L'Unafam à juste titre ...

L’étude de l’U.N.A.F.A.M. rendue publique sur l’état des soins psychiatriques en France est juste, justifiée et salutaire ! Les psychiatres, les professionnels qui luttent depuis des années pour une psychiatrie humaine, digne des personnes malades, pour une « Hospitalité pour la folie », ne peuvent que s’associer à ce cri d’alarme.

 L’U.N.A.F.A.M. à juste titre …

« On mesure le degré de civilisation d’une société à la façon dont elle traite ses fous »

Dr Lucien Bonnafé

psychiatre désaliéniste.

L’étude de l’U.N.A.F.A.M.[1] rendue publique sur l’état des soins psychiatriques en France est juste, justifiée et salutaire ! Comme le Monde le rapporte[2], « délais de prise en charge trop longs, diagnostics trop tardifs, réponse médicamenteuse trop fréquente, absence d’accompagnement médical et social » sont dénoncés.

Les psychiatres, les professionnels qui luttent depuis des années pour une psychiatrie humaine, digne des personnes malades, pour une « Hospitalité pour la folie », ne peuvent que s’associer à ce cri d’alarme.

En effet, déjà en juin 2003, l’ensemble des organisations de professionnels de la psychiatrie avec les principales associations de parents et de patients (l’UNAFAM et la FNAPSY[3]) réunies dans des Etats Généraux à Montpellier s’étaient insurgées contre l’état catastrophique de la psychiatrie dans son ensemble. Vingt deux mesures d’urgence avaient été adoptées et adressées au pouvoir politique de l’époque. Parmi celles-ci : « - Garantir des conditions d’accueil et d’hospitalisation décentes : augmentation du nombre de lits et développement de structures extra-hospitalières, - formation initiale spécifique des soignants en psychiatrie, -renforcement des moyens de la psychiatrie infanto-juvénile, - augmentation du nombre d’internes, - formation urgente et massive d’infirmiers en psychiatrie, - création de postes de psychologues, - dispense du forfait hospitaliers pour les bénéficiaires de l’Allocation Adulte Handicapé, - création de structures pour le logement et la réinsertion, - action pour les malades en situation de SDF »[4].

C’était donc voilà près de 15 ans…

Depuis les ministres qui se sont succédés de droite comme de gauche, de Jean François Mattei à Marisol Touraine, en passant par Philippe Douste-Blazy et Roselyne Bachelot, plus engoncés dans leur frilosité et leur peur de l’incident ou du drame qu’à l’écoute de ce cri d’alarme, n’ont rien fait si ce n’est, derrière des discours de façade, d’entreprendre le démantèlement de l’organisation des soins psychiatriques basée sur la politique de secteur, pour promouvoir une psychiatrie calquée sur l’organisation de la Médecine-Chirurgie-Obstétrique sous des parures de modernité et des « pseudo-progrès » scientifiques et …neurologiques ! Alors que, comme le dénonce l’UNAFAM, la psychiatrie est aux prises avec des questions complexes tant médicales, que psychiques et sociales !

A côté de ces discours, s’est amplifiée une approche sécuritaire des soins conduisant à une utilisation de plus en plus massive de l’isolement et au recours banalisé à la contention !

Serait-ce « la faute du secteur » ? Ce serait voir la catastrophe actuelle, comme une fatalité, créant une démobilisation terrible, un désespoir insondable et un désinvestissement coupable et culpabilisant.

Que s’est-il donc produit depuis une trentaine d’années pour que nous en arrivions à ce constat ?

Ne serait-ce pas ce concept « d’hôpital-entreprise » venu des années 90, qui aurait ainsi dégradé à ce point le tissu hospitalier ? Nicolas Sarkozy, alors président, ne martelait-il pas « Je veux un patron à l’hôpital ! » pour lancer cette « réforme » destructrice avec la loi Hôpital-Patients-Santé-Territoires, dite « H.P.S.T. » qui a jeté dans la rue la quasi-totalité du monde hospitalier ? Marisol Touraine, à l’opposé des prises de position déterminées lorsqu’elle était dans l’opposition, n’a rien remis en cause des principes fondamentaux de cette loi.

