Vers des interdictions professionnelles dans le champ de la psychiatrie?

Un projet de résolution portée par des parlementaires se propose d'instaurer une science officielle sous contrôle étatique dans le champ de la psychiatrie, d'éradiquer la psychanalyse du champ du soin psychiatrique, de punir pénalement les récalcitrants. Voici :

 

 

Ce projet de résolution, intitulé « promouvoir une prise en charge de l’autisme basée sur les recommandations de la Haute Autorité de santé » va être discuté au Parlement dans les prochains jours. Il a été enregistré le 13 octobre 2016 ; il est signé par plusieurs dizaines de parlementaires sous la conduite de Daniel Fasquelle, parmi lesquelles on trouve aussi bien les archaïques Bernard Debré et Bernard Accoyer que le «jeune » réactionnaire Laurent Wauquiez ou la moderniste ultra-libérale Nathalie Kosciusko-Morizet.

En voici des extraits de ce projet de résolution :

Le Parlement

« Invite le Gouvernement français à prendre « des mesures immédiates pour assurer que les droits des enfants autistes, en particulier leur droit à l’éducation inclusive, soient respectés, que les recommandations de la Haute Autorité de santé de 2012 soient juridiquement contraignantes pour les professionnels qui travaillent avec des enfants autistes, et que seuls les thérapies et les programmes éducatifs qui sont conformes aux recommandations de la Haute Autorité de santé soient autorisés et remboursés » comme le Comité des droits de l’enfant de l’ONU le préconise ;

 

Invite le Gouvernement français à interdire, sur le plan légal, la pratique du packing sur les personnes autistes et toute autre pratique assimilable à de la maltraitance ;

Invite le Gouvernement français à faire reconnaître sans aucune réserve et officiellement, par la Fédération française de psychiatrie, les recommandations de bonnes pratiques de la HAS et de l’ANESM afin qu’elle renonce officiellement au packing, à la psychanalyse et à toutes les approches maltraitantes ;

Invite le Gouvernement français à faire systématiquement engager la responsabilité pénale des professionnels de santé qui s’opposent aux avancées scientifiques et commettent des erreurs médicales en matière d’autisme conformément à l’article L. 1142-1 du code de santé publique ;

Invite le Gouvernement français à fermement condamner et interdire les pratiques psychanalytiques sous toutes leurs formes, dans la prise en charge de l’autisme car n’étant pas recommandées par la HAS.



Donc ces députés demandent que les « recommandations de la Haute autorité de santé » deviennent « juridiquement contraignantes ». Ils demandent l'interdiction du packing, et à poursuivre « pénalement » ceux qui ne suivront pas ces prescriptions devenues étatiques. Ils écrivent que des « recommandations » deviennent « contraignantes »; ces recommandations concernent le domaine du soin en psychiatrie. C'est une vérité scientifique sous contrôle étatique qui est benoîtement proposée ainsi. Ils ignorent qu'une recommandation n'a pas vocation à devenir impérative, que les discussions scientifiques ne sont pas du même ordre que les discours de néoconservateurs, et c'est bien inquiétant.

Ce sont les pédopsychiatres, psychiatres qui sont visés dans leur liberté de prescription. Ces adeptes de la liberté d'installation sans entrave des médecins et surtout des cliniques privées veulent contrôler au plus prêt les prescriptions médicales ici! C'est nouveau.

Les services de pédopsychiatrie qui ne font pas des méthodes éducatives leur seul outil thérapeutique sont menacés de fermeture par asphyxie financière dans ce projet. Sans doute une partie des centaines de milliers de fonctionnaires dont la droite veut se débarrasser est elle ainsi trouvée par ces parlementaires inventifs. Les soignantes et soignants de ces services, largement malmenés ces dernières années par les mesures successives d'austérité, sont ainsi attaqués une fois de plus; et bien sûr ce sont aussi toutes et tous les psychanalystes, travaillant en institution publique ou non qui sont visés aussi. L'attaque provient, entre autres, d'associations de parents autistes qui se décrètent représentantes de tous les parents, ou de la fondation FondaMental et des laboratoires pharmaceutiques au lobbying puissant ; et cette une offensive dure depuis des années.

