeune chien forcé de faire des choses qui allaient m'attirer des ennuis ou des humiliations. Je ne dominais pas la situation. D'ailleurs dans le dernier rêve que j'ai fait, je voyais mon corps sorti de la pièce en marchant (ça se passait à Chicago) j'étais accablé sous le poids d'une mission implacable et je me suis retrouvé au plafond en train de me dissoudre, réduit à une impuissance totale. C'est l'ultime horreur de la possession. Cela se produit sans arrêt.

Ce que tu dois faire, c'est analyser ce qui se passe, te confronter à la possession. Ceci dit, tu ne peux le faire que si tu as effacé les mots. N'essaie pas de discuter, de dire "Oh, je... c'est injuste ! bla bla bla". Confronte-toi à l'invasion. Si tu contrôles solidement la situation, cela va...

J. G. : Tu dois l'accepter, lui permettre de te défier de manière à pouvoir refuser son défi. Tu dois l'admettre. Tant que tu te débats, que tu tentes de t'y soustraire, tu ne t'y confrontes jamais.

W. B. : Ce que l'entité qui t'envahit cherche à éviter par-dessus tout c'est de se confronter directement à toi parce que cela met fin à l'invasion. Mais l'invasion est la base de la peur, il n'y a rien de plus effrayant que l'invasion.

            Maintenant regarde, tu vois, tu as par exemple un Ange Gardien qui te dit ce que tu dois faire ou ne pas faire : "Ne vas pas là, ne fais pas ça." Il n'y a rien de pire qu'un anti-ange gardien qui se trouve à l'intérieur de toi, qui t'incite à faire ce qu'il y a de pire et qui t'entraîne dans les situations les plus catastrophiques.

V. B. : Le seul moyen que je connaisse pour le repousser, c'est de dire "Non, non, non".

W. B. : Non, c'est... "Non, non, non", ça ne marche pas. Tu dois le laisser s'insinuer en toi. C'est difficile, c'est difficile, mais je vais te dire une chose, tu prends du recul et tu le laisses t'envahir, s'introduire en toi, au lieu de tenter de t'y opposer, ce qui n'est pas possible. C'est à chacun de trouver le moyen de gérer la situation. Si tu en es capable, et très peu de gens le sont. Et tu as, bon, c'est là toute la position des libéraux : Eh bien ils sont possédés, mais leur intellect ne l'est pas si bien qu'ils sont en mesure de résister à quelque chose qui les possède de l'intérieur. Ils s'y opposent intellectuellement, tu vois, mais ils ne négocient pas avec de façon radicale, pourrait-on dire, aux niveaux psychologiques et en définitive, moléculaire. C'est pourquoi tu ne peux pas, comme je dis, t'opposer intellectuellement à quelque chose qui t'écrase émotionnellement parce que, rappelle-toi que la chaîne de commande ou la chaîne d'action monte à partir des intestins au cerveau postérieur pour s'achever dans le cerveau antérieur. Quand le cerveau antérieur essaie d'inverser cet ordre et commande au cerveau postérieur et aux viscères, ça ne marche pas tout simplement. Les gens disent : "Reprends-toi!" (riant), Eh bien ce n'est pas possible. Plus tu essaies de te reprendre, plus tu perds pied, c'est évident. Tu dois apprendre à laisser la chose t'investir. Je suis un homme du monde, je comprends ce genre de chose. Elles nous arrivent à tous. Tout ce que tu as à faire, c'est de chercher à comprendre ce qui se passe et à l'évaluer pour ce que c'est, c'est tout. Alors ne pense pas que tu sois le seul dans ton cas parce que ce n'est pas vrai. L'herbe est très utile pour affronter ça, elle permet de se détacher. C'est pourquoi elle est si sévèrement réprimée. J'ai appris qu'il y avait une ville en Géorgie (U.S.A.) où quelques personnes donnaient des séances de yoga et ils les ont arrêtées. Ils ont dit "Eh bien, si vous relaxez votre esprit comme ils le disent, vous pouvez être sûrs que le diable va s'en emparer." Il ne leur est pas venu à l'esprit que le Seigneur mon Dieu pourrait venir. Oh non, "C'est le diable qui rentre !" Tu relaxes ton esprit une minute et voilà le diable qui arrive ! (S'adressant à un de ses chats qui vient juste de rentrer en batifolant dans la pièce): "Alors comment es-tu entré, toi, petit diable... C'est Spooner."

L'emprise de la droite s'est terriblement accentuée dans ce pays. Bien sûr ils n'avancent pas dans les rues, mais ils avancent. Et ils ont volé la progression des, hum, libéraux ou quel que soit le nom qu'on leur donne. Je déteste ce mot de "libéraux". C'est tellement imprécis. Je pense simplement que ce sont, ma foi, des Johnsons[2] - des gens raisonnables qui ont le sens de la modération, qui font preuve de discernement et ne sombrent pas dans des états de fureur hystérique entrecoupées d'autojustifications arrogantes et hypocrites.

