La turbulence des « autres »

Arnauld Desplechin porte à l’écran le travail et nombreuses séances mémorables de la cure menée par Georges Devereux, psychanalyste, « d’un Indien des plaines », quelques années après la sortie du livre de Devereux à propos de cette cure ; livre admirablement préfacée par Elisabeth Roudinesco, et, film d’une grande beauté plastique, aujourd’hui, tout aussi admirablement commenté par elle dans plusieurs journaux actuellement.

Arnauld Desplechin porte à l’écran le travail et nombreuses séances mémorables de la cure menée par Georges Devereux, psychanalyste, « d’un Indien des plaines », quelques années après la sortie du livre de Devereux à propos de cette cure ; livre admirablement préfacée par Elisabeth Roudinesco, et, film d’une grande beauté plastique, aujourd’hui, tout aussi admirablement commenté par elle dans plusieurs journaux actuellement.

Georges Devereux sera à l’origine d’un remaniement non pas de la psychanalyse, mais de la cure, du soin, et, surtout, du regard narcissiquement ethno-centré du psychanalyste, du thérapeute, du psychiatre, du médecin, dans les périodes coloniales, postcoloniales, impérialistes à cause des préjugés et impositions scientistes vis-à-vis des personnes dites de « cultures autres ».

Que l’invention de Georges Devereux, nommée ethno-psychiatrie ou ethno-psychanalyse, ait connue un infléchissement vers une psychanalyse, une psychiatrie, thérapie, pour les autres, avec consultations, hôpitaux, enseignements, pour « ces » autres, immigrés, ou autochtones, anciennement dits « indigènes » avec des particularités, sans doute, qui tiennent à leurs provenances, vies, façons d’êtres, de sentir, cultures, ne tient pas à la position de Devereux. Celui-ci ne faisait reconnaître que ce qui est au fondement du travail psychanalytique, que la souffrance de chaque être, enfant, femmes, adolescente, adolescent, homme, dépend de sa venue au monde, des conditions historiques, linguistiques, dans lesquelles il fut « accueilli/e » ou non, selon son sexe, ses parents, ses voisins, la cité, l’état, l’environnement bénéfique ou non, de son lieu et moment de naissance, et, par la suite, lieu et moment de vie actuelle.

Pour établir une relation de soin – pas encore de guérison – il fallait bien tenir compte de cet autre comme soi-même : de sa naissance, de son histoire, de ses troubles, ratages, perturbations, turbulences, modes de croyances et, aussi, ce qui est l’innovation de Devereux, tenir compte des représentations en lesquelles les cultures, les sociétés, les humains, parlent de leurs maladies dites « mentales », de leur « âme » troublée, de leur corps, de leurs pensées, de leurs persécutions, de leurs sentiments, de leurs peurs, désarrois, histoires individuelles, parentales, globales, autrement dit de leur mal-être, « malaise » dit Freud, non pas simplement dans la « tête » mais « dans la culture », que ce soit la culture dont on hérite, de soi, ou la culture dont on pâtit, la culture, l’histoire des autres.

Double aliénation, héritage d’une double histoire dont le psychanalyste, le thérapeute doivent tenir compte pour aider quelqu’une, quelqu’un, à se comprendre lui-même, à comprendre ce qui commence à l’interroger, réinterroger, « gêner », embarrasser, entraver, dans sa vie quotideinne, sa relation avec les autres et à elle-même, lui-même.

En 1999, année-seuil à l’errance si violente du XXIe siècle ; année-seuil en clôture à un siècle, le XXe, de tout aussi grandes violences, guerres, dont deux dites « mondiales », violences coloniales et anti-coloniales, colonisations des territoires d’Amérique, traite, esclavage, tentative d’extermination des juifs d’Europe, répressions en Algérie, massacres à Madagascar … tant d’autres … guerre du Viet-Nam, camps staliniens, révolution culturelle en Chine,  enfer cambodgien, dictatures en Argentine, au Brésil, en Uruguay, au Chili, émigrations, immigrations, celle emprise des violences n’est nullement close… ; en1999, François Laplantine, élève et disciple de Devereux publie en France, à Paris, un livre dont le titre est : Je, Nous, et les autres au sous-titre programme – pour un XXIe siècle déjà si riche, ample en violences identitaires, intégrismes charia-istes ou étatiques, autres, aussi bien, meurtres, assassinats par justifications soit disant « terroristes » interposées – être humain au-delà des appartenances, aux éditions Le Pommier.

Ce livre, par son aspect psychanalytique et anthropologique, qui pourrait s’intituler, à la manière de Lévi- Strauss, suite aux « manières de table », «  autres manières de penser », ne concerne pas comme le laisserait supposer une anthropologie des autres, de celles et de ceux des autres cultures qui ne seraient pas comme « nous », ce « nous » entre « Je »  et « autres », mais bien « manières de penser », non pas simplement  les autres, mais bien « nos manières de penser » en tant qu’êtres « humains », déjà, dirons-nous, de langage et de pensée.

