Clinique de Dostoïevski : l’homme du sous-sol
le pervers et son discours
Hier je faisais remarquer que l’homme du sous-sol se propose à la place d’un père aimant. Or, ceci n’est jamais dit – explicitement. Remarquons donc que le pervers sait formidablement bien manier les effets de discours. Rien n’est dit de manière manifeste – donc il ne peut être tenu pour responsable d’aucune parole engagée – mais un message est transmis, ses effets attendus.
Egalement intéressante est l’information qu’il était un enfant abandonné. On peut y trouver le creuset de la haine qui l’encombre. Cet abandon il le rejoue dans sa relation avec ses anciens camarades de classe, aussi dans sa manière de s’exclure du monde, de s’enfermer dans le sous-sol, de s’infliger de nouveau à lui-même, activement, le trauma de son enfance. Les cliniciens reconnaissent dans cette répétition la culture de ce qu’ils appellent la pulsion de destruction et dont le signe est cette manière qu’a un sujet de se retrouver régulièrement dans une situation pénible, traumatique, qu’il a déjà traversée. Pourquoi cette répétition de ce qu’on ne désire pas ? Parce que cela constitue l’inconscient : tant qu’une souffrance n’a pas été reconnue et nommée, elle se représente au sujet, elle se rappelle à son souvenir. Lacan a proposé une formulation à ce retour de l’indésirable : ce qui n’est pas symbolisé revient dans le réel. Evidemment le plus difficile c’est d’aider celui ou celle qui se trouve dans une telle situation à reconnaître qu’il est l’artisan de cette répétition !
Connaissant ce qui se passe entre lui et Lisa à la fin, on constate que l’homme du sous-sol fait à Lisa ce qu’on lui a fait à lui. Parfois dans la relation entre un patient et son thérapeute les choses se passent aussi de cette manière : le patient fait ressentir au thérapeute les émotions et les sentiments qu’il a ressentis pendant son enfance mais qu’il n’a pas pu, à l’époque, formuler ou dire. Pour cela il inflige au thérapeute la même violence psychique dont il a été l’objet. Ce faisant, il oblige le thérapeute éprouvé à mettre pour la première fois des mots sur une expérience jusqu’alors innommée et innommable. Cette opération est éminemment une opération inconsciente – dont l’expérience est généralement très pénible pour les deux protagonistes. Un exemple extraordinaire de cet échange inconscient et énigmatique : dans le cadre d’un travail de psychodrame pour adolescents réalisé dans un hôpital psychiatrique, les soignants qui participaient aux séances en tant qu’acteurs thérapeutes, n’avaient pas le droit de rencontrer les parents des jeunes. Or, après quelques sessions, le responsable qui, lui, connaissait les parents, remarquait chez les soignants des gestes et des intonations identiques aux gestes et intonations de ceux qu’ils n’avaient jamais rencontrés. Les psychanalystes appellent cette expérience identification projective.
Revenons au texte dostoïevskien. Maintenant que Lisa a renoncé à son secret, l’homme du sous-sol s’évertue à lui présenter le monde de l’amour, dont il se fait le héraut, dont il annonce la possibilité, où il convoque l’enfant aimé et joyeux. Elle est émue, elle se sent devinée, mais il ne se rend pas compte, il croit qu’elle se moque de lui. Pour se venger, il change d’approche. Il revient au cadavre, plutôt à un temps antérieur au cadavre, celui du déchet, de l’ignoble qui constitue la sexualité. La sexualité qui empêche l’amour, qui fait d’elle une chienne qui accoure quand on siffle, une esclave.
Après le déchet, juste avant le cadavre, le temps de la folie : il décrit à la jeune fille comment elle deviendra une loque - rappelons qu’ils sont toujours dans le noir absolu. Déchet, cadavre, loque : figures de l’enfer dantesque qui, à la fois, répugnent et fascinent, qui appellent l’identification.