Ne serait-ce pas dans l’application de ce concept d’entreprise que s’est imposé la prééminence de la gestion ? Cette gestion, vantée comme résolutive de tous les soucis comptables, a produit une épouvantable bureaucratie tatillonne à la novlangue éprouvée. Masquée par un discours « sur la place du patient au centre du dispositif de soins », une emprise bureaucratique et de contrôle s’est installée, désespérant les velléités de prise en compte de la dimension humaine des soins.

Cette politique nuisible a été mise en œuvre par la Haute Autorité de Santé qui, avec l’ordonnance de 1996, a instauré « la certification des établissements de santé au cœur de l’amélioration de la qualité et de la sécurité des soins (…). Son objectif est de porter une appréciation indépendante sur la qualité des prestations d’un établissement de santé ». La procédure de certification sous forme de visites régulières s’effectue tous les 4 ans.  Ces « visites » nommées V1, V2 etc., protocolaires et stériles, sont le point d’orgue d’un nombre incalculable de réunions quasi-obligatoires mobilisant les personnels dans une fête bureaucratique insensée, les détournant de leurs fonctions soignantes ! Les V1, V2, furent moquées, dans un rire salutaire, évoquant plus les fusées hithlériennes destructrices qu’une perspective d’amélioration de la qualité des soins.

Le règne de la gestion s’est ainsi installé dans l’hôpital avec ces avalanches de procédures, d’évaluation répétitives et souvent détournées, poussant les équipes à la ruse, si ce n’est au mensonge, pour répondre à l’aberration des demandes administratives…

Lorsque s’associe la pénurie des moyens budgétaires se cristallisant sur le personnel soignant, on mesure la dégradation de l’ambiance dans les hôpitaux, les pressions, le désinvestissement, la lassitude, l’épuisement, le désarroi voire … les suicides comme l’actualité récente nous l’a dramatiquement montrée.

Qu’en est-il de la psychiatrie ? L’impact sur la politique de secteur psychiatrique a été dramatique ! Car lorsque l’on coule la psychiatrie dans le modèle médical strict, aucune spécificité, aucune singularité, aucune histoire n’est prise en compte.

Dans le même moment émerge une conception organique, neuro-biologique, étroite et  réductrice de la maladie mentale, conception idéologique qui a désormais le vent en poupe, exaltée tant par certains hommes et femmes politiques que par certains psychiatres universitaires. La boucle est bouclée : on mesure alors la destruction de la prise en compte de la complexité de cette discipline au carrefour du biologique, du psychique du social … et du politique !

Sous des discours convenus et bien-pensants de « dé-stigmatisation de la maladie mentale», c’est une entreprise de destruction de la particularité du travail psychiatrique, de l’engagement et de l’investissement dans les pratiques de secteur psychiatrique à laquelle nous sommes confrontés. Une tentative d’éradication de la dimension relationnelle et humaine du soin en psychiatrie se développe à grande vitesse.

Enfin, l’absence de prise en compte de l’importance de la place des familles et des patients par les psychiatres et les soignants dans le dispositif même de l’organisation des soins, l’insuffisance de soutien et d’accompagnement, l’abandon de ce qui était l’essence même de la politique de secteur, - le travail étroit avec les élus, les professionnels et les associations de la cité -, ont fait le reste pour aboutir au constat accablant dressé par l’UNAFAM.

Quelles ont été les résistances, les oppositions du monde psychiatrique pourtant le plus mobilisé dans le passé ? Le laminage imposée par l’idéologie néo-libérale a fait son œuvre, en psychiatrie comme dans le reste de la société, détruisant les collectifs soignants, dévalorisant les capacités de penser et d’élaborer des équipes, individualisant les décisions, les projets, créant de nouvelles hiérarchies.

C’est face à cette situation indigne et insupportable que s’est créé en 2008 le Collectif des 39, avec comme unique slogan : « Quelle Hospitalité pour la folie ? » !

La question demeure !

Dr Paul Machto

Dr Hervé Bokobza

(psychiatres)

Yves Gigou

(Cadre de santé –

Infirmier de secteur psychiatrique)

Membres du Collectif des 39.


[1] Union Nationale de Familles et amis de personnes malades et/ou handicapés psychiques.

[2] Le Monde du Samedi 3 décembre 2016.

[3] Fédération Nationale des Associations d’Usagers en Psychiatrie.

[4] « En dépit des Etats Généraux, La psychiatrie en péril » sous la direction d’Hervé Bokobza. Erés 2006.

 

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