Une autre critique de"l'individu hypermoderne".

Les travaux récents de Robert Castel proposent deux conceptions nouvelles de l'individu moderne.

Dans un article précédant, j'avais fait une note de lecture sur les conceptions de Dardot et Laval à propos de "la nouvelle raison néolibérale", pour ensuite faire un billet discutant l'existence d'un "néosujet" tel qu'ils le décrivent. Il ne s'agit que de notes de lectures. Nombreuses sont les références manquantes, Philippe Corcuff et Antoine Artous par exemple. Mais il est intéressant de lire que les conceptions sociologiques-et philosophiques- se confrontent à des conceptions "psychologiques" ou "anthropologiques" dans des travaux récents, adressé à un large public. Tout projet ambitieux dans l'un de ces deux domaines conduit à s'intéresser à l'autre domaine de recherche. La référence au biopouvoir de Michel Foucault devient fréquente.

Voici maintenant une note de lecture concernant le dernier livre de Robert Castel, "La montée des incertitudes".

 

Retour sur les collectifs.

Auparavant, "la consistance de la condition salariale dépendait de l'inscription de ses membres dans des collectifs: collectifs de travailleurs avec le poids de la grande industrie, collectifs syndicaux qui prennent en charge les intérêts homogènes des grandes catégories socio-professionnelles, conventions collectives(...), régulations collectives du droit du travail et de la protection sociale", avec, "coiffant le tout, la régulation, le pilotage de l'Etat social, qui est l'instance du collectif par excellence". Un Etat qui pousse au compromis au nom de la cohésion sociale.

"On peut exactement saisir, à partir de ce background, le sens et la portée de la grande transformation produite par l'avènement du nouveau régime du capitalisme post-industriel". C'est une dynamique de décollectivisation, ou de réindividualisation, qui l'anime de part en part".

"La dynamique la plus puissante du capitalisme contemporain, relayée par l'idéologie néo-libérale, travaille à la destructurations des systèmes de régulations collectives qui avaient stabilisé la condition salariale(...)."

Dès l'introduction, Castel avance: "seule une référence au droit, et à une certaine inconditionnalité du droit peut être le garant d'un Etat social digne de ce nom".

 

Robert Castel fut un critique des institutions psychiatriques de premier plan dans les années 70, avec "L'ordre psychiatrique" en 1977, et critique d'une certaine institutionnalisation de la psychanalyse ("Le psychanalysme"en 1973). Un militant révolutionnaire porteur d'une certaine conception freudo-marxiste.

 

Puis il fut un théoricien de "la société salariale" et écrivit, entre autres ouvrages multiples, "L'insécurité sociale" en 2003.

Dans son dernier livre, il regrette de ne pas avoir su "fonder complètement en raison cette perspective synthétique qui ferait du psychologique et du social les deux plans d'une même réalité". Il ajoute que c'est peut-être impossible.

Nous tenons cette tentative pour impossible. Mais la question qui sous-tendait cette tentative reste ouverte et essentielle: comment parler du sujet en ignorant les modifications en profondeur des conditions de vie et de travail, des discours dominants et leurs conséquences matérielles? Comment parler des évolutions de la société, des acteurs sociaux, en s'en tenant à une vulgate psychologique?

 

"Le défi de devenir un individu"

Castel "s'efforce de dégager le socle de supports requis pour être un individu capable d'être reconnu et traité comme tel dans la société". "On s'en tiendra à la tentative de visiter les coulisses, dans cette zone où l'individu ne s'exprime pas encore dans sa sujectivité, mais sans laquelle il lui serait impossible d'exister avec un minimum de consistance".

A la différence de Dardot et Laval, Castel ne tentera pas de décrire une "nouvelle subjectivité".

 

Il passe par un retour historique sur le concept d'individu. A partir du XVIIème siècle, "l'accomplissement de l'individu moderne passe par la maîtrise du monde, et ses figures emblématiques vont devenir le citoyen, le savant, l'entrepreneur, le marchand et aussi le travailleur". Puis très vite, "l'individu moderne, c'est d'abord l'individu propriétaire", "celui qui est indissociablement propriétaire de lui-même et possesseur de biens". Ce qui est explicite dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789.

 

Puis vient la seconde modernité."A la suite d'un long processus séculaire fait de conflits et de compromis", on a "attaché des protections au travail lui-même". Ces protections, ces garanties sont une véritable "propriété sociale".