Ici on peut encore admirer le sens clinique de Dostoïevski, dans sa description de la démarche perverse de son personnage. Celui-ci laisse de côté l’information tragique qu’il connaît – que Lisa a été vendue par son père à la mère maquerelle - pour faire d’elle la seule responsable de ce qui lui arrive. Coupable de la vie qu’elle mène, d’être jetée hors du monde, coupable de la fin sordide annoncée, coupable d’être un déchet, puis une folle, puis une loque. Coupable, finalement, d’être ce cadavre, je cite, « dans la fosse (où) il y aura de la boue, de la saleté, de la neige, va-t-on faire des façons avec toi ! »
Le but est atteint, la jeune femme est en morceaux. Je cite : « Mais à présent, ayant produit mon effet, j’eus soudain peur. Non jamais, jamais je n’avais été témoin d’un pareil désespoir ! (…) Enfin je trouvais à tâtons une boîte d’allumettes et un bougeoir (…) Aussitôt une lumière éclaira la pièce, Lisa se dressa (…) me regarda d’un air hébété, le visage convulsé, un sourire presque fou. » Elle s’élance vers lui, veut l’embrasser, n’ose pas. Il lui donne son adresse, lui dit de venir, elle affirme qu’elle viendra. Je cite : « Maintenant son regard était doux, suppliant et, en même temps, confiant, tendre, timide. Tel est le regard des enfants qui aiment beaucoup quelqu’un et lui demandent quelque chose. Ses yeux étaient bruns clairs, admirables, vivants sachant refléter aussi bien l’amour qu’une sombre haine. » Le pire peut donc avoir lieu. (Toutes les citations viennent de l’édition POL 1993, dans la traduction de J.W. Bienstock revue par Hélène Henry).
Demain, dernier épisode de l’homme du sous-sol : le pire
Historique : Le 2 décembre 2008, à l’hôpital d’Antony, Nicolas Sarkozy, Président de la République Française, désigne comme potentiellement criminelles, en tout cas potentiellement dangereuses, toutes les personnes qui présentent des signes peu ordinaires de souffrance psychique. Dans le droit fil de ce discours, au 1 août dernier une loi dite des « soins sans consentement » est entrée en vigueur.
En d’autres termes, le gouvernement érige le trauma en projet de société. Mettre l’angoisse, le désir et la pensée à l’index est une nécessité inséparable de son modèle économique: le citoyen doit être un individu sans subjectivité, sans sensibilité, simple reproducteur anonyme des conditions de fonctionnement d’un système d’échange où il n’y a plus d’échange, qui produit le vide de sens dont la machine a besoin pour se perpétuer - et la princesse de Clèves peut aller se faire foutre.
Lors de la première manifestation appelée par Le Collectif des 39 contre La Nuit Sécuritaire pour répondre à l’insulte faite à notre humanité par celui qui a fonction de Président, les patients ont inventé un mot d’ordre vite repris par les manifestants : Nous sommes tous des schizophrènes dangereux. C’est en réfléchissant sur le sens de cette proposition que je me suis dit qu’il serait bienvenu d’évoquer les enseignements que nous donnent la folie et les fous. Et j’ai pensé que revisiter le grand clinicien de la folie que fut Dostoïevski pourrait être une contribution à la lutte citoyenne contre l’application de la loi des « soins sans consentement » , lutte inaugurée et soutenue par Le Collectif des 39.
Cette démarche rejoint par ailleurs notre souci à nouer, ensemble, la prise en compte de l’inconscient, une pratique politique et le sentiment du monde qui nous est donné par la littérature et l’art en général.
Mon point de départ pour ce « feuilleton » a été l’idée que chez Dostoïevski, la grandeur ou la misère des personnages fondamentaux de l’œuvre accompagne la découverte qu’ils font de l’inconscient. Que les personnages soient construits à partir du trauma de la rencontre avec l’inconscient, est certainement une des raisons principales de leur pérennité. En nous appuyant sur ces personnages nous démontrerons que leur enseignement sur le trauma, le fantasme, la perversion, la folie nous apprend la vie vivante. Mon travail se concentrera sur deux textes Les Notes du sous-sol et Crime et Châtiment.
Pour plus d’informations sur Le Collectif des 39 contre La Nuit Sécuritaire on peut consulter :