V. B. : D'après toi, y a-t-il eu des moments dans ta vie où tu as pu faire certaines choses qui ont bouleversé ton organisme et qui t'ont amené à te regarder sous un jour différent au point de développer ta créativité ?

W. B. : Oui, bien sûr. Je crois que c'est, si j'ose dire, un phénomène très répandu chez tous les gens créatifs. Cela se produit à la suite d'une série de chocs au cours desquels on est obligé de se confronter à soi-même. C'est comme ça, c'est tout. Tout ce qui est à l'extérieur est à l'intérieur et inversement, mais tu actualises ces aspects de toi-même à travers la peinture, l'écriture, le cinéma ou tout ce que tu veux, c'est le résultat d'une série de chocs où tu te rends compte que tu es en train de faire quelque chose d'absolument abominable.

V. B. : Mais on ne passe pas sa vie à faire des choses abominables.

W. B. : Mais si, on en fait tout le temps. Tout le monde en fait tout le temps. Rien qu'au niveau de tes pensées, à travers des tas de choses. Tu n'as pas besoin de massacrer des millions de gens ou de lâcher des gaz innervants, mais combien de gens à la place de Saddam en auraient fait autant et même bien pire ? S'ils en avaient eu la possibilité. Bon, effectivement, où qu'ils soient, ces gens font le pire dont ils sont capables à leur petit niveau partout, et ça arrive quand quelqu'un... eh bien quand les gens ne critiquent pas leur façon de se comporter parce qu'ils sont complètement possédés par ces sentiments de haine, comprends-tu... mais quand on réalise qu'on est en train de se conduire comme eux, alors on est obligé de s'examiner dans tous les détails et un tel examen et une telle prise de conscience font partie intégrante de tout le processus créatif.

V. B. : Est-ce que la peur fait partie intégrante du processus ?

W. B. : Bien sûr, elle fait complètement partie du processus parce que la possession est la forme la plus extrême de la peur. Quand tu te sens obsédé par l'idée de faire quelque chose qui t'inspire de l'horreur ou de la répulsion ou le dégoût le plus total, c'est ça, la peur fondamentale. En fait cela revient à une question de courage.

V. B. : Le courage d'être toi-même, de faire ce que tu es en train de faire ?

W. B. : Oui, le courage de les rejeter.

V. B. : Est-ce que c'est un combat spirituel conscient contre la possession ?

W. B. : Ciel, non ! Ta partie consciente est une arme insignifiante. Tu dois mettre en œuvre toutes les forces dont tu disposes, non pas seulement ici (la tête), mais dans tout ton organisme.  Considère celui-ci en fonction de tout son potentiel psychique. D'après les Egyptiens, nous avons quatorze âmes.

(Depuis que William a déménagé dans le Kansas, l'un des changements les plus significatifs qui s'est opéré dans sa vie a consisté dans les relations qu'il a instaurées avec un certain nombre de chats. Ces dernières années, il a eu jusqu'à cinq chats en même temps vivant avec lui en permanence.)

V. B. : Penses-tu avoir beaucoup appris au contact de tes chats ?

W. B. : Oh, Ciel ! J'ai énormément appris. J'ai appris la compassion, j'ai appris toutes sortes de choses avec eux, parce que les chats te renvoient véritablement ton image. Je me souviens d'un jour, j'étais dehors près de la maison en pierre et Ruskie a comme qui dirait attaqué l'un des chatons. Je lui ai donné une petite tape et là, il a disparu. Cela lui avait fait une peine énorme. Et je savais où il était passé. Je suis sorti dans la grange et je l'ai ramené. Juste une petite tape de rien. C'est son humain, son humain l'a trahi, l'a frappé, ouais ! Oh ! Ciel, oui, je ne pourrais pas te dire tout ce que mes chats m'ont apporté. Ils rejaillissent sur toi très profondément. Ils ont simplement éveillé en moi toute une zone de compassion, tu ne peux pas savoir à quel point c'était important. Je me rappelle qu'une fois j'étais couché dans mon lit et je pleurais toutes les larmes de mon corps à la pensée que mes chats pourraient mourir dans une catastrophe nucléaire. J'imaginais que des gens arrivaient en voiture en disant "Tuez vos chiens et vos chats" et là, tu sais, j'en ai littéralement pleuré de chagrin pendant des heures. Oh mon Dieu, et puis cette impression constante qu'il pourrait y avoir une certaine relation entre mes chats et moi, une relation particulière à côté de laquelle j'aurais pu passer... Oui, oui, par exemple ! J'ai abordé ce sujet dans The Cat Inside. C'était une sensation tellement intense que je n'arrivais pas à l'écrire. Je ne pouvais pas l'écrire. Si j'ai appris en compagnie de mes chats, mon Dieu, oh mon Dieu ! Tu sais, les gens me voient comme quelqu'un de glacial - une femme a même écrit que j'étais incapable de tolérer le moindre sentiment. Mon Dieu. J'éprouve des émotions d'une telle intensité qu'elles me sont parfois insupportables. Oh ! Mon Dieu. Alors ils me demandent "Ça ne vous arrive jamais de pleurer ?" Je dis « Bon Sang, cela a dû m'arriver il y a deux jours. » Je suis très sujet à ces violentes crises de larmes, pour d'excellentes raisons. Oui.