"A défaut dêtre propriétaire de biens, le travailleur devient propriétaires de droits"."Droit aux secours publics, assurances contre les principaux risques sociaux, droit du travail, accès aux services publics", conventions collectives et droits syndicaux, droit à la retraite, droit à la santé...

"C'est le collectif qui protège l'individu qui n'est pas protégé par la propriété".

"Ces droits sociaux sont congruents avec les droits civils et les droits politiques, et permettent un traitement à parité de l'ensemble des citoyens en tant que sujets de droit".

Bref, il y eut extension des droits, de leur application, de la force collective des salariés, des droits d'expression et d'organisation, des droits démocratiques. Dans un certain rapport de forces national et international.

"Ce profil d'individu moderne (...) est sans doute encore majoritaire dans notre société, mais la dynamique qui le portait parait brisée, ou à tout le moins enrayée".

 

"L'individu hypermoderne"

Castel décrit deux types d'individu "hypermodernes".

 

"Les individus par excès" sont passionnés d'eux-mêmes et de leurs potentialités. Pour eux "le "social" aliène toujours l'individu". Il s'agit pour eux de maximiser leur potentiel et de "parvenir à être en tant qu'individu plus riche et plus performant". Pour cela ils recourent aux groupes de gestalt-thérapie, d'analyse transactionnelle, etc.. "Mais c'est un groupe réduit aux interactions ponctuelles entre ses membres et qui a évacué toutes les déterminations sociales et politiques qui pourraient l'inscrire dans la société". "Une asociale sociabilité".

 

"Les individus par défaut", quant à eux, sont pris dans la contradiction de "ne pas pouvoir être les individus qu'ils aspirent à être". Femmes de milieu populaire élevant seules leurs enfants, jeunes sans diplôme qui "galèrent", chômeurs de longue durée et personnes vivant des minima sociaux, mais aussi travailleurs pauvres, travailleurs précaires immigrés sont des éléments de ce "précariat" qui est marqué par son "hétérogénéité".

"Vivre aux abois, ne pas trop savoir de quoi demain sera fait, (...)c'est être profondément en défaut par rapport à la conception de l'individu dans une société qui en fait la valeur de référence(...)" "Il est bien difficile d'être citoyen à part entière dans ces conditions."

L'"hétérogénéité"du prolétariat comme du "précariat" est une vieille question. Disons que c'est par des luttes unifiantes, des expériences concrètes de solidarité que se produit un processus d'homogénéisation, ou de construction de lieux de convivialité égalitaire à tout le moins. C'est une question politique.

 

 

Pour un retour de l'Etat social?

"(..;)Il n' y a pas d'individu sans support, il n'y a pas d'individu sans Etat". Car être positivement un individu, c'est être "affilié ou réaffilié". Et l'Etat social est le "support des supports", de ces supports constitutifs de l'individu. Supports dont une liste a été propoisée. A tel point que "les constructions de l'Etat social, sous la forme de la propriété sociale, ont été en quelque sorte intériorisées par les individus eux-mêmes".

Or, Castel sait que ce sont les élites politiques et économiques, en responsabilté aux plus hautes directions étatiques et privées, qui destructurent et privatisent les institutions de l'Etat social. C'est contre ceux qui gèrent l'Etat social que le combat est à mener. Situation paradoxale...

Il conclut son livre ainsi: "(...)la possibilité de rester ou de devenir un individu digne de ce nom est plus que jamais tributaire de l'existence de telles instances de régulation, nationales ou transnationales?"

La réforme qu'il appelle de ses voeux, sous des aspects "réalistes" apparait d'une utopie autolimitée. Les élites mondiales concourent à combattre ce projet, à le présenter comlme définitivement impensable.

Cependant, la question est bien celle de régulations nationales et mondiales. Pour mettre fin à ce processus néolibéral qui tend à déshumaniser un nombre croissant de nos contemorains (les "précaires") et é nous déhumaniser nous tous pour autant que nous resterions indifférents à cet engrenage destructeur de civilisation.

 

Bibliographie:

Castel Robert, "La montée des incertitudes, Travail, protections, statut de l'individu", Ed. Seuil, 2009.

Les citations proviennent des pages 11 à 68 puis 370-374 puis 401-447.

 

Pascal Boissel

 

 

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