 « Nous » en tant que « Je » et « Autres » étant au monde et disposant de sentiments, d’idées, d’illusions, de préjugés, suggestions, manières autoritaires de dire, de dissimuler, cacher, interdire, empêcher, de croire et faire croire, d’imposer, « Nous » et « Je » en tant que principe dictatorial de sentir, d’aimer, haïr, penser.

Curieux, tout de même ! On aurait pu penser que l’amour passionnément tourné, axé vers les autres, le monde, soi-même, nous ferait échapper à l’autoritarisme, au dictatorial, à l’emprise, l’imposition, comme peut le faire la haine, la jalousie, la rivalité, ce que l’on peut appeler la pulsion et l’impulsion à détruire, non pas simplement soi-même, « Je », « Nous », mais aussi, et surtout, « les autres » et, quels qu’ils soient, juifs, indiens, arabes, musulmans, chrétiens, athées, boudhistes, noirs, blancs, communistes, marxistes, intellectuels, bourgeois, femmes, enfants, camarades de classe, marins …

« Une époque troublée », ajoutons, comme la nôtre, écrit François Laplantine – Freud a déjà écrit « Malaise dans la civilisation » – « est une époque qui doute de la cohérence du monde et de la pertinence des langages chargés d’exprimer cette cohérence. C’est une époque où il y a plus qu’auparavant de l’incertain, de l’ininterprétable, du signifiant flottant un peu partout à la ronde, alors que par ailleurs se recréent en réaction les certitudes identitaires et les langages de la représentation qui, eux, ne sont pas ceux du doute. »

Façons de dire que l’aujourd’hui des sociétés est fait et est traversé de multiples violences qui mettent à mal nos façons anciennes de penser, d’interpréter le monde.

Si la pensée d’Edgar Morin nous permet de penser à partir de la complexité, celle de François Laplantine touche à ce qui, à chaque époque de grandes violences, turbulences, perturbations sociales, guerres, catastrophes naturelles et technologiques, a imposé le changement dans les modes de penser soi-même, le monde, l’univers, dieu, aussi bien, si l’on veut, les autres. Si l’on est philosophes, comme le furent Descartes, Spinoza, Liebnitz, à des moments de grandes turbulences religieuses, linguistiques, étatiques, sociales, on pourrait penser, rêver, comme le fit Freud, d’ailleurs, Lacan, Deleuze, Guattary, à ce qui philosophiquement s’est appelé « une réforme de l’entendement », ou « manière de pensée autrement », en somme dit plus humblement, qui nous permettrait de respirer, vivre, aussi, autrement, ne pas être submergés par le chaos, l’incohérence violente, la cruauté politique, financière, hiérarchique, élitiste, du monde contemporain.

Il ne s’agit pas simplement, vis-à-vis des monolithismes identitaires, de faire référence à une pensée métisse, une pensée créolisée, comme le souhaitait vivement et pertinemment l’anthropologue, écrivain et poète Edouard Glissant, une pensée coloriée, vivante, comme un tableau de Braque, Picasso, Wilfredo Lam, Henri Guédon, mais une pensée non pas en mouvement, mais du mouvement, de la transformation, de la vivacité, du conflit ; une pensée qui ne serait pas celle de la peur, mais de l’invention, du nouveau : la peur étant si néfaste à l’humain, destructrice des formes et espoirs de l’humain..

Toutes les peurs : de soi, de l’autre, du monde, du passé, du présent, du futur, de l’ascenseur, de l’escalier, du voisin, de la compagne, du compagnon, de la police, du gendarme, du bien, du mal ; toutes les peurs assemblées dans l’identité de quête de la pensée sécurité, identitaire, celle de l’être soi, que soi, sans les au-tres. Si la critique de l’identité et de l’ethnicité, du communautarisme est nécessaire, comme le fait Laplantine dans cet ouvrage – « L’identité est avec l’ethnicité une production idéologique qui a contribué à cautionner l’entreprise coloniale » – cela ne veut pas immédiatement dire que ces deux mots, termes, catégories, et déjà le mouvement traverse ces mots, la langue, la pensée, ne sont pas obsolètes et sans significations.

Tous deux, en tant que mots, identité et ethnicité ne sont pas identiques à eux-mêmes et sont, aussi, traversés de significations multiples. Rappelons que ce qui est premier c’est l’ensemble et non pas l’élément, en d’autres termes, l’ensemble et non pas soi, que « la société, dans l’origine, est fractionnée en unités qui s’englobent. » ; l’identité du 1 est dans le 2, le 3, le 4, le 0, et, vous avez la suite…

Pour quelles mauvaises raisons, encore fascisantes, troublantes, catastrophiques pour soi-même, arrêterons-nous la civilisation, l’ouverture à l’émancipation, à la redistribution des richesses, et nous en remettrons-nous à l’accaparement  des uns contre et sans les autres, par absence de pensée ?

Question politique, de civilisation, sensible d’être, d’histoire, qui nous demande de vivre « au-delà des appartenances dans la reconnaissance et l’acceptation souhaitée de l’autre que soi, l’altérité, du « Je », du « Nous », des « Autres »… de la création – eh, oui, la création, elle-même, est une histoire du mouvement…

« Au commencement était le chaos… »

 

Nabile Farès,  écrivain, psychanalyste.   

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