(Jean Genet était l'un des rares écrivains contemporains avec lesquels Burroughs s'est senti des affinités.)

V. B. : Depuis notre dernière rencontre, Jean Genet est mort. As-tu des souvenirs à évoquer ou des choses à dire à son sujet ? Savais-tu par exemple que pendant les six dernières années de sa vie, Genet a écrit un livre super, Un Captif Amoureux ? Il passait son temps en compagnie de jeunes soldats en Syrie et en Jordanie.

W. B. : Non, je n'en savais rien, c'est fascinant. Tu vois, la dernière fois que je l'ai vu, c'était bien sûr à Chicago en 1968, mais Brion (Gysin) l'a rencontré par la suite quand il était à Tanger et ils ont pu vraiment entrer en relation, mais je ne sais rien de son amour pour les soldats syriens, raconte, raconte...

V. B. : Je t'enverrai le livre. C'est une méditation admirable sur l'engagement du jeune soldat. Sa mère, dans un geste d'amour, lui tend un verre de lait au moment où il s'en va...

W. B. : Comme j'admire cet homme capable de conserver un intérêt presque adolescent, c'est vraiment super...

(William se lève et quitte la pièce. Quelques minutes plus tard, il revient, rayonnant, et traverse la pièce en glissant.)

Je viens d'avoir une sensation extraordinaire en arrivant dans les toilettes pour pisser, la sensation que Genet revenait. Genet, Genet, Genet. Oh, mon Dieu - c'était phénoménal !

V. B. : Il était là, dans la pièce même ?

W. B. : Non, en moi-même. Il ne se promenait pas autour, il était en moi. Genet, Genet, Genet, OH !

J. G. : Je nais. Genet veut dire "Je nais" en français.

W. B. : Oui, c'est vrai, mais son esprit était présent, je l'ai senti avec une telle force ! Wow !

J. G. : William, si Genet est entré en toi ce soir, pouvons-nous l'interviewer, juste lui poser quelques questions ?

W. B. : (solennel) Oui, bien sûr. Vas-y.

J. G. : Monsieur Genet, quel est le sens de cette phrase : "Il y avait moi et il y avait la langue française. J'ai coulé l'un dans l'autre et..." ?

W.B. (en tant que Genet) : "C'est fini (en français dans le texte). C'était là tout ce que je pouvais faire. J'ai pu me prendre et m'introduire dans la langue française. C'était la seule langue que j'étais en mesure de posséder, de même que je ne pouvais qu'être un voleur français. Et une fois que j'ai eu réalisé cela, j'avais accompli tout ce dont j'étais capable. (Revenant en lui-même) Il est mort dans un hôtel. Il a toujours vécu dans une sorte d'anonymat...

V.B. : Est-ce que tu as une bonne mémoire ?

W.B. : Oui, j'ai presque une mémoire photographique.

V.B. : Même en te replongeant cinquante ans en arrière, tu as des images précises d'événements particuliers ?

W.B. : Attends un moment, ce n'est pas tout à fait exact. Il y a des circonstances dont je me souviens très bien et d'autres dont je ne garde aucun souvenir. Ma mémoire des faits remontant à quelques années en arrière est bien meilleure que ma mémoire des faits récents. Je me souviens de mon premier souvenir conscient. Je descendais les escaliers et il y avait un miroir, j'avais trois ans, et j'ai dit au miroir : "Trois, trois." Il y avait entre autre, je ne sais pas si cela s'est passé avant ou après, je buvais de l'antésite dans l'arrière-cour et il faisait très chaud. Je me souviens du goût de l'antésite. Je revois encore la bouteille...

J.G. : Alors si aujourd'hui je t'apportais une bouteille d'antésite, tu pourrais, comme Proust, te sentir transporté dans le passé.

W.B. : J'en doute, non, c'était juste... ce ne serait pas la même antésite.

(Les yeux fermés, le visage serein, William semble regarder un objet très éloigné et mal éclairé. Chantonnant.) Antésite, antésite, antésite, antésite. Oui... (Silence).

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[1] James Grauerholz : secrétaire de William Burroughs.

[2]. "Johnson" : "Un Johnson respecte ses engagements. C'est un homme de parole et on peut faire affaire avec lui. Un Johnson s'occupe de ses propres affaires. Ce n'est pas un pharisien ni un fauteur de troubles. Un Johnson donnera un coup de main quand on a besoin d'aide. Il ne restera pas planté quand quelqu'un se noie ou est bloqué dans une voiture en feu." W. Burroughs ,  Parages des Voies Mortes, Christian Bourgois éd. (NdT).

 

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