Il est dit aussi «que le Parlement inviterait le gouvernement français à faire reconnaître officiellement par la Fédération française de psychiatrie les recommandations de la HAS ». La Fédération Française de psychiatrie est une association qui existe depuis 25 ans qui réunit les principaux syndicats et sociétés savantes du champ de la psychiatrie; son objectif est de « favoriser l'essor, l'efficacité et la reconnaissance de la discipline par un regroupement des Associations Scientifiques Nationales en psychiatrie qui ont chacune leur propre domaine, leurs objectifs, leurs activités ». Ainsi les aimables parlementaires se proposent que le gouvernement dicte à cette association ce qu'elle doit penser dans son domaine de compétences et à le diffuser. C'est à l'unisson de cette droite qui veut dicter les manuels d'histoire aux historiens dans un but de propagande nationaliste.

Comme l'enthousiasme répressif ne saurait s'arrêter là, la fine équipe de monsieur Fasquelle demande que le gouvernement poursuive pénalement les récalcitrants.

C'est la forme et le fond d'un appel aux interdictions professionnelles. C'est l'aboutissement provisoire d'une campagne de plusieurs années de calomnies des équipes de pédo-psychiatrie du service public, des psychiatres et psychanalystes.



Une offensive éradicatrice de longue durée.

Il y a quelques mois, en mai 2016, une lettre ouverte au Président de la république se trouvait à rappeler que :

https://blogs.mediapart.fr/edition/contes-de-la-folie-ordinaire/article/190516/autisme-lettre-ouverte-francois-hollande

« Les services de la  pédopsychiatrie publique ont pour mission  de prodiguer prévention et soins aux enfants quels que soient les origines, le contexte social, la problématique. Ils  se sont intéressés à la question de l’autisme dès sa description initiale il y a maintenant plus de 70 ans. Ils  ont rempli une fonction de diagnostic et de soins à une époque où personne ne se penchait sur ces enfants. Les acteurs des services publics de soins ont intégré les nouveaux savoirs en tenant compte de la complexité des questions étiologiques et de traitement et de la dimension neuro-développementale de l’autisme. Ils ont favorisé les divers abords possibles, sans exclusive, sur un mode intégratif (notion explicitée dans les recommandations de 2012) dans lequel les composantes  inclusives de soins,  d’éducation et de pédagogie coexistent. Ils  sont bien éloignés de la description caricaturale qu’on laisse complaisamment diffuser.

Le développement des prises en charges médico-sociales, de l’intégration sociale et de l’inclusion scolaire a conduit à mieux préciser le rôle dévolu à la pédopsychiatrie. Celle-ci est légitime dans la fonction spécifique d’évaluation pluriprofessionnelle du parcours diagnostique immédiatement  intégré aux interventions pour les jeunes enfants et dans la fonction de soins multidimensionnels pour les situations évolutives et/ou complexes.

Les professionnels des services publics sont plusieurs dizaines de milliers en France, formés et qualifiés qui exercent avec le soutien discret des milliers de famille qui leur font confiance. Faudrait-il priver ces enfants et ces familles des dispositifs de soins? »



Car le Secrétariat d’Etat auprès de la Ministre des Affaires sociales et de la Santé, chargée des Personnes handicapées et de la lutte contre l’exclusion prenait position pour l'exclusion de la psychanalyse. Ce ne sont pas que des mots; ce sont des actes :

« (...)Les pouvoirs publics jettent la suspicion sur les structures de soins publiques accessibles à tous pour installer un système d’interventions à la carte d’inspiration néo-libérale, dont on peut craindre une dérive commerciale s’il ne peut offrir de garantie dans un secteur suffisamment médicalisé. (...)

Les professionnels, consternés, assistent à des campagnes d’opinion hautement démagogiques et partisanes, habilement orchestrées, , retransmises par la plupart des médias sans esprit critique. Certains propos tenus et ainsi relayés ont même un caractère franchement diffamatoire.

Est-il acceptable que les agences et groupes de travail sous l’autorité de l’état se chargent d’une censure qui s’apparente parfois à une véritable chasse aux sorcières ? »



La psychanalyse n'a ni l' autorité sans partage dans le domaine du soin psychique que nos calomniateurs lui prêtent. Ces calomniateurs ont des relais dans les ministères, le gouvernement, à droite et à gauche.

Face à cette offensive liberticide qui s'attaque à nos façons de penser et de travailler, la riposte est en cours. Ce n'est pas qu'une affaire de spécialistes.



Pascal Boissel, 27/11/